LH5U ■ v.c<;r,; La voiture roula hors des portes de Châlons. Le roi, 5 la reine, madame Elisabeth dirent à la fois: «^ous sommes sauvés!» En effet, après Châlons, le salut du roi n'appartenait plus au hasard, mais à la prudence et à la force. Le premier relais était à Pont-Sommeville. D'après les dispositions prises par M. de Bouille, le roi 10 se croyait sûr de trouver là des amis dévoués et armés; il ne trouva, personne. Le peuple semblait inquiet et agité, il-- 'rôdait en murmurant autour des voitures; il examinait d'un regard soupçonneux les voyageurs. Néanmoins, personne n'osa s'opposer au départ, et le 15 roi arriva à sept heures et demie du soir à Sainte-Mene- hould. 1 Dans cette saison de l'année il faisait encore grand jour. Inquiet d'avoir passé deux des relais assignés sans y trouver les escortes convenues, le roi, par un mouvement naturel, mit la tête à la portière pour 20 chercher dans la foule un regard d'intelligence ou un officier affidé qui lui révélât le motif de cette absence des détachements. Ce mouvement le perdit. Le fils du maître de poste, Drouet, reconnut le roi, qu'il n'avait jamais vu, a? sa ressemblance avec l'effigie de Louis XVI 25 sur les pièces de monnaie. Néanmoins, comme les voitures étaient déjà attelées, les postillons à cheval, et la ville occupée par un déta- chement de dragons qui pouvait forcer le passage, ce jeune homme n'osa pas entreprendre d'arrêter seul les 30 voitures dans cet endroit. ^ \s Le commandant du détachement de dragons posté, l6 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE qui épiait en se promenant sur la place, avait reconnu également les voitures royales au signalement qu'on lui en avait remis. Il voulut faire monter la troupe à cheval, pour suivre le roi; mais les gardes nationaux de 5 Sainte-Menehould, rapidement instruits par une rumeur sourde de la ressemblance des voyageurs avec les por- traits de la famille royale, enveloppèrent la caserne, fermèrent la porte des écuries et s'opposèrent au départ des dragons. Pendant ce mouvement rapide et instinctif 10 du peuple, le fils du maître de poste sellait son meilleur cheval et partait à toute bride pour devancer à Varennes 1 l'arrivée des voitures, dénoncer ses soupçons à la municipalité de cette ville, et provoquer les patriotes à l'arrestation du monarque. Pendant que cet homme 15 galopait sur la route de Varennes, le roi, dont il portait la destinée, poursuivait, sans défiance, sa course vers cette même ville. Drouet était sûr de devancer le roi, car la route de Sainte-Menehould à Varennes décrit un angle considérable et va passer par Clermont, où se 20 trouve un relais intermédiaire, tandis que le chemin direct, tracé seulement pour les piétons et les cavaliers, évite Clermont, aboutit directement à Varennes et accourcit ainsi de quatre lieues la distance entre cette ville et Sainte-Menehould. Drouet donc avait deux 25 heures devant lui, et la perte courait plus vite que le salut. Cependant, par un étrange enchevêtrement du sort, la mort courait aussi derrière Drouet et menaçait à son insu les jours de cet homme pendant que lui- même menaçait, à l'insu du roi, les jours de son sou- 30 verain. ^ Un maréchal des logis 2 des dragons enfermés dans la caserne de Sainte-Menehould avait seul trouvé moyen de FUITE DE LA FAMILLE ROYALE 17 monter à cheval et d'échapper à la surveillance du peuple. Instruit par son commandant du départ préci- pité de Drouet, et en soupçonnant le motif, il s'était lancé à sa poursuite sur la route de Varennes, sûr de l'atteindre et résolu de le tuer. Il le suivait en effet à 5 vue, mais toujours à distance pour ne pas exciter ses soupçons et pour l'approcher insensiblement et le joindre enfin dans un moment favorable et dans un endroit isolé de la route. Drouet, qui s'était retourné plusieurs fois pour voir s'il n'était pas poursuivi, avait aperçu ce 10 cavalier et compris ce manège; né dans le pays et en connaissant tous les sentiers, il se jette tout à coup hors de la route à travers champs, et à la faveur d'un bois où il s'enfonce avec son cheval, il échappe à la vue du maréchal des logis et poursuit à toute bride sa course 15 sur Varennes. . La famille royale, enfermée dans la berline et voyant que rien ne mettait obstacle à sa marche, ignorait ces sinistres incidents. Il était onze heures et demie du soir quand les voitures arrivèrent aux premières maisons 20 de la petite ville de Varennes. Tout dormait ou semblait dormir. Tout était désert et silencieux. Le roi étonné de n'apercevoir ni escorte, ni relais, attendait avec anxiété que le bruit des fouets des postillons fît approcher enfin les chevaux qui lui étaient nécessaires 25 pour continuer sa route. Les trois gardes du corps descendent, et vont de porte en porte, s'informer du lieu où les chevaux auraient été placés. Personne ne leur répond. La petite ville de Varennes est formée de deux 30 quartiers distincts, ville haute et ville basse, et qui sont séparés par une rivière et un pont. M. de Bouille avait J 8 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE fait placer le relais dans la ville basse, de l'autre côté du, pont. La mesure en elle-même était prudente puis- qu'elle faisait traverser aux voitures le défilé du pont avec les chevaux lancés 1 de Clermont, et qu'en cas 5 d'émotion 2 populaire le changement des chevaux et le départ étaient plus faciles une fois le pont franchi. 3 Mais il fallait que le roi en fût averti: il ne l'était pas. Le roi et la reine, vivement agités, descendent eux- mêmes de voiture et errent une demi-heure dans les rues 10 désertes de la ville haute, cherchant à découvrir les relais. Ils frappent aux portes des maisons où ils voient des lumières, ils interrogent: on ne les comprend pas. Ils reviennent enfin découragés rejoindre les voitures que les postillons impatientés menacent de dételer et 15 d'abandonner. A force d'instances, d'or et de promesses, ils décident ces hommes à remonter à cheval et à passer outre. Les voitures repartent. Les voyageurs se ras- surent. La ville haute est traversée sans obstacle. Les maisons fermées reposent dans le calme le plus trom- 20 peur. Quelques hommes seulement veillent, et ces hommes sont cachés et silencieux. Entre la ville haute et la ville basse s'élève une tour à l'entrée du pont qui les sépare. Cette tour pose sur une voûte massive, sombre et étroite, que les voitures 25 sont obligées de franchir au pas et où le moindre obstacle peut entraver le passage. Les voitures sont à peine engagées dans l'obscurité de cette voûte que les chevaux effrayés par une charrette renversée et par des obstacles jetés devant leurs pas, s'arrêtent, et que cinq 30 ou six hommes sortant de l'ombre, les armes à la main, s'élancent à la tête des chevaux, aux sièges et aux portières des voitures, et ordonnent aux voyageurs de FUITE DE LA FAMILLE ROYALE IÇ descendre et de venir à la municipalité 1 faire vérifier leurs passe-ports. L'homme qui commandait ainsi à son roi, c'était Drouet. A peine arrivé de Sainte- Menehould, il était allé arracher à leur premier sommeil quelques jeunes gens des ses amis, leur faire part 2 de ses 5 conjectures et leur souffler 3 l'inquiétude dont il était dévoré. A cette apparition soudaine, à ces cris, à la lueur de ces sabres et de ces baïonnettes, les gardes du corps se lèvent de leurs sièges, portent la main sur leurs 10 armes cachées et demandent d'un coup d'œil 4 les ordres du roi. Le roi leur défend d'employer la force pour lui ouvrir un passage. On retourne les chevaux et on ramène les voitures, escortées par Drouet et ses amis, devant la maison d'un épicier nommé Sausse, qui était 15 en même temps procureur-syndic 5 de la commune de Varennes. Là on fait descendre le roi et la famille pour examiner les passe-ports et constater la réalité des soupçons du peuple. En vain le roi commence par nier sa qualité : ses traits, ceux de la reine le trahissent ; il 20 se nomme alors, au maire et aux officiers municipaux ; il prend les mains de M. Sausse : « Oui, je suis votre roi, dit-il, et je confie mon sort et celui de ma femme, de ma sœur, de mes enfants à votre fidélité ! Nos vies, le sort de l'empire, la paix du royaume, sont entre vos mains ! 25 Laissez-moi partir ; je ne fuis pas vers l'étranger, je ne sors pas du royaume, je vais au milieu d'une partie de mon armée et dans une ville française recouvrer ma liberté réelle, que les factieux ne me laissent pas à Paris, et traiter de là avec l'Assemblée, dominée comme 30 moi par la terreur de la populace ; si vous me retenez, c'en est fait de moi, 6 de la France peut-être ! Je vous 2 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE conjure, comme homme, comme mari, comme père, comme citoyen ! Ouvrez nous la route ! dans une heure nous sommes sauvés v ! la France est sauvée avec nous ! Et si vous gardez dans le cœur cette fidélité que 5 vous professez dans vos paroles pour celui qui fut votre maître, je vous ordonne comme roi!» Ces hommes, attendris, respectueux dans leur violence, hésitent et semblent vaincus ; on voit, à leur physio- nomie, à leurs larmes, qu'ils sont combattus entre leur 10 pitié naturelle pour un si soudain renversement du sort et leur conscience de patriotes. Le spectacle de leur roi suppliant qui-presse leurs mains dans les siennes, de cette reine tour à tour majestueuse et agenouillée qui s'efforce, ou par le désespoir ou par la prière, d'arracher 15 de leur bouche le consentement au départ, les boule- verse. Ils céderaient s'ils n'écoutaient que leur âme : mais ils commencent à craindre pour eux-mêmes la responsabilité de leur indulgence. Le peuple leur demandera compte de son roi, la nation de son chef. 20 L'égoïsme les endurcit. La femme de M. Sausse, que son mari consulte souvent du regard, 1 et dans le cœur de laquelle la reine espère trouver plus d'accès, reste elle-même la plus insensible. Pendant que le roi harangue les officiers municipaux, la princesse éplorée, 25 ses enfants sur ses genoux, assise dans la boutique entre deux ballots de marchandises, montre ses enfants à madame Sausse: «Vous êtes mère, madame, lui dit la reine ; vous êtes femme ! le sort d'une femme et d'une mère est entre vos mains ! — Madame, répond 30 sèchement la femme de l'épicier avec ce bon sens trivial des cœurs où le calcul éteint la générosité, je voudrais vous être utile. Vous pensez au roi, moi je pense à FUITE DE LA FAMILLE ROYALE 21 f monsieur Sausse. Une femme doit penser pour son mari. » **L~? Tout espoir est détruit, puisqu'il n'y a plus de pitié dans le cœur même des femrnes. La reine indignée et furieuse, se retire, avec madame Elisabeth et les enfants, 5 dans deux petites chambres hautes de la maison de madame Sausse ; elle fond en larmes. Le roi, entouré en bas d'officiers municipaux et de gardes nationaux, a renoncé aussi à les fléchir ; il monte et redescend sans cesse l'escalier de bois de la misérable échoppe ; il va 10 de la reine \ sa sœur, de sa sœur à ses enfants. Ce qu'il n'a pu obtenir de la commisération, il l'espère du temps et de la force. Il ne croit pas que ces hommes, qui lui témoignent encore de la sensibilité et une sorte de culte, persistent réellement à le retenir et à attendre 15 les ordres de l'Assemblée. Dans tous les cas, il est convaincu qu'il sera délivré, avant le retour des courriers envoyés à Paris, par les forces de M. de Bouille, dont il se sait entouré à l'insu du peuple ; il s'étonne seulement que le secours soit si lent à paraître. Les heures 20 cependant sonnaient, la nuit s'écoulait, et le secours n'arrivait pas. Le roi, la reine, madame Elisabeth et les enfants reposaient quelques moments, tout habillés dans les chambres de la maison de M. Sausse, au murmure 25 menaçant des pas et des voix du peuple inquiet qui à chaque minute grossissait sous leurs fenêtres. La reine ne dormit pas. Toutes ses passions de femme, de reine, de mère, la colère, la terreur, le désespoir, se livrèrent un tel assaut dans son âme, que ses cheveux, blonds la 30 veille, furent blancs le lendemain. s* A Paris, un mystère profond avait couvert le départ 22 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE du roi. Ce n'est qu'à sept heures du matin que les personnes de la domesticité du château, entrant chez le roi et chez la reine, trouvèrent les lits intacts, les appartements vides et semèrent l'étonnement et la 5 terreur parmi la garde du palais. Cependant, la rumeur sortie du château se répandait dans tous les quartiers de Paris, et pénétrait jusqu'aux faubourgs. On s'abordait avec ces mots sinistres: «Le roi est parti.» On se portait en foule au château pour 10 s'en assurer. On interrogeait les gardes, on forçait les portes pour visiter les appartements. Le peuple en parcourait tous les secrets. Partagé entre la stupeur et l'insulte, il se vengeait sur les objects inanimés, du long respect qu'il avait porté à ces demeures. Il passait de 15 la terreur à la risée. On décrochait un portrait du roi de la chambre à coucher, et on le suspendait, comme un meuble à vendre, à la porte du château. Une fruitière prenait possession du lit de la reine pour y vendre des cerises, en disant: «C'est aujourd'hui le tour de la 20 nation de se mettre à son aise.» On voulut coiffer une jeune fille d'un bonnet de la reine ; elle se récria que son front en serait souillé, et le foula aux pieds avec indignation et avec mépris. Les rues, les places publiques étaient encombrées de la foule. Les gardes 25 nationales se rassemblaient, les tambours battaient le rappel, le canon d'alarme tonnait de minute en minute. La colère du peuple commençait à dominer sur sa terreur: elle éclatait en paroles cyniques et en actes injurieux contre la royauté. On arrachait aux mar- 30 chands les images du roi : les uns les brisaient, les autres leur plaçaient seulement un bandeau sur les yeux en signe de l'aveuglement imputé au prince. FUITE DE LA FAMILLE ROYALE 23 L/Assemblée nationale s'étant réunie sur-le-champ, manda à sa barre les ministres et les autorités. M. de La Fay/ette,} auquel la garde des Tuileries était confiée, et qui^artéiaj même, 2 était suspecté d'avoir favorisé l'évasion vint rendre compte de sa conduite. Il affirma 5 que les issues du palais avaient été strictement sur- veillées, et que le roi n'avait pu s'évader par aucune porte. Dans une seconde réunion du soir, l'Assemblée discuta et adopta une adresse aux Français pour calmer l'agitation du peuple. Mais bientôt une grande agita- 10 tion 3e manifeste dans toutes les parties de la salle. «Il est arrêté! il est arrêté!» Ces moflfe se répandent sur tous les bancs, et de la salle dans les tribunes, ^e pré- sident annonce qu'il vient de recevoir un paque c t conte- nant plusieurs pièces dont il va donner lecture. Il lit dans 15 le plus profond silence les lettres de la municipalité de Varennes et de Sainte-Menehould, annonçant l'arresta- tion du roi. L'Assemblée nomme trois commissaires pris dans son sein, pour aller assurer le retour de Louis XVI à Paris. Ces trois commissaires sont: Bar- 20 nave, Pétion et Latour-Maubourg. 4 Ils partent à l'instant pour accomplir leur mission. — Laissons un moment Paris aux émotions de surprise, de joie et de colère que la fuite et l'arrestation d i y ont excitées. La nuitls'etait ecouieej) varennes pour le roi et pour 25 le peuple dans les pal la terreur. Pendant que ons de l'espérance et de 1 dormaient, accables de la fatigue d'une longue ro ^e journée brûlante, Otiïj et insouciants de leur soi * à et la reine, gardés à vue par les municipaux de Varennes, s'entretenaient à basse de leur affreuse situation. Leur p^^ej sœur, dame Elisabeth, priait à c 1 elle, 5 24 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE était au ciel. Elle n'était restée à la cour, où elle était étrangère par sa piété et par son renoncement à tous les plaisirs que pour se dévouer à son frère. Elle n'y prenait sa part que des larmes et des tribulations du 5 trône. Les captifs étaient loin de désespérer encore. Ils ne doutaient pas que M. de Bouille, averti sans doute par quelques-uns des officiers qu'il avait postés sur la route du roi, n'eût marché toute la nuit à leur- secours. Ils 10 attribuaient son retard à la nécessité de réunir des forces suffisantes pour dissiper les nombreuses gardes nationales appelées à Varennes par le bruit du tocsin ; mais à chaque instant ils s'attendaient à le voir paraître, et le moindre mouvement du peuple, le moindre 15 cliquetis d'armes dans les rues de Varennes leur sem- blaient l'annonce de son arrivée. De leur côté, les autorités de Varennes pressaient les préparatifs de départ dans la crainte que les troupes de M. de Bouille ne vinssent forcer la ville ou courjqr 20 la route. Le roi retardait autant qu'il le pouvait. Chaque minute gagnée sur le retour lui donnait une chance de délivrance: il les disputait une à une à ses gardiens. La reine refusait obstinément de partir. Elle ne céda qu'aux menaces de la violence et aux cris du 25 peuple impatient. Elle ne voulut pas qu'ori~port)ât les mains sur son fils. Elle le prit dans ses bras, monta en voiture, et le cortège royal escorté de trois ou quatre mille gardes nationaux, se dirigea lentement vers Paris. Cependant, îvïï de Bouille, qui se, tenait à Stenay, 30 à neuf lieues de Varennes, ne fut averti qu'à quatre heures du matin que le roi était arrêté depuis onze heures du soir. Il fit aussitôt prendre les armes au FUTTE DE LA FAMILLE ROYALE 25 régiment de Royal-Allemand, et se mit en route pour Varennes. Quand il y arriva, le roi en était parti depuis plusieurs heures. Il ne lui resta plus, après le mauvais succès de son entreprise, qu'à quitter l'armée et la France. • 5 Les commissaires rencontrèrent les voitures du roi entre Dormans 1 et Epernay. Ils lurent au roi et au peuple les ordres de l'Assemblée qui leur donnaient le commandement absolu des troupes et de la garde nationale, sur toute la ligne, et qui leur enjoignaient de 10 veiller, non-seulement à la sécurité du roi, mais encore au maintien du respect/xlu à Ja royauté dans sa personne. Barnave et Pétion se hâtèrent de monter dans la berline du roi pour partager ses périls et le couvrir de leur corps. Ils parvinrent à le préserver de la mort, mais non 15 des outrages. La rage, éloignée des voitures, s exerçait plus, loin sur la.joute. Toutes lps personnes suspectes d 'attendrissement; étaient îacnemefnt outragées. Un ecclésiastique s'étant approché et montrant sur sa phy- sionomie quelques signes de respect et de douleur, fut 20 saisi par le peuple,, renversé aux pieds des chevaux, et allait être immolé sous les YQ UX *dela reine. Barnave, par un mouvement sublime, s élan c'a le corps tout entier hors: de la portière: «Français, s ecria-t-il, nation de braves, voulez-vous donc devenir un peuple d'assas- 25 sins?» Madame Elisabeth, frappée d'admiration pour l'acte courageux de Barnave, et craignant qu'il ne se précipitât sur cette foule et n'y fût massacré lui-même, le retin: par les basques de son habit pendant qu'il haran- guait ces furieux. De ce moment-là, la pieuse princesse, 30 la reine, le roi lui-même conçurent pour Barnave une secrète estime. l'Assemblée, de la presse et des clu de plus près et avec plus d intensité. 26 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Pétion, au contraire, resta froid comme un sectaire et rude comme un "parvenu; il affecta avec la famille royale une brusque familiarité; il mangea devant la reine, et jeta les écorces de fruits par la portière, au 5 risque d'en ' souiller le visage même du roi; quand madame Elisabeth lui versait du vin, il relevait son verre sans la remercier, pour lui montrer qu'il en avait assez. Le roi, offense', dédaigna de lui adresser la parole. 10 Ce fut le 25 juin que le roi captif rentra dans Paris. Depuis Meaux jusqu'aux faubourgs, la foule s'épaississait sans cesse sur la route du roi. Les passions de la ville, ^de clubs bouillonnaiefnt dans cette popu- 15 lation des environs de Paris, Ces passions écrites sur tous les visages étaient contenues par leur violence même. L'indignation et le' mépris y dominaient la colère. L'injure n'y éclatait qu'à voix étouffée. Le peuple était sinistre et non furieux/ Des milliers de 20 regards lançaient la mort dans les voitures, aucune voix ne la proférait. \ g *, Ce sang-froid de la'iïaine n'échappait pas au roi. iLa journée était brûlante. Un soleil argent, réverbère' par les pavés et par les baïonnettes, dévorait cette berline où 25 dix personnes étaient entassées. Des flots de poussière, soulevés par les pieds de deux ou trois cent mille specta- -i V01 Ie qui dérobât, de temps en temps, ^la rein<- 1 la joie du peuple. Le liants tu de sueur. L rem- -, baissa précipitamment uu voiture, et s'adressant à la foule pour «Voyez, messieurs, dit-elle, dans quel état sont mes 20 JUIN 27 pauvres £»fanj;s ! nous étouffons! — Nous t'étoufferons bien totrèment,» lui répondirent à demi-voix ces hommes féroces. De temps en tqpps, dep irruptions violentes de la foule forçaient la nàîe, 1 écartaient les chevaux, s'avan- 5 çaient jusqu'aux portières, montaient sur les marchepieds. Des charges de gendarmerie rétablissaient momenta- nément l'ordre./ t Le cortège reprenait sa course au milieu du . 'cTïqueiis des sabres et des clameurs des hommes renversés sous les pieds des chevaux. 10 Les voitures rentrèrent dans le jardin des Tuileries. Une foule immense avait inondé le jardin, les errasses, et obstrué la porte du Château. L'escorte tendît avec peine ces nots tumultueux. Louis XVI rentra dans son palais, non en roi, mais en captif. , IL:put mesurer d'un 15 regard la profondeur de sa aJciîeance. Il n'était plus roi. CHAPITRE III 20 JUIN" Tandis que le roi, suspendu provisoirement, était captif dans son palais sous la garde de La Fayette, l'Assemblée constituante achevait l'œuvre de la Consti- 20 tution. Elle fut présentée au roi, qui l'accepta. Alors, la suspension fut levée. Louis XVI reprit l'exercice de son pouvoir, et la garde que la loi lui avait- donnée fut mise sous son commandement. Le 29 septembre, l'Assemblée constituante déclara, 25 par la voix de son président, que sa mission était ^achevée et qu'elle allait cesser ses séances. 28 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE VA l'Assemblée constituante 1 succéda l'Assemblée législative. Les élections envoyèrent à Paris tout ce que la nation avait de plus ardent et de plus dévoué aux principes de la révolution. Ces hommes, presque 5 tous jeunes, arrivaient avec la ferme résolution d'achever l'œuvre de la démocratie. On remarquait parmi eux les députés du département de la Gironde? qui donnèrent leur nom à tout un parti, les Girondins, si célèbres, depuis, par l'éclat du talent, par leurs erreurs, leurs io fautes et leurs malheurs. Ce parti trouvait comme résistance, dans l'Assemblée, quelques hommes modérés les constitutionnels, ainsi appelés à cause de leur attachement sincère à la Consti- tution qu'ils avaient, jurçe. Ils désiraient le maintien 15 de la monarchie, tempérée par l'action d'une Assemblée législative. Les Girondins, au contraire, rêvaienÇ la république, et saisissaient avidement toutes les occasions de précipiter la '.chute de la monarchie. Ils étaient secondés, en dehors de l'assemblée, par la presse démo- 20 cratique, et surtout par la fameuse société des Jacobins? où Robespierre, Marat, Danton, et tous les autres grands révolutionnaires, prêchaient ouvertement la révolte et le renversement du trône, 1 y Cependant Louis XVI voyait son pouvoir s affaiblît ( 25 tous les jours. L'Assemblée présentait à sa sanction des décrets qui torturaient sa conscience et déchiraient . 3Qn cœur. Le clergé de France avait été astreint au serment de fidélité à la Constitution. La cour de Pvome défendit aux prêtres de prêter le serment; et le malheu- 30 reux Louis XVI, qui voyait ydarjs les ordres du pape la volonté de Dieu lui-même, apposa son veto au décret de l'Assemblée. 20 JUIN 29 r / Les /frères du roi avaient émigré, et sollicitaient à 4 étranger 1 le concpurs des rois pour rétablir la puissance de leur frère. L'Assemblée législative porta contre eux des décrets terribles, que le roi fut obligé de sanctionner. Mais la marche des armées étrangères sur nos frontières* 5 la complicité présumée du roi portèrent au corcfelé . l'exaspération du peuple. Il n'y eut plus qu'un mot mordre 2 parmi les' meneurs: // faut en finir avec le chajeaux j Santerre, riche brasseur de bière, exerçait une influence 10 souveraine sur le faubourg Saint-Antoine^ >Ib tenait sous ses ordres des masses populaires soumises à une sorte d'organisation, et qui n'attendaient que le mot d'ordre pour marcher II en était de même dans le .faubourg Saint- Marceau, autre grand centre d'une popu- 15 lation indigente. Une insurrection fut décidée pour le 20 juin. On devait marcher sur le château. Qu'y ferait-on? Dieu seul le savait; mais les hommes coupables qui poussaient ainsi le peuple à des excès^ n'ignoraient pas que la vie 20 du roi dépendait de la colère ou de la haine du premier misérable qui voudrait le frapper. Pendant la nuit du 19 au 20 juin les chefs s'occupèrent f de rassembler leur monde. Au point du jour ces bataillons étaient réunis sur toutes les grandes places. 25 Santerre haranguait le sien sur les ruines de la Bastille. Autour de lui affluait, d'heure en heure, un peuple immense, agité, impatient, prêt à fondre sur la vijle,au signal qui lui serak donné. Des uniformes s'y lieraient aux haiflcïis de ljpmigeâce. Une discipline instinctive 30 présidait au désordre. Cette foule reconnaissait ses chefs, manœuvrait à leur commandement, suivait ses 30 LA REVOLUTION FRANÇAISE drapeaux, obéissait à leur voix, suspendait même son impatierice pour attendre les renforts et pour donner aux pelotons isolés l'apparence et l'ensemble de mouve- ments simultanés. 5 A onze heures le peuple se mit^en mouvement vers le quartier des Tuileries. On évaluait à vingt mille le nombre des hommes qui partirent de la place de la Bastille. Ils étaient divisés en trois corps: le premier, composé de bataillons des faubourgs, armés de baïon- 10 nettes et de sabres, obéissait à Santerre; le second, formé d'hommes du peuple, sans armes ou armés de piques et de /6aïoris, marchait sous les ordres du déma- gogue Saint-Huruge; 1 le troisième, pêle-mêle confus d'hommes en haillons, de femmes et d'enfants, suivait 15 en désordre une jeune et belle femme, vêtue en homme, un sabre/ à la main, un fusil sur l'épaule et assise sur un canon traîne par des ouvriers aux bras nus. C était Théroigne de Méricourt. 2 Dès les premiers soulèvements, elle descendit dans la 20 rue. ,? Vêtue en amazone d'une étoffe couleur de sang, un panache flottant sur son chapeau, le sabre au côté, deux pistolets à la ceinture, elle vola aux insurrections. La première à l'assaut, elle était montée sur ; la tour de la Bastille. Les vainqueurs lui avaient décerné un sabre 25 d'honneur. Aux journées d'octobre 3 elle avait guidé à Versailles les femmes de Paris. A cheval à côté du féroce Jourdan, 4 qu'on appelait P Homme à la longue barbe, elle avait ramené le, roi à Paris. V* A mesure que les cfncm^rîef pénétraient dans Paris, 30 elles se grossissaient de nouveaux groupes qui débou- chaient des rues populeuses ouvrant sur les boulevards ou sur les quais. Des drapeaux flottaient çà et là au-dessus 20 JUIN 31 des colonnes. Sur l'un était écrit: Tremble, Tyran, ton heure est venue ! Sur l'autre : Gare à la lanterne! 1 Un homme aux bras nus portait une potence à laquelle pendait l'effigie d'une femme couronnée. Cette armée défilaupendant trois heures dans la rue 5 Saint-Honoré; 2 tantôt un redoutable silence, interrompu seulement par le retentissement de ces' milliers de pas survie pavé, oppressait l'imagination comme le signe de la iœlere concentrée de cette masse ; tantôt des éclats de voix isolés, * desi apostrophes insultantes, des sar- 10 casmes atroces Taïîfilsaient aux éclats de rire de la foule ; tantôt des rumeurs soudaines, immenses, confuses, sor- taient de ces 'vagues d'hommes, et s'élevant jusqu'aux toffs, laissaient saisir seulement les dernières syllabes de ces acclamations prolongées: Vive la nation! Vivent 15 les sans-iâulottesn A bas le veto!^ Ce tumulte pénétrait de cfêhors jusque dans la salle où siégeait en ce moment l'Assemblée législative. L'orateur de la députation lit la pétition. Il déclare que la ville est debout, 5 à la hauteur des circonstances, 6 20 prête à se servir des grands moyens pour venger la majesté du peuple. Il déplore cependant la nécessité de tremper ses mains dans le sang des conspirateurs. »Mais l'heure est arrivée, diÇ-iL avec une apparente résignation au combat, le sang coûtera; les hommes du 25 14 juillet, 7 ne sont pas endormis, s'ils ont paru l'être; leur reveQ est terrible : parlez et nous agirons. Le peuple est là pour juger ses ennemis.» Ces paroles sinistres consternent les constitutionnels et font sourire les Girondins. Le président cependant 30 repond avec une fermeté qui n est pas sopfenue par l'attitude de ses collègues. Ils décident que le peuple 3 2 LA REVOLUTION FRANÇAISE des faubourgs sera admis à défiler en armes dans la salle. , Aussitôt après le vote de ce décret, les portes, assiégées par la multitude, s'ouvrent et livrent passage aux trente 5 mille pétitionnaires. Des femmes armées de sabres les brandissent vers les tribunes 1 qui battent des mains ; elles dansent devant une table de pierre où sont inscrits les droits de l'homme, 2 comme les Israélites autour du tabernacle. Les mêmes drapeaux, les mêmes inscriptions 10 triviales, qui souillaient la rue, profanent l'enceinte des lois. Les lamoQjupx de culottes 3 pendant en trophées, la guillotine, la potence avec la figure de la reine suspendue traversent impunément l'Assemblée; des députés applau- dissent, d'autres détournent la tête ou se voîîêntle 15 des deux mains. Il était trois heures quand les cran; de l'attroupement eurent défilé. Le président se^ de suspendre la séance dans l'attente des prochains excès. L'attroupement, en sortant de l'Assemblée, avait 20 marché en colonnes'èerrées surle Carrousel. 4 Une masse compacte d'insurgés suivait par la* rue Saint-Honoré. Les autres drÔrXÇôns^ du rassemblement, disjoints et coupés du corps principal, encombraient les cours et cherchaient à se faire jour 5 en débouchant violemment 25 par une des issues qui communiquaient de ces cours avec le jardin. Un bataillon de garde nationale défen- dait l'accès de cette grille. La faiblesse ou la com- plaisance d'un officier municipal livre le passage; le bataillon se replie et prend position sous les fenêtres 30 du château. La foule traverse obliquement le jardin; en passant devant les bataillons, elle les salue du cri de: Vive la nation! et les invite à. enlever les baïonnettes de 20 juin 33 leurs jfusils: les baïonnettes tombent; le rassemblement s'écoule par la porte du Pont-Royal 1 et se replie sur les guicnels du Carrousel qui fermaient cette place du côté de la Seine. La garde de ces guichets cède de nouveau, laisse gasser un certain nombre de séditieux. Ces hom- 5 mes, / ecRàuffés par la marche, par les chants, par les acclamations de l'Assemblée et par '' l'ivresse, se répan- dent en hurlant dans les cours du château. Ils courent aux portes principales, ils assiègent les postes qui les défendent, ils appellent à eux leurs camarades du dehors, 10 ils ébranlent les" gonds de la porte Royale. L'officier municipal Panis ordonne de l'ouvrir. Le Carrousel est forcé, les masses semblent hésiter un moment devant les pièces de canon braquées contre elles et devant les esca- drons de gendarmerie en bataille. Le commandant des 15 canonniers, séparé de ses pièces par un mouvement de la foule, fait porter au commandant en second 2 l'ordre de les replier sur la porte du château. Ce commandant refuse d'obéir. Le Carrousel est forcé, dit-il à haute voix, il faut que le château le soit aussi. A moi, canonniers, 20 voilà l'ennemi! Il montre du geste les fenêtres du roi, retourne ses pièces et les braque contre le palais.' Les troupes, entraînées par cette désertion de l'artillerie, restent en bataille, mais répandent devant le peuple les 'amorces de leurs fusils en signe de fraternité et livrent 25 tous les passages aux séditieux. Santerre, Théroigne et les plus intrépides se précipitent sur la porte du palais. Quelques hommes robustes s'en- gouffrent 3 sous la voûte qui conduit du Carrousel au jar- din; ils écartent violemment les canonniers, s'emparent 30 d'une pièce et la portent jusqu'au sommet du grand escalier. La fouie, enhardie par ce prodige de force et 34 LA REVOLUTION FRANÇAISE d'audace, inonde la salle, et se répand comme un torrent dans tous les escaliers et dans tous les corridors du châ- teau. Toutes les portes s'ébranlent ou tombent sous les épaules ou sous les haches de cette multitude. Elle 5 cherche à grands cris le roi. Une porte seule l'en sépare; la porte ébranlée est prête à céder sous l'effort des leviers ou sous les coups de piques des assaillants. Le roi, qui se fiait aux forces nombreuses dont le palais était entouré, avait vu sans inquiétude la marche 10 du rassemblement. L'assaut soudainement donné à sa demeure l'avait surpris dans une complète sécurité. Retiré avec la reine, madame Elisabeth et ses enfants dans ses appartements intérieurs du côté du jardin, il écoutait gronder de loin les masses sans penser qu'elles 15 allaient sitôt fondre sur lui. Les voix de ses serviteurs effrayés, fuyant de toutes parts, le fracas des portes qui se brisent et qui tombent sur les parquets, les hurlements du peuple qui s'approche jettent tout à coup l'effroi dans ce groupe de famille. Elle était réunie dans la 20 chambre à coucher du roi. Ce prince, confiant d'un ^géstè la reine, sa sœur, ses enfants aux officiels, aux femmes de leur maison qui les entourent, s élance seul au bruit dans la salle du Conseil. Il y trouve le fidèle maréchal de Mouchy, qui ne se lasse pas d'offrir les 25 derniers jours de sa longue vie à son maître; M.* d'Hervilly, commandant de la garde constitutionnelle à cheval, licencié peu de jours avant ; le généreux Acloque, commandant du bataillon, du faubourg Saint-Marceau, d'abord révolutionnaire modère, puis vaincu par les vertus 30 privées^de Louis XVI, aujourd'hui son ami et' brûlant de mourir pour lui; trois braves grenadiers du bataillon du faubourg Saint-Martin, restés seuls à leur poste de 20 JUIN 35 l'intérieur dans la défection commune et cherchant le roi pour le couvrir de leurSbaïonettes. >< Au moment où le roi entrait dans cette salle, les por- tes de la pièce suivante, appelée salle des Nobles, étaient éDranlees sous les coups des assaillants. Le roi s'y pré- 5 cipite au-devant du danger. Les panneaux, de la porte " tombent à ses pieds; des fers de lance, des Datons ferrés, des piques passent à travers les ouvertures. Des cris de fureur, des jurements, des imprécations accompagnent les coups de hache. Le roi, .d'une voix ferme, ordonne à 10 deux valets de chambre 'dévoues qui l'accompagnent, d'ouvrir les portes. «Que puis-je craindre au milieu de mon peuple?» dit ce prince en s'avançant hardiment vers les assaillants. Ces paroles, ce mouvement en , avant, la sérénité de ce 15 front, ce respect de tant de siècles pour la personne sacrée du roi suspendent l'impétuosité des premiers agresseurs. Ils semblent hésiter à franchir le seuil qu'ils viennent de forcer. Pendant ce mouvement d'hésitation, le maréchal de Mouchy, Açloque, les trois grenadiers, les 20 deux serviteurs font reculer le roi de quelques pas et se rangent entre lui et le peuple. Les grenadiers présentent la baïonnette, ils tiennent la foule en respect un instant. Mais le flot de la multitude qui grossit pousse en avant les premiers rangs. Le premier qui s'élance est un 25 homme en haillons, les bras nus, les yeux éga'rfe, l'écSmê à la bouche. «Où est le Veto?)) dit-il en brandissant vers la poitrine du roi un long bâton armé d'un da^de fer. Un des grenadiers abat du poids de sa baïonnette le bâton et écarte le bras de ce furieux. Le brigand tombe 30 aux pieds du citoyen; cet acte d'énergie impose 1 à ces camarades. $6 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Cependant quelques officiers des gardes nationaux que le bruit des dangers du roi avait fait accourir, se groupent avec les braves grenadiers et parviennent à faire un peu d'espace autour de Louis XVI. Le roi qui 5 n'a qu'une pensée, celle d'éloigner le peuple de l'apparte- ment où il a laissé la reine, fait fermer derrière lui la porte de la salle du Conseil. Il entraîne à sa suite la multitude dans le vaste salon de PŒil-de-Bœuf, 1 sous prétexte que cette pièce, par son étendue, permettra 10 à une plus grande masse de citoyens de le voir et de lui parler. Il y parvient; entouré d'une foule immense et tumultueuse, il se félicite de se trouver seul exposé aux coups des armés de toute espèce que des milliers de bras agitent sur sa tête. Mais en se retournant il aperçoit 15 sa sœur, madame Elisabeth, qui lui tend les bras et qui veut s'élancer vers lui. «C'est la reine!» s'écrient quel ques femmes des faubourgs; ce nom , dans un pareil moment était un arrêt de mort. Des forcenés s'élancent vers la sœur du roi les bras levçs, ils vont la frapper, des 20 officiers du palais les d?ïï6mpent. Le nom vénéré de madame Elisabeth fait retomber leurs armes. a Ah! que faites-vous! s'écrie douloureusement la princesse, laissez-leur croire que je suis la reine! en mourant à sa place, je l'aurais peut-être sauvée!» A ces mots un mou- 25 vement irrésistible de la foule écarte violemment ma- dame Elisabeth de son frère et la jette dans l'embrasure d'une, des ; fenêtres de la salle, où la foule qui renferme la contemple du moins avec respect. Le roi était parvenu jusqu'à l'embrasure profonde de 30 la fenêtre du milieu. Acloque, Mouchy, d'Hervilly, une vingtaine de volontaires et de gardes nationaux lui fai- saient un rempart de leurs corps. Quelques officiers 20 JUIN ** 37 mettent Pépée à la main. -Remettez les épees dans le fourreau, leur 4i£ le^ roi avec tranquillité; cette multi- tude est plus égarée que cçfùpaBle.» Des vociférations atroces s'élevaient confusément de cette masse irritée. Des forcenés se dégageaient à chaque instant des rangs 5 et venaient vomir de plus près des injures et des menaces de mort contre le roi. Ne pouvant l'approcher à travers la haie de baïonnettes croisées devant lui, ils agitaient sous ses yeux et sur sa tête leurs hideux drapeaux et leurs inscriptions sinistres. * 10 D'autres hommes du peuple, quoique armés de sabres nus, d'épées, de pistolets, de piques, ne faisaient aucun geste menaçant et réprimaient les attentats à la vie du roi. On distinguait même quelques signes de respect et de douleur sur la physionomie du plus grand nombre. 15 Dans cette revue de la révolution, le peuple se montrait terrible, mais il ne se confondait pas avec les assassins. Un certain ordre commençait à s'établir dans les salles; la foule pressée sur la foule, après avoir contemplé le roi et jeté ses menaces dans son oreille, s'engouffrait 1 20 dans les autres appartements et parcourait en triomphe ce palais du despotisme. A peine un flot de peuple était-il écoulé qu'un autre lui succédait. Cependant au milieu de sa rage, la mul- titude semblait avoir besoin de réconciliation. Un 25 homme du peuple tendit un bonnet rouge au bout d'une ' pique à Louis XVI. «Qu'il s'en coiffe! 2 cria la foule, c'est le signe du patriotisme; s'il s'en pare, nous croi- rons à sa bonne foi.» Le roi prit le bonnet rouge et le mis en souriant sur sa tête. On cria vive le roi! Le 30 peuple était vainqueur; il se sentit apaisé. Un homme en haillons, tenant une bouteille à la main, / $& LA RÉVOLUTION FRANÇAISE s'approcha du roi et lui dit! «Si vous aimez le peuple, buvez à sa santé!» Les personnes qui entouraient le prince, craignant le poison autant que le poignard, con- jurèrent le roi de ne pas boire. Louis XVI tendit le 5 bras, prit la bouteille, Péleva à ses lèvres et but à la nation! Cette familiarité avec la foule, représentée par un mendiant, acheva de populariser le roi. De nou- veaux cris de vive le roi! partirent de toutes les bouches et se propagèrent jusque sur les escaliers. 10 Pendant que l'infortuné prince se débattait ainsi seul contre un peuple entier, la reine subissait dans une salle voisine les mêmes outrages et le mêmes ca- prices. Plus haïe que le roi, elle courait plus de dangers. 15 A peine le roi était-il enfermé par les masses du peuple dans l'Œil-de-Bœuf, que déjà les portes de la chambre à coucher étaient assiégées des mêmes hurle- ments et des mêmes coups. Mais cette partie de l'at- troupement était surtout composée de femmes. Leurs 20 bras, plus faibles, se déchiraient contre les panneaux de chêne et contre les gonds. Elles appelèrent à leur aide les hommes qui avaient porté la pièce de canon à bras jusque dans la salle des Gardes. Ces hommes accou- rurent. La reine, debout, pressant ses deux enfants 25 contre son corps, écoutait dans une mortelle anxiété ces vociférations à sa porte. Elle n'avait auprès d'elle que M. de Lajard, ministre de la guerre, seul, impuis- sant, mais dévoué ; quelques dames de la maison et la princesse de Lamballe, cette amie de ses beaux et de ses 30 mauvais jours, l'environnaient. M. de Lajard, militaire de sang-froid, responsable au roi et à lui-même de tant des vies chères ou sacrées, re- 20 JUIN 39 cueillit à la hâte, par les couloirs secrets qui communi- quaient de la chambre à coucher dans Fintérieur du palais, quelques officiers et quelques gardes nationaux égarés dans le tumulte. Il fit amener à la reine ses enfants pour que leur présence et leur grâce, en atten- 5 drissant la foule, servissent de bouclier à leur mère. Il ouvrit lui-même les portes. Il plaça la reine et ses femmes dans l'embrasure d'une fenêtre. On roula en avant de ce groupe la table massive du conseil, pour interposer une barrière entre les armes de la populace et 10 la vie de la famille royale. Quelques gardes nationaux se massèrent aux deux côtés et un peu en avant de la table. La reine, debout, tenait par la main sa fille âgée de quatorze ans. Les hommes les plus féroces s'amollissent devant 15 la faiblesse, la beauté, l'enfance. Une femme belle, reine, humiliée, une jeune fille innocente, un enfant souriant aux ennemis de son père, ne pouvaient manquer de réveiller la sensibilité jusque dans la haine. Les hommes des faubourgs défilaient muets et comme 20 honteux de leur violence devant ce groupe de grandeur humiliée. Quelques-uns même adressaient des regards d'intelligence et de compassion, d'autres des sourires, d'autres des paroles de familiarité au Dauphin. Des dialogues, moitié terribles, moitié respectueux, s'éta- -25 blissaient entre l'attroupement et l'enfant. «Si tu aimes la nation, dit un volontaire à la reine, place le bonnet rouge sur la tête de ton fils.» La reine prit le bonnet rouge des mains de cet homme et le posa elle-même sur les cheveux du Dauphin. L'enfant étonné prit pour un 30 jeu ces outrages. Les hommes applaudirent; mais les femmes, plus implacables envers une femme, ne cessèrent 40 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE d'invectiver. Une jeune fille, d'une figure gracieuse et d'un costume décent s'élançait avec plus d'acharnement et se répandait en plus amères invectives contre Y Autri- chienne. La reine frappée du contraste entre la fureur 5 de cette jeune fille et la douceur de ces traits, lui dit avec bonté: «Pourquoi me haïssez-vous? vous ai-je jamais fait, à mon insu, quelque injure ou quelque mal? — A moi, non, répondit la belle patriote; mais c'est vous qui faites le malheur de la nation. — Pauvre enfant! io répliqua la reine, on vous l'a dit, on vous a trompée: quel intérêt aurais-je à faire le malheur du peuple? Femme du roi, mère du Dauphin, je suis Française par tous les sentiments de mon cœur d'épouse et de mère. Jamais je ne reverrai mon pays! Je ne puis être heureuse 15 ou malheureuse qu'en France. J'étais heureuse quand vous m'aimiez!» Ce tendre reproche troubla le cœur de la jeune fille. Sa colère se fondit tout à coup en larmes. Elle demanda pardon à la reine. «C'est que je ne vous connaissais 20 pas, lui dit-elle, mais je vois que vous êtes bien bonne.» Pétion, alors maire de Paris, attaché au parti de la Gironde, avait tenu, vis-à-vis du roi, une conduite déloyale, en paraissant ignorer un complot dont il avait reçu la confidence. Cependant il ne pouvait feindre 25 d'ignorer plus longtemps la marche d'un rassemblement de quarante mille âmes traversant Paris depuis le matin. Il se rendit enfin au palais, et pénétra dans la salle où depuis trois heures Louis XVI subissait ces outrages. «Je viens d'apprendre seulement à présent la situation 30 de Votre Majesté, dit Pétion au roi. — Cela est éton- nant, lui répondit le roi avec une indignation con- centrée, car il y a longtemps que cela dure.» 20 JUIN 41 Pétion monta sur une chaise, harangua à plusieurs reprises la foule immobile sans pouvoir obtenir qu'elle s'ébranlât. A la fin, se faisant élever plus haut sur les épaules de quatre grenadiers: «Citoyens et citoyennes, dit-il, vous avez exercé avec dignité et modération 5 votre droit de pétition ; vous finirez cette journée comme vous l'avez commencée. Jusqu'ici votre conduite a été conforme à la loi: c'est au nom de la loi que je vous somme maintenant de suivre mon exemple et de vous retirer.» 10 La foule obéit à Pétion et s'écoula lentement en tra- versant la longue avenue des appartements du château. A peine le flot de cette masse commença-t-it à baisser "que le roi, dégagé par les grenadiers de l'embrasure où il était emprisonné, rejoignit sa sceur qui tomba dans ses 15 bras; il sortit avec elle par une porte dérobée, et courut rejoindre la reine dans son appartement. Marie An- toinette, soutenue jusque-là par sa fierté contre ses larmes, succomba à l'excès de son émotion et de sa tendresse en revoyant le roi. Elle se précipita à ses pieds, et 20 enlaçant ses genoux dans ses embrassements, elle se répandit non en sanglots, mais en cris. Madame Eli- sabeth, les enfants, serrés dans les bras les uns des autres, et tous dans les bras du roi qui pleurait sur eux, ' jouissaient de se retrouver comme après un .25 naufrage, et leur joie muette s élevait au ciel avec leton- nement et la reconnaissance de leur salut. Le roi, en ce moment, s étant par hasard approche d une glace, aperçut v A - {*+ 1 k rt >" \ k& k , , , , : sur sa, tête le bonnet rouge qu on avait oublie de lui ôter. Il rougit, le lança avec dégoût à ses pieds, et 30 a o4'. r -1-1 ^'-^^à^ ^L . se jetant dans un fauteuil, il porta un mouchoir sur ses yeux. «Ah! madame! s'écria-t-il en regardant la reine, 4 2 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE pourquoi faut-il que je vous aie arrachée à votre patrie pour vous associer a l'ignominie d'un pareil jour!» ft" était huit heures du soir. Le supplice de la famille royale avait duré cinq heures. La garde nationale d& quartiers voisins, rassemblée d'elle-même, arrivait homme par homme, pour prêter secours à la constitution. On entendait encore de l'appartement du roi les pas tu'mul- tueux et les cris sinistres des colonnes du peuple qui s'écoulaient lentement par les cours et par le jardin. ; Telle fut la journée du 20 juin. Le peuple y montra de^la discipline dans le désordre et de la retenue dans la*vïolence; le roi, une héroïque intrépidité. CHAPITRE IV IO AOÛT « lJ J née les 15 leur dernière tentative,"et que le château ne se trou- verait exposé à aucune attaque à main armée. Comme il compta d'ailleurs être promptement délivré par les puissances confédérées, il rejeta tous les projets d'évasion qui lui furent proposés par les Constitu- 20 tionnels et par La Fayette lui-même. Mais le manifeste impolitique du duc de Brunswick, 1 qui commandait les forces de la coalition, loin d'effrayer les Jacobins, comme on Pavait emporta l'exaspération dans tout le parti populaire, et une nouvelle insurrection fut 25 décidée. Il y avait à Paris un comité central des fédérés, 2 composé de quarante-trois chefs des fédérés de Paris et IO AOUT 43 ( des départements, réunis dans l'enceinte 1 des Jacobins, pour se concerter entre eux sur la direction à imprimer aux mouvements. On y décida que l'attaque du château aurait lieu le 10 août. Dans la nuit du g au 10, les membres du directoire se réunirent en trois endroits 5 différents à la même heure: au faubourg Saint-Marceau, au faubourg Saint-Antoine et à la caserne des Marseillais. On nommait ainsi une masse de fédérés, arrivés de Marseille, d'Aix 2 et d'Avignon" pouf hâter les mouve- ments révolutionnaires de Paris. 10 Cependant la cour veillait. L'intérieur du château était occupé par des Suisses, 3 au nombre de huit a neuf cents, par des officiers de la garde licenciée et par une troupe de gentilshommes et de royalistes, qui s'étaient présentés armés de sabres, d'épées et de pistolets. Le 15 commandant de la garde nationale, Mandat, s'était rendu au château avec son état-major pour le défendre; il avait donné ordre aux bataillons les plus attachés au roi et à la constitution de prendre les armes. La reine et madame Elisabeth écoutaient du haut des balcons des 20 Tuileries les rumeurs croissantes ou décroissantes des rues de Paris. Leur cœur se comprimait ou se dilatait selon que ce symptôme de l'agitation de la capitale leur apportait de loin l'espérance ou la consternation. A onze heures les cloches commencèrent à sonner le signal des rassem- 25 blements. Les Suisses se rangèrent en bataille comme des murailles d'hommes. Le roi, sollicité par la reine de revêtir le gilet plastronné qu'elle lui avait fait préparer, s'y refusa avec noblesse. «Cela est bon, lui dit-il, pour me préserver du poignard ou de la balle d un 30 assassin un îour de cérémonie: mais ,dans un îour de r — -— ~~ ; J . jUj&shù \J>.- ■■'<.. . J A . combat ou tout mon parti expose sa vie pour le trône et 44 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE sonnent, les insurges s attroupent et s enregimerrtent. 5 De leur côté, les bataillons de la garde nationale . prennent la route du château, sont placés dans les cours L ou aux principaux postes, avec la gendarmerie à cheval : * les canonniers occupent les avenues des Tuileries avec leurs pièces; tandis que les Suisses et des volontaires 10 gardent les appartements. La défense paraît être dans le meilleur état. Le commandant général Mandat envoya cinq cents hommes avec du canon à l'Hôtel-de-Ville/ 2 pour garder le passage de l'arcade Saint-Jean, par laquelle devait 15 déboucher la colonne du faubourg Saint-Antoine. A peine Mandat avait-il donné ses ordres qu'un arrêté de la municipalité l'appela à l'Hôtel-de-Ville pour venir rendre compte de l'état du château et des mesures qu'il avait prises pour maintenir la sûreté de Paris. 20 A la réception de cet arrêté, Mandat hésite entre ses pressentiments et son devoir légal. Il se rendit donc à FHôtel-de-Ville. En entrant, il voit des figures nou- velles et il pâlit. On l'accuse d'avoir autorisé les troupes de faire feu sur le peuple; il se trouble, et 25 le conseil ordonne qu'il soit immédiatement conduit à la prison de l'Abbaye. 3 Le président, en donnant cet ordre, fait un geste horizontal qui en explique le sens. Un coup de pistolet abat l'infortuné commandant sur les marches de PHôtel-de-Ville. Les piques et les sabres 30 l'achèvent. Son fils, qui l'attendait sur le perron, se précipite sur son corps, et dispute en vain le cadavre de son père aux meurtriers. Le corps de Mandat est TO AOUT 45 lancé dans la Seine. La commune donne aussitôt le 'commandement de la garde nationale à Santerre. La nouvelle de la mort de Mandat apportée aux Tui- leries par son aide-de-camp, répandait la consternation dans Pâme du roi et de la reine, et l'hésitation dans la 5 garde nationale. On apprit bientôt que les deux avant- postes de l'Hôtel -de- Ville et du Pont-Neuf 1 étaient forcés. Le faubourg Saint-Antoine au nombre de quinze mille hommes débouchait par l'arcade Saint-Jean. Les Marseillais et le faubourg Saint-Marceau au nombre 10 de six mille hommes franchissaient le Pont-Neuf. La gendarmerie à cheval, en bataille dans la cour du Louvre, se voyant cernée à tous les guichets, ne pouvant charger contre des murs dans l'enceinte étroite où on l'avait emprisonnée, murmurait contre ses chefs et 15 se partageait en deux détachements; l'un continuait à occuper inutilement la cour du Louvre, l'autre allait se ranger en bataille sur la place du Palais-Royal. Vers quatre heures du matin le roi sortit de la chambre à coucher, et reparut dans la chambre du 20 Conseil. On voyait au froissement de son habit et au désordre de sa coiffure qu'il s'était jeté un moment sur son lit. Il se décida à se rendre dans les cours, pour passer en revue les forces disposées pour sa défense: il les trouva dans les meilleures dispositions. La reine, 25 accompagnée du Dauphin et de madame Elisabeth, le suivait pas à pas. Elle cherchait à relever 2 les paroles du roi par la noblesse de son attitude, par le mouve- ment à la fois fier et gracieux de la tête et par l'ex- pression de son regard. Elle aurait voulu inspirer son 30 âme au roi; elle souffrait de ne révéler que par l'attitude, par la rougeur et par l'émotion muette ces sentiments de 46 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE reine, d'e'pouse et de mère que son sexe l'obligeait à contenir dans son sein. Sa respiration était courte, iorte, bruyante; sa poitrine se soulevait sous l'indigna- tion. Ses traits fatigués et pâlis par l'insomnie, mais 5 tendus par la volonté et exaltés par l'intrépidité de son âme; ses yeux qui parlaient par des éclairs continus à tous les yeux fixés sur elle; son regard qui implorait, qui remuait, qui bravait à la fois, selon qu'il rencontrait des visages froids, amis ou hostiles; l'anxiété avec 10 laquelle elle cherchait sur les physionomies l'impression des paroles du roi; le souvenir des adorations qu'elle avait respirees dans ces mêmes salles où elle implorait, en vain, quelques bras pour la défendre; ces rayons de soleil du matin pénétrant dans les appartements et 15 ondoyant sur ses cheveux comme une couronne vacillant sur sa tête; ces armes diverses, cette foule, ces accla- mations, ces silences au milieu desquels elle s'avançait: tout imprimait à sa personne une majesté de courage, de dignité, de tristesse, qui égalait aux yeux des spec- 20 tateurs la solennité de la scène et la grandeur de l'événe- ment. Elle ne régna jamais tant que ce jour-là. Après avoir visité les postes de l'intérieur avec la fa- mille, le roi fit remonter la reine, madame Elisabeth et les enfants dans les appartements. Il voulait achever seul 25 la revue des forces extérieures. Il craignait que la reine, tant calomniée, n'eût à subir quelques outrages. Dès qu'il arriva, le cri de Vive le roi! se fit entendre; mais les canonniers, et le bataillon de la Croix-Rouge y répondirent par le cri de Vive la nation ! Dans le même 30 instant survinrent deux nouveaux bataillons, armés de fusils et de piques, qui en défilant devant le roi pour se placer sur la terrasse de la Seine, crièrent: Vive la nation! IO août 47 vive Pétion! Le roi continua la revue, non sans être attristé de ce présage. La reine assise dans la chambre du roi, s'y reposait un moment, entourée de ses enfants, de sa sœur, des ministres et de Rœderer, procureur-syn- dic 1 du département. Elle se précipita à la fenêtre, et 5 elle aperçut les gestes et les outrages dirigés contre son mari. «Grand Dieu! dit-elle, c'est le roi qu'on insulte! Nous sommes perdus.» Elle retomba anéantie sous ces alternatives de vie ou de mort. Pendant que tout ceci se passait aux Tuileries, les 10 insurgés s'avançaient sur plusieurs colonnes. Dès le matin ils avaient forcé l'Arsenal, 2 et s'en étaient distribué les armes. Déjà l'avant-garde des faubourgs avait dé- bouché par la rue Saint-Honoré, se mettait en bataille sur le Carrousel, et tournait les canons contre le château. Ce 15 fut alors que le procureur-syndic Rœderer se présenta à eux, leur dit qu'une si grande multitude ne pouvait pas avoir accès auprès du roi, et les invita à nommer vingt députés et à les charger de leurs demandes. Mais ils ne l'écou- tèrent point. Il s'adressa aux troupes nationales, lut 20 l'article de la loi qui leur enjoignait, en cas d'attaque, de repousser la force par la force; mais une très faible partie de la garde nationale y parut disposée, et les canonniers, pour toute réponse, répandirent par terre la poudre de leurs canons. Rœderer, voyant que les 25 insurgés triomphaient partout, retourna en toute hâte au château, à la tête du directoire exécutif. Il traver- sèrent les salles qui précèdent la chambre du roi. La consternation de leur visage parlait assez. Le roi était assis devant une table placée à l'entrée de son cabinet. 30 Il avait les mains appuyées sur ses genoux dans l'attitude d'un homme qui attend et qui écoute. La reine, les yeux 48 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE rouges et les joues animées par l'angoisse, était assise avec sa sœur et les ministres entre la fenêtre et la table du roi; la princesse de Lamballe, madame de Tourzel et les enfants, près de la reine. 5 «Sire, dit Rœderer, le département désire parler à Votre Majesté sans autres témoins que sa famille.)) Le roi fit un geste; tout le monde se retira, excepté les ministres. «Sire, poursuivit le magistrat, vous n'avez pas cinq minutes à perdre; ni le nombre, ni les disposi- 10 tions des hommes réunis ici pour vous défendre, ne peuvent garantir vos jours et ceux de votre famille. La défection est partout, dans le jardin, dans les cours; le Carrousel est occupé par les Marseillais. Il n'y a plus de sûreté pour vous que dans le sein de l'Assemblée. 15 C'est l'opinion du département, seul corps constitué qui ait en ce moment la responsabilité de votre vie et de la constitution. Sire, le temps presse; ce n'est plus une prière, ce n'est plus un conseil que nous vous adressons, il ne nous reste qu'une ressource: nous vous demandons 20 la permission de vous faire violence et de vous entraîner à l'Assemblée.» Le roi releva la tête, regarda fixement Rœderer pendant quelques secondes, pour lire dans ses yeux si ses insistances recelaient le salut ou le piège; puis se tour- 25 nant vers la reine et l'interrogeant d'un regard: «Mar- chons!)) dit-il, et il se leva. A ce mot, madame Elisabeth se levant et avançant la tête par-dessus l'épaule du roi: «Monsieur Rœderer, s'écria-t-elle, au moins répondez- vous de la vie du roi? — Oui, madame, autant que de 30 la mienne,» répondit en termes douteux Rœderer. Il recommanda au roi de ne se faire accompagner de per- sonne de sa cour et de n'avoir d'autre cortège que le i IO août 49 département et une double haie de grenadiers natio- naux. Les ministres réclamèrent pour eux le droit de ne pas se séparer du chef du pouvoir exécutif. La reine implora la même faveur pour la princesse de Lamballe I et pour madame de Tourzel, la gouvernante de ses 5 I enfants. Rœderer y consentit, et, s* avançant alors sur la porte du cabinet du roi, il dit en élevant la voix: «Le \roi et sa famille se rendent à l'Assemblée, seuls, sans autre cortège que le département et les ministres, ouvrez-leur passage!» 10 Le roi traversa le jardin sans obstacle entre deux : haies de baïonnettes qui marchaient du même pas que lui. Le département et des officiers municipaux mar- chaient en tête. La reine, madame Elisabeth et les enfants fermaient la marche. Cette fuite ressemblait à 15 la promenade de Louis XIV à travers ces jardins. Rien n'en troublait le silence que le pas mesuré de colonnes et le chant des oiseaux dans les branches. La nature semblait ne rien savoir de ce qui se passait dans le cœur des hommes ce jour-là. ; Elle faisait briller ce 20 deuil comme elle aurait souri à une fête. Seulement les précoces chaleurs de cette année avaient jauni déjà les marronniers des Tuileries. Quelques hommes de la garde du corps législatif ! reçurent le roi et marchèrent à côté de lui. — «Sire, lui 25 dit un de ces hommes à l'accent méridional, n'ayez pas 'peur, le peuple est bon: mais il ne veut pas qu'on le trahisse plus longtemps. Soyez un bon citoyen, sire, chassez de votre palais vos prêtres et votre femme!» Le roi répondit sans colère à cet homme. La foule engor- 30 geait le couloir étroit et sombre. Un mouvement tumul- tueux et irrésistible sépara un moment la reine et ses 50 LA REVOLUTION FRANÇAISE enfants du roi, qui les précédait. La mère tremblait pour son fils. Un homme qui venait de se répandre en invec- tives et en menaces de mort contre la reine, adouci tout à coup par ces angoisses de femme, prend l'enfant, 5 qu'elle menait par la main; il l'élève dans ses bras au-dessus de la foule, entre dans la salle sur les pas du roi, et dépose, aux applaudissements des tribunes, le prince royal sur le bureau 1 de l'Assemblée. Le roi, sa famille, les deux ministres se dirigèrent 10 vers les sièges destinés aux ministres, et y prirent place à côté du président. Vergniaud 2 présidait. Le roi dit: «Je suis venu ici pour éviter un grand crime. J ai pense que je ne pouvais être plus en sûreté qu'au milieu de vous. — Vous pouvez compter, sire, répondit Vergniaud, 15 sur la fermeté de l'Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en soutenant les droits du peuple et les autorités constituées.» Le roi s'assit. L'Assemblée était peu nombreuse, un silence de stupeur régnait dans la salle; les physionomies étaient mornes; les regards, 20 respecteux et attendris, se portaient involontairement sur le roi, sur la reine, sur madame Elisabeth, sur la jeune princesse, déjà dans tout l'éclat de son ado- lescence; sur cet enfant que la reine tenait par la main et dont elle essuyait le front. 25 Le départ du roi avait laissé le château dans l'incerti- tude et dans le trouble. Une trêve tacite semblait s'être établie d'elle-même entre les défenseurs et les assaillants. Le champ de bataille était transporté des Tuileries à l'Assemblée. C'était là que la monarchie allait se relever ^ « k >£ — — 30 ou s'écrouler. La conquête ou la défense d'un palais vide ne devait coûter qu'un sang inutile. Les avant-postes des deux partis le comprenaient. Cependant, d'un côté IO AOÛT SI l'impulsion donnée à une masse immense de peuple ne pouvait guère revenir sur elle-même 1 à la seule annonce de la retraite du roi à l'Assemblée, et de l'autre les forces militaires que le roi avait laissées sans les licencier dans les Tuileries, ne pouvaient, à moins d'ordres contraires, 2 5 livrer la demeure royale et rendre les armes à l'insur- rection. Un commandement clair .et précis du roi pouvait prévenir ce choc en autorisant une capitulation. Mais ce prince, en abandonnant les Tuileries, n'avait pas abdiqué tout espoir d'y rentrer: «Nous reviendrons bien- 10 tôt,» avait dit la reine à ses femmes qui l'attendaient dans ses appartements. Le maréchal de Mailly à qui le commandement des forces du château était confié par le roi, avait ordre d'empêcher par la force la violation du domicile royal. A**' 0U^. 15 Le château, dépourvu d'une partie de ses forces mili- taires et de toute sa force morale par l'absence du roi et de son escorte, ressemblait plus en ce moment à un lieu public peuplé d'une fouie confuse qu'à un quartier- général. Nul n'y donnait d'ordres, nul n'en recevait; 20 tout flottait au hasard. Deux cents Suisses, avec M. Bachmann 3 et 4'état major, et trois cents gardes nationaux des plus résolus avaient suivi le roi à l'Assemblée et restaient à ses ordres aux portes.. Il ne restait donc dans l'intérieur des Tuileries que sept cents Suisses, 25 deux cents gentilshommes mal armés et une centaine de gardes nationaux, en tout environ mille combattants disséminés dans une multitude de postes: dans le jardin et dans les cours quelques bataillons débandés et des canons prêts à se tourner contre le palais. Mais l'intré- 30 pide attitude des Suisses et les murailles seules de ce palais, qu'on avait souvent dépeint comme le 52 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE foyer des conspirations et l'arsenal du despotisme, im- primaient au peuple une terreur qui ralentissait Pin vestissement. A neuf heures dix minutes, les portes de la' cour 5 Royale furent enfoncées sans que la garde nationale fît aucune démonstration pour les défendre. Quelques groupes du peuple pénétrèrent dans la cour, mais sans approcher du château. On s'observait, on échangeait de loin des paroles qui n'avaient rien de la menace; on io semblait attendre d ; un commun accord ce que l'Assem- blée déciderait du roi. Les colonnes du faubourg' Saint- Antoine n'étaient pas encore au Carrousel. Aussitôt qu'elles commencèrent à déboucher du quai sur cette place, Westermann 1 ordonna aux Marseillais de le 15 suivre. Il entra le premier, à cheval, le pistolet dans la main, dans la cour. Les canonniers, passant aussitôt à Westermann, retirèrent les six pièces de canon qui étaient de chaque côté de la cour et les braquèrent contre la porte du palais. Le peuple répondit à cette 20 manœuvre par des acclamations de joie. On embrassait ' les canonniers; on criait: «A bas les Suisses! Il faut que les Suisses rendent les armes au peuple!» "X Mais les Suisses, impassibles aux portes et aux fenê- tres du château, entendaient ces cris, voyaient ces gestes 25 sans donner aucun signe d'émotion. La discipline et l'honneur semblaient pétrifier ces soldats. Leurs senti- nelles en faction passaient et repassaient à pas mesurés, comme si elles eussent monté leur garde dans les cours désertes et silencieuses de Versailles. Chaque fois que 30 cette promenade alternative du soldat en faction rame- nait les factionnaires du côté des cours et en vue du peuple, la foule intimidée se repliait sur les Mar- io août 53 seillais; elle revenait ensuite vers le château quand les Suisses disparaissaient sous le vestibule. Cependant cette multitude s'aguerrissait 1 peu à peu et se rap- prochait toujours davantage. Les Suisses replièrent leur poste sur le palier et sur les marches séparées 5 du péristyle par une barrière en bois. Ils laissèrent seu- lement un factionnaire en dehors de cette barrière. Le factionnaire avait ordre de ne pas faire feu quelle que fût l'insulte. Sa patience devait tout subir. Cette longani- mité des Suisses encouragea les assaillants. Des hommes 10 du peuple, armés de longues hallebardes à lames recour- bées, s'approchèrent du factionnaire, l'accrochèrent par son uniforme ou par son ceinturon avec le crochet de leur pique, et, l'attirant de force à eux aux bruyants éclats de joie de la foule, te désarmèrent et le firent 15 prisonnier. Cinq fois les Suisses renouvelèrent leur sentinelle. Cinq fois le peuple s'en empara ainsi. Les bruyantes acclamations des vainqueurs et la vue des ces cinq Suisses désarmés encourageaient la foule qui hési- tait jusque-là au milieu de la cour; elle se précipita en 20 masse avec de grands cris sous la voûte; là, quelques hommes féroces arrachant les Suisses des mains des premiers assaillants, assommèrent ces soldats désarmés à coups de massue en présence de leurs camarades. Un premier coup de feu partit au même moment de la cour 25 ou d'une fenêtre, les uns disent du fusil d'un Suisse, les autres du pistolet d'un Marseillais. Ce coup de feu fut le signal de l'engagement. A cette explosion le capitaine Turler et M. de Castel- berg, qui commandaient le poste, rangent leurs soldats 30 en bataille derrière la barrière les uns sur les marches de l'escalier, les autres sur le perron de la chapelle qui 54 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE domine ces marches, le reste sur la double rampe de l'escalier à deux branches qui part du perron de la chapelle pour monter à la salle des Gardes. Le peuple refoule' par le peuple ne peut l'évacuer. La première 5 décharge des Suisses couvre de morts et de blessés les; dalles du péristyle. La balle d'un soldat choisit et frappe un homme d'une taille gigantesque et d'une grosseur énorme qui venait d'assommer à lui seul quatre des factionnaires désarmés. L'assassin tombe sur le 10 corps de ses victimes. La foule épouvantée fuit en désordre jusq'au Carrousel. Quelques coups de fusil partis des fenêtres atteignent le peuple jusque sur la place. Le canon du Carrousel répond à cette décharge, mais ses boulets mal dirigés vont frapper les toits. A> A cet aspect, les Suisses descendent en masse du grand escalier et se divisent en deux colonnes: l'une commandée par M. de Salis, sort par la porte du jardin pour aller s'emparer des trois pièces de canon qui étaient à la porte du Manège 1 et les ramener au château; l'autre, 20 au nombre de cent vingt hommes et de quelques gardes nationaux, sous les ordres du capitaine Turler,vdébouche par la cour Royale en passant sur les cadavres de leurs camarades égorgés. La seule apparition des soldats balaie la cour. Ils s'emparent des trois pièces d 25 abandonnées; ils les ramènent sous la voûte du vestibule; mais ils n'ont ni munitions, ni mèches pour s'en servir. Pendant que ces deux colonnes parcouraient le rousel, quatre-vingts Suisses, une centaine de gentils-, hommes volontaires et trente gardes nationaux, se for- 30 mant spontanément en colonne dans une autre aile du château, volaient au secours de leurs camarades. En traversant la cour des Princes pour se rendre au bruit ÎO août 55 de la fusillade dans la cour Royale, une décharge de canons à mitraille partie de la porte des Princes en ren- verse un grand nombre et foudroie les murs et les fenêtres des appartements de la reine. Réduite à cent cinquante combattants, cette colonne se détourne, 5 marche au pas de course 1 sur les canons, les reprend, entre au Carrousel, éteint le feu des Marseillais et revient dans les Tuileries par la porte Royale. Les deux corps ramènent les canons, et, rapportant leurs blessés^^. sous le vestibule, ils rentrent au château. 10 Les Suisses écartent les cadavres qui jonchaient le pavé du péristyle pour faire place à leurs blessés. Ils les couchent sur des chaises et sur des banquettes. De son coté, M de Salis ramenait par le jardin les deux pièces de canon qu'il était aile reprendre à la porte du 15 Manège. Ses soldats, foudroyés en allant et en revenant par le feu croisé des bataillons de garde nationale qui occupaient la terrasse avaient laisse trente hommes, sur cent, morts on mourants dans le trajet. Ils n'avaient pas riposté par un seul coup de fusil à cette fusillade 20 inattendue de la garde nationale. La discipline avait vaincu en eux l'instinct de leur propre conservation. Leur consigne était de mourir pour le roi, et ils mouraient sans tirer sur un uniforme français. Les Suisses étaient vainqueurs, les cours vides, les 25 canons repris, le silence régnait autour des Tuileries. Les Suisses rechargèrent leurs armes et reformèrent leurs rangs à la voix de leurs officiers. Les gentils- hommes entourant le maréchal de Mailly le conjuraient de former une colonne d'attaque de toutes les forces 30 disponibles qui restaient au château, et de sortir de Pans avec la famille royale enfermée dans cette colonne 56 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE de feu. Les serviteurs du roi, les femmes de la reine, la princesse de Lamballe, se pressant à toutes les fenêtres du château, avaient l'âme et les regards fixes sur la porte du Manège, croyant à chaque instant voir le 5 cortège royal en sortir pour venir achever et utiliser la victoire des Suisses. Vain espoir! cette victoire sans résultat n'était qu'un de ces courts intervalles que les catastrophes inévitables laissent aux victimes, non pour triompher, mais pour respirer. 10 Les coups de canon des Marseillais et les décharges des Suisses, en venant ébranler inopinément les voûtes du Manège, avaient eu des contre-coups 1 bien différents dans le cœur des hommes dont la destinée, les idées, le trône, la vie se décidaient à quelques pas de cette 15 enceinte dans le combat invisible. Le roi, la reine, madame Elisabeth, le petit nombre d'amis dévoués en- fermés avec eux, pouvaient-ils s'empêcher de faire dans le mystère de leur âme des vœux Involontaires pour le triomphe de leurs défenseurs, et de répondre par les pal- 20 pitations de l'espérance à chacune de ces décharges d'un combat dont la victoire les sauvait et les couron- nait de nouveau? Cependant ils voilaient sous la dou- loureuse consternation de leur physionomie ce qui pou- vait se cacher de joie secrète dans leur cœur; ils s'oî> 25 servaient devant leurs ennemis: ils s'observaient devant Dieu lui-même, qui leur aurait reproché de se réjouir du sang versé. Leurs traits étaient muets, leurs cœurs fermés, leurs pensées suspendues au bruit extérieur. Ils écoutaient, pâles et en silence, éclater leur destinée dans 30 ces coups. Les coups de canon redoublent ; le bruit de la mous- queterie semble se rapprocher et grossir, les vitraux tin- io août 57 tent comme si le vent des boulets les faisait frémir en passant sur la salle. Le roi se lève et annonce à l'As- semblée qu'il vient d'envoyer aux Suisses Tordre de cesser le feu et de rentrer dans leurs casernes. M. d'Her- villy sort pour aller porter cet ordre au château. Les 5 députés se rasseyent et attendent quelques minutes en silence l'effet de Poudre du roi. M. d'Hervilly parvint au château à travers les balles. fit ouvrir les appartements, examina le linge, les meubles, 66 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE choisit les pièces, marqua la chambre de la reine, la sienne, celle des enfants, celle de sa sœur, de la prin- cesse de Lamballe et des personnes que leur tendresse ou leur fidélité attachaient à ses pas jusque dans cet 5 asile. On servit le repas du soir à la famille royale. Le roi soupa avec une apparence visible de détente d'esprit * et de sérénité. Manuel et les municipaux assistèrent de- bout au souper. Le jeune Dauphin s'étant endormi sur io les genoux, de sa mère, le roi ordonna de l'emporter. On se disposait à coucher l'enfant, quand un ordre de la commune, provoqué non par Maruiel et Pétion, mais par une dénonciation des canonniers de garde, 2 arriva à Manuel et troubla cette première joie de la captivité: 15 c'était l'ordre d'évacuer immédiatement le palais 3 et de renfermer, dès la première nuit, la famille royale dans la petite tour du Temple. Le roi sentit ce coup avec plus de douleur peut-être qu'il n'en avait senti à sa sortie des Tuileries. On s'attache souvent à un débris de sa 20 destinée avec plus de force qu'à sa destinée tout entière. Tous les préparatifs d'établissement furent interrompus. Des canonniers et des municipaux transportèrent à la hâte quelques matelas et quelque linge dans les salles inhabitées de la tour. Des corps de garde s'y éta- 25 blirent. Le roi, la reine, les princesses, les enfants, réunis dans le salon et 'rassemblant autour d'eux les objets nécessaires à chacun, attendirent plusieurs heures en silence que leur prison fût prête à les recevoir. A une heure après minuit, Manuel vint les inviter à 30 s'y rendre. La nuit était profonde. Des municipaux portaient des lanternes devant le cortège; des canon- niers, le sabre nu, formaient la haie. 4 CAPTIVITÉ DE LOUIS XVI 67 On entra dans la tour par la porte étroite et oblique de la tourelle qui renfermait l'escalier en limaçon. 1 A chaque étage, on déposa une partie de la famille royale et des serviteurs dans le logement qui leur était affecté: 2 Madame Elisabeth, dans une cuisine pourvue d'un seul 5 grabat, au rez-de-chaussée; les hommes de service, au premier étage; la reine et ses enfants, au second; le roi, au troisième. Un lit de chêne sans rideaux et quelques sièges étaient les seules meubles de cette pièce. Le roi se coucha et s'endormit. Deux de ses servi- 10 teuré, MM. Hue et Chamilly, passèrent la nuit sur des \chaises auprès de son *lit; la princesse de Lamballe, au pied du lit de la reine; les autres femmes attachées au service de la famille royale, dans la cuisine, sur des matelas étendus autour du grabat où couchait la jeune 15 sœur du roi. Des gardiens et des municipaux sur- veillaient à vue ces chambres. La 'nuit s'écoula, chez la reine et chez les princesses, - en chuchotements, en larmes contenues et en présages sinistres échangés à voix^basse sur le sort qu'un tel 20 avilissement de leur rang et de leur sexe annonçait aux captives. Les enfants seuls dormirent d'un sommeil paisible et prolongé, comme sous les lambris de Ver- sailles. Le lendemain et les jours suivants, la reine et les princesses eurent la liberté de se voir dans l'apparte- 25 ment du roi, et de se transporter sans obstacle oVun étage à l'autre, dans l'intérieur de la tour. Ils en visi- tèrent toutes les pièces; ils y disposèrent définitivement le logement de chacune des personnes de la famille, amies ou domestiques. Ils y resserrèrent leur vie, ils y 30 plièrent leurs habitudes, comme un prisonnier enchaîné s'arrange dans ses fers pour en moins sentir le poids. 68 LA REVOLUTION FRANÇAISE On apporta quelques meubles, on tendit quelques tapis- series sur l'hum^deT nudité des murailles; on dressa^' quelques lits. Un seul, celui du roi, avait des rideaux de damas** vert érailles et déchirés, comme il convenait à 5 un si misérable réduit. y Après le premier déjeuner, servi encore a^ecun cer- /\ tainiuxe dans la salle h manger du pg^ier^tage, le roi / jpdfi&a. dans la tourelle^à côté, feuilleta avec intérêt les ans cette partie de la tour des Templiers, volumes en- ^^orrrys depuis si longtemps sous la poussière. Il y cleterra quelques livres/religieux, *que sa mét^jLûvivéeâ ecevoir comme un croir au ciel ; dans leur^j^rsets de 15 psaumes, distribués pour chaque jour, tea-s-tes"" gémisse- ments re. uvQMitià, s en , exercer la mémoire et sous une/^ sombre* aLlée Jde marronniers ami que s, fut permise à la famille a#ant le dîner: ce repas fut servira deux heures. Santerre et deux <^e ses aides de camp y assistèrent sans , 25 insolence et sans respect. -Les heures qui séparent le % ^ ut ^U^c milieu du jour d^ la nuit furent, occupées par des en^ '* t ** /U ** mi semblait un outrage au peuple en conservant une api: à la souvraineté.» îpparence de superstition î Ces propos, . rapportés a la commune, ^fi rent pre ndre un._a ngté qui ordonnait le j:envoi^d£toutes ces personnes. L'humanité de Manuel ^speadrVquelque s jiur s^ex^cû tion de cette mesure rigoureige. Manuel espérait ^aire y 5# fiajiûqwer^un ordre qui allait déchirer si cruellement t tarr *fie cœurs. Mais dans la nuitjiu. 19 au 20 août, pen/ premier sommeil des prisonniers, un bruit inusr^ ^—^4. a^it le réveilla en sursaut la famille royale. Des municipaux entrèrent dans les chambres du roi et de la reine, et leur lurent un arrêté plus impératif, qui ojd^finait l'expulsion immé- 30 diate de tous les individus é tran g ér s à la famille royale. Cet ordre, promulgué à une pareille heure avec des termes 70 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE ^- ^ / et des gestes qui en redoublaient la cruauté', frappa^ tous tJ /-^es'détenus de stupeur et de consternation. Pour remplacer ces femmes, ces serviteurs, ces amis, m / be soin r ies cœurs comme des-habitude^les commissaires ' /} 5 de la commune installèrent, dans la tour un homme et une femme nommés Tison. Ils étaient-chargés seuls du service des pm^nniers. Ce Tison, vieilla rd morose, était un ancien comnuslaux barrières de Paris, homme accoutume- par son état au soupçonn a 1 inquisition et a io larudesseenv^e^les personnes; Cette rudesse changeait tous ses services en nijuresT^ Jf — yiudi femme de Tison *W jf — -r-k^a. iemme de 1 ison, plus îeune / flottait entre sca attendrissement la reine et Ja ^rainte^quaf cetr at lus jeune et mokis insensible, sur les n^Llheurst atte îdrissement jae 15 imputer a crime a son mari. yElle rnssait ^ dévouement àrf-a^airison, et âes^m nes versées a oux itpar égarer la rai son de/ * de larejne aux délations contre sa^r^itfesse^yon ccm, était faïhWcette reine de Erance/à sa mercreyalt ait e t*^ ^^S troublait ses idées . Qette Jutt 20 terreur dan? un gspnr faiblem /•/cette femme: y c'e^tz cette ç kmg ace auLTiZ53*TOter~ir^ ^^, ^^an^^nlo|^tleaes cpmes^u-i niaient que les délires 7 de^cetternAÎneureuse. nommé Simon, commissaire Â&Aa. coi com- 25 mune pour inspecter les-travaux et les>uépenses, était le seul des municipaux qui ne fût jamais relevé de. son ser- vice au Temple. Tous ces serwteurs, ces geôliers, ces . . porte-cle£s.pr 3 r m bjtieux^ d j 30 plus abject) Simon bn^^jxceTui de^ geôlier et l'exerçait m '^/en oourreau. Il avait pour aide un ancien semer du ^ nom de Rocher, «S: W /• C APTIVITE H E LOUIS vXVl y 71 71 TVITÉ PJ Ë LOUIS yXVI est un^fouet et qui aiment a aboyer, ky± victimes co 3P^Î^7/^4* ^n l^S^^ioisia Ja mass^de <*\^^ _ sinistre, a 'la férocité des 'traits* C'était l'homme qui avait forcé la chambre du roi le 20 5 j uin et levé la main su/ \\A^o}XLA%-4r3^rpef7 e rep-arc^ grossier de geste, ^rduri^Li poil, 2 une longueHbar]^ une voix /*des cnfens a1>x % hlîjSonfV la stature ,, a 1 apparence 4u^e^ visage, insolfent c propos, 1 urTFonnet;' ri* {TO 11ft et ^uto^aine, 3 l'odeur du tabac et du vin qui ~" ^ it de lui l'a|fpa|j?mon 5Uib^*du r cnot . i IlJFraï^art i/n grand sabre /sur es ma¥enes des escaliers. Une ceinture suspendu à ses flancs uivjénorrneixousseaû fracas œs* verrous qu jl^typÈTTét» reier^Mt/l^tit le iW^r, ltiî ^laisaftmY~comme à cf au très Je/ #r _u i tyd es armes. semblait que ce enquéris, qui fais,pjt r^/éntir tance, faj^aijfr%t^itir_ay&si leur ca^ti^te^plu: onniersT^QÛXnd \^f famïTI aux oreilles çres priso eme* royale 20 sortait pour sa promenade au milieu du jour, Rochen f,eig^ntde^hoisir^anm^on J^^seaiud» clefs .et (re s- sayer vainement l es se rr ures - faisaj g^ ^enarglongtemps le roi et les princessesdebout derrière lui. A pelne la ♦ pprte du premier guichet était-elle -cOuvea^^qu'il» d«û£a- 2 xlait précipitamment? rescaher ra^oiss^t/du ôQude le ~-^ , roi &^J e ij£rfr qu'il aj^it *e^ Jpîg^gr en fa^^|ye ^^^**^V [ la dernier emporte. ^Là,/3ebout, fc Bstriian.t Eissue, êxâmT- r^* Çnant les figures, îlfimçâit de sa pipe des images de fumée au visage de la reine^e Madame^Élisab^h^Csle M7J6 princesse royale, regardant à enaque T)oufir& si l'ir tion de son insulte était comprise et si les tenions de N LA REVOLUTION FRANÇAISE sa. bassesse i!en récompensaient par ,„. Ses outrages applaudis l'encourageaient à les fenou- _veler tous les jours. Les gardes^ naj^)n aux de service **+*'*+'f<*f aux >outrag es d'un porte-clefs. Ceux que révoltait ycet tg 1 acheté :çe}5fcrmajent dans leur cœur une indignation qui un cnme à leurs camarades. Les plus cruels , / iâch< H& nt/a) des chaises jdu» ^aïKgu r la tête, quand le roi passait, retrecissant./avec ^n^^Ho n ^£V£f- /^ a£S» pour q ue T^ernonarq ue/decnu coiuemplat dj~?fay*^ /leur irreve#enoe et sa dégradation. TTes éclats de 15 rire, des chucliojpment^rde^ êpithetesi: grossières ou obscènes couraient^aaîifr lés ^u îthètes^ grossiej^g ou 6 c études pnnrps^sy Ceux qui n osaient pas prononcer ces jf ** /V *ïnjurés tësecrivaient avec la pointe des baïonnetjgs s^ir les murs-ddu vestibule et des escaliers. Qjb^liâ§ità/_ 20 chaque march e des allusions outrageantes^ la gropfiW^C du roi^esjmanacesydeinarjr aux enfants; iMv^eemoCjp, ^ 'lijM&rercrieift ^^^^^^C**/^u£* 9 /jetrangfet es rnanaces/de avant? âge oùiL Le rgi et la* reine auraieït^ pu s'y soustraire en restant *mes ûan^leur*prbon intérieure, mais leurs enfants ^* ^~^ auraieiftjEpSû dans/cette réclusi on^ et dans cette im- ' 1 ^*^*^ t ^^fn1TD , ilite\ TOlIalt~~a lëuF a£o&é\ man peuple m'e^decha/ge; que r comme u )ieu me/Ta France soft' e/j.'a^ai^mpÉ eureiîsèT^je ja^/me plaindrai pas.» Le 10 soir du même jour, Manuel étantY enu visiter les pri- sonniers: «V ous sa- vezj dit-il au roi, que les principes démocratJ^e§J5?îc^priÈTir^' r que le peuple a aboli la icain? sereine 15 royauté^^^So^if^adiDpté le gouvernement républicaii — J e 1 ai entendu cnrè, répliqua l^Jf^iy^^ une sereii indifférence, et i'ai fait des vieux pour^ueta république j X '■/ entre son. bonheur et^Kuj) Le roi, en ce moment, portait encore son épée, ce sceptre du gentilhomme en France, et les insignes des 20 ordres de chevalerie, dont il était le chef, étaient encore attachés à son habit. «Vous saurez aussi, reprit Manuel, que la nation a supprimé ces hochets. On aurait dû vous dire d'en dépouiller les marques. Rentré dans la classe des autres citoyens, vous devez être traité comme 25 eux. Au reste, demandez à la nation ce qui vous est nécessaire, la nation vous l'accordera. — Je vous re- mercie, dit le roi, je n'ai besoin de rien.» Et il reprit tranquillement sa lecture. La Convention 1 avait assigné une somme de cinq cent 30 mille livres pour les dépenses relatives à l'établissement et à l'entretien de la famille royale dans sa prison. La 74 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE commune, par l'intermédiaire de commissions succes- sives, avait employé la plus grande partie de ce subside alimentaire 1 à des constructions de sûreté et de resserre- ment de captivité. Ce qui devait servir à consoler 5 l'existence des prisonniers servit à aggraver leurs fers et à salarier leur geôliers. Le roi n'avait à sa disposition aucune somme pour vêtir la reine, sa sœur, ses enfants, pour récompenser les services qu'il avait à demander au dehors, ou pour procurer à sa famille, dans les meubles, 10 dans les occupations de la prison, ces adoucissements que la fortune privée des détenus laisse pénétrer jusque dans les cachots des criminels. Sortis inopinément des Tuileries sans autres vêtements que ceux qu'ils portaient sur leurs corps dans la matinée du 10 août, les prison- 15 niers, à l'entrée d'un rigoureux hiver, présentaient l'appa- rence d'un véritable dénuement. La reine et Madame Elisabeth passaient leurs journées comme de pauvres ouvrières à raccommoder le linge du roi et des enfants et à rapiécer leurs robes d'été. 20 Vers la fin de septembre, au moment où le roi allait sortir de la chambre de la reine, après le souper, pour remonter dans son appartement, six officiers municipaux entrèrent avec appareil 2 dans la tour. Us lurent au roi un arrêté de la commune qui ordonnait sa translation 25 dans la grande tour et sa séparation complète du reste de sa famille. La reine, Madame Elisabeth, la princesse royale, le jeune Dauphin, enlaçant le roi dans Jeurs bras et couvrant ses mains de baisers et de larmes, essayèrent en vain de fléchir les municipaux et d'obtenir cette 30 dernière consolation des infortunés: souffrir ensemble. Les municipaux, Simon, Rocher lui-même, quoique at- tendris, n'osèrent modifier l'inflexibilité de l'ordre. On CAPTIVITE DE LOUIS XVI" 75 fouilla avec la plus stricte inquisition les meubles, les lits, les vêtements des prisonniers; on les dépouilla de tous les moyens de correspondance au dehors: papier, encre, plumes, crayons; faisant cesser ainsi les leçons que le prince royal commençait à recevoir de ses 5 parents, et condamnant l'héritier d'un trône à l'igno- rance de l'art d'écrire; ignorance dont rougissent les derniers enfants du peuple. Le roi, arraché aux embrassements et aux cris de sa famille, fut conduit dans l'appartement à peine 10 achevé qu'on lui avait destiné dans la grande tour. Les ouvriers y travaillaient encore. Un lit et une chaise au milieu des déblais, des gravois, de^ planches et des briques, en formaient tout l'ameublement. Le roi se jeta tout habillé sur ce lit. Il passa les heures à 15 compter les pas des sentinelles qu'on relevait à sa porte et à essuyer les premières larmes que la prison eût encore arrachées à sa fermeté. Cléry, son valet de chambre, passa la nuit sur la chaise, dans l'embrasure de la fenêtre, attendant avec im- 20 patience le jour. Un morceau de pain insuffisant pour la nourriture de deux personnes et une carafe d'eau où l'on avait exprimé le jus d'un citron furent ce jour-là tout le déjeuner . apporté au roi. Ce prince s'avança vers son serviteur, 25 rompit le pain et lui en présenta la moitié. «Ils ont oublié que nous sommes encore deux, lui dit le roi, mais je ne l'oublie pas; prenez ceci; j'ai assez du reste.» Cléry refusait; le roi insista. Le serviteur prit enfin la moitié du pain de son maître. Ses iarmes arrosaient 30 les morceaux qu'il portait à sa bouche. Le roi vit ces pleurs et ne put retenir les siens. Ils mangèrent ainsi 76 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE en pleurant et en regardant, sans rien dire, le pain des larmes et de Pégalité. Le roi supplia de nouveau un municipal de lui donner des nouvelles de sa femme et de ses enfants, et de lui 5 procurer quelques livres pour l'arracher aux lassitudes d'esprit de son isolement. Louis XVI indiqua quelques volumes d'histoire et de philosophie religieuse. Ce municipal, plus humain que les autres, consulta ses collègues et les entraîna pour remplir cette mission chez 10 la reine. Cette princesse avait passé la nuit à se la- menter dans sa chambre entre les bras de sa belle-sœur et de sa fille. La pâleur de ses lèvres, les sillons de ses pleurs, la fixité de ses yeux secs, l'obstination avec la- quelle elle avait rcv ^ de toucher aux aliments de son 15 déjeuner, jurant de se laisser mourir de faim si l'on persistait à la séparer du roi, émurent et intimidèrent les municipaux. La responsabilité de la vie de leurs prisonniers pesait sur eux. La commune elle-même leur demanderait compte d'une victime enlevée par une mort 20 volontaire au jugement et à l'échafaud du peuple. La nature aussi parlait dans leur cœur cette langue larmes qui se fait obéir des plus endurcis. Les prin- cesses, à genoux devant ces hommes, les conjuraient de permettre qu'elles fussent réunies au roi au moins pen- 25 dant quelques instants du jour et aux heures des repas. Des gestes, des cris du cœur, des larm^ tombant des yeux sur le plancher, prêtaient leur toute-puissance à ces supplications. «Eh bien, ils dîneront ensemble jourd'hui, dit un officier municipal, et demain 30 mune en décidera.» A ces mots, les cris de douleur des princesses et des enfants se changèrent en cris de joie et d§ bénédiction La reine, tenant ses enfants dans CAPTIVITE DE LOUIS XVI 77 ses bras, les précipita à genoux, et s'y précipita avec eux pour remercier le ciel. Les membres de la commune s'entre-regardèrent avec des regards mouillés; Simon lui-même, s'essuyant les yeux: «Je cr^is, s'écria-t-il, que ces scélérates de femmes me feraient pleurer!)) Puis se 5 retournant vers la reine, et comme honteux de sa faiblesse: «Vous ne pleuriez pas ainsi, lui dit-il, quand vous faisiez assassiner le peuple au 10 août! — Ah! le peuple est bien trompé sur nos sentiments,)) répondit la reine. 10 Les prisonniers se revirent à l'heure du repas, et sentirent plus que jamais combien le malheur les rendait nécessaires les uns aux autres. La commune ne réclama pas contre la réunion des prisonniers, motivée sur la crainte d'un suicide de la 15 reine. De ce moment les captives furent amenées trois fois le jour dans la grande tour pour y prendre leur repas avec le roi. Seulement des municipaux présents à ces entrevues en interceptaient la douceur en s'opposant à toute confidence intime des prisonniers entre eux. Il 20 leur était sévèrement interdit déparier bas ou de s'entre- tenir en langues étrangères. Ils devaient parler haut et en français. Cléry réussit à informer quelquefois le roi de la situation des choses publiques en lui faisant lire les 25 journaux introduits dans le guichet par ruse, et en transmettant les faits du jour à l'oreille de son maître aux heures de son coucher ou de son lever. Quand ces moyens d'information vinrent à manquer à la famille royale, des crieurs publics affidés et payés par des amis 30 du dehors venaient le soir, aux heures du silence des rues, vociférer sous les murs de l'enceinte du Temple jS LA RÉVOLUTION FRANÇAISE % les principaux événements de la journée. Le roi, averti par Cléry, ouvrait sa fenêtre et saisissait ainsi à mots interrompus les décrets de la Convention, les victoires et les défaites des armées, les condamnations et les 5 exécutions de ses anciens ministres, les arrêts ou les espérances de sa destinée. Les princesses et les enfants furent enfin réunis au roi dans la grande tour. Le second et le troisième étage de ce monument, divisés, chacun en quatre pièces 10 par des cloisons en planches, furent assignés à la famille royale et aux personnes chargées du service ou de la surveillance. La chambre du roi contenait un lit à rideaux, un fauteuil, quatre chaises, une table, une glace au-dessus de la cheminée. Le plafond était de toile. 15 La fenêtre, garnie d'un treillis en barres de fer, qui interceptait tout regard sur les jardins ou sur la ville, et qui ne laissait voir que le ciel. La tenture de la chambre du roi, en papier peint, comme pour supplicier deux fois le regard du prisonnier, représentait l'in- 20 térieur d'une prison avec des geôliers, des chaînes, des fers et tout le hideux appareil des cachots. L'appartement de la reine, au-dessus de celui du roi, était disposé avec -la même avarice de lumière, d'air et d'espace. Marie -Antoinette couchait dans la même 25 chambre que sa fille; Madame Elisabeth dans une chambre obscure, à côté; le geôlier Tison et sa femme dans un réduit contigu; les municipaux dans la première pièce servant d'antichambre. Les princesses étaient obligées de traverser cette pièce pour passer les unes 30 chez les autres, à travers les regards et les chuchote- ments des gardiens. Deux guichets, encombrés de porte-clefs et de sentinelles, étaient établis entre l'ap- CAPTIVITÉ DE LOUIS XVI 79 partement de la reine et celui du roi, sur Pescalier. Le quatrième étage était inhabité. La plate -forme, au- dessus du roi, avait été disposée pour servir de préau. Mais, de peur que les promeneurs ne fussent aperçus des maisons de la ville ou que leurs yeux ne fussent égayés 5 par l'horizon de Paris, on avait fait établir de hautes cloisons de planches, pour mesurer même le ciel aux regards des prisonniers. Tel était le logement définitif de la famille royale. Elle jouit néanmoins de s'y voir installée, à cause du 10 rapprochement de tous ses membres dans les mêmes murs. Cette courte joie fut changée en larmes, le soir de ce jour, par un arrêté de la commune qui ordonnait d'enlever le Dauphin à sa mère et de le loger avec le roi. Le cœur de la reine éclata en vain en supplications 15 et en douleur. La commune ne voulut pas que (de fils fût nourri plus longtemps par la mère de la haine de la Révolution.» La reine et les princesses conservèrent néanmoins la liberté de voir le Dauphin tous les jours chez le roi, aux heures des repas et à la promenade, en 20 présence des commissaires. Le père de famille survivait seul au roi dans Louis XVI. Les princesses oubliaient qu'elles avaient été reine, sœur ou fille de rois, pour se souvenir seulement qu'elles étaient femme, sœur ou fille, d'un mari, d'un 25 frère, d'un père captif. Leurs cœurs se renfermaient tout entiers dans ces devoirs, dans ces tristesses, dans ces joies de la famille. Cette dynastie n'était plus qu'un ménage de prisonniers. Le roi se levait avec le jour et priait longtemps à 30 genoux au pied de son lit. Après sa prière, il lisait avec recueillement les psaumes dans le bréviaire, recueil de 80 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE prières et de cantiques indiqués pour chaque jour de l'année aux fidèles par la liturgie catholique. Il suppléait ainsi à l'habitude qu'avaient les rois d'assister tous les matins au sacrifice de l'autel 1 dans leur palais. La com- 5 mune lui avait refusé la présence d'un prêtre et les céré- monies de sa foi. Pieux, mais sans superstition et sans faiblesse, Louis XVI s'élevait à Dieu sans l'intermédiaire d'un autre homme, et se plaisait seulement à se servir pour ses prières des mots et des formes consacrés par la io religion de sa race et de son trône. La reine et sa sœur se livraient aux mêmes pratiques. Après ses prières, le roi lisait, dans sa tourelle, tantôt Montesquieu, 2 tantôt Bufïon, tantôt l'histoire, tantôt des récits de voyages autour du monde. Ces pages sem- 15 blaient absorber complètement son esprit, soit que ce fût pour lui un moyen d'échapper à l'importune attention des commissaires toujours présents, soit qu'il cherchât en effet, dans la nature, dans la politique, dans les mœurs des peuples et dans leur histoire, des diversions 20 à ses peines, des instructions pour son rang, ou des ana- logies avec sa situation. A neuf heures, sa famille des- cendait auprès de lui pour déjeuner. Le roi embrassait sa femme, sa sœur, ses enfants sur le front. Après le déjeuner, il donnait à son fils les premières leçons de 25 grammaire, d'histoire, de géographie, de latinité, 3 évi- tant avec soin, dans ces leçons, tout ce qui pouvait rappeler à l'enfant qu'il était né dans un rang au- dessus des autres citoyens, et ne lui donnant que les connaissances applicables à la destinée du dernier 30 de ses sujets. On eût dit que ce père se hâtait de profiter de l'adversité et de l'éloignement des cours pour élever son fils, non en prince, mais en CAPTIVITÉ DE LOUIS XVI 8l homme, et pour lui faire une âme adaptée à toutes les fortunes. L'enfant, précoce comme les fruits d'un arbre blessé, semblait devancer de l'intelligence et de l'âme les en- seignements de la pensée et les délicatesses du. sentiment. 5 Sa mémoire retenait tout, sa sensibilité lui faisait tout comprendre. Un jour ayant paru reconnaître un des commissaires de la,commune dans la chambre de son père, ce commis- saire s'approcha et lui demanda s'il se souvenait de 10 l'avoir vu et dans quelle circonstance. L'enfant fit un signe de tête affirmatif, mais refusa obstinément de répondre. Sa sœur, l'ayant pris à part dans un coin de l'appartement, lui demanda pourquoi il refusait de dire dans quelle circonstance. «C'est au voyage de Va- 15 rennes, 1 lui répondit à l'oreille le Dauphin. Je n'ai pas voulu le dire tout haut, 2 de peur de le rappeler à ma mère et de faire pleurer nos parents.» A midi on venait chercher la famille royale pour qu'elle respirât l'air du jardin. Quel que fût le froid, le 20 soleil ou la pluie, les prisonniers descendaient. Ils accomplissaient cette promenade, sous les regards et sous les outrages, cqrjrme un des plus rigoureux devoirs de leur captivité. L'exercice violent dans ces cours, les jeux rie l'enfant avec sa sœur clans l'intérieur de 25 l'appartement, la vie régulière et sobre, les études fami- lières et douces entre les genoux de son père, les tendres soins de ces trois femmes, lui conservaient l'ardeur de vie et la fraîcheur de teint de l'enfance. Les regards de I la reine et du roi se rencontraient et se consolaient sur 30 ^ce'tte tête, oii la rigueur des hommes n 'empêchai ^pas la^ nature de croître et de s'embellir tous les jours. 82 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE La princesse royale touchait déjà à l'âge où la jeune fille sent qu'elle devient femme. Pensive comme son ^père, fière comme sa mère, pieuse comme sa tante, elle retraçait 1 dans son âme ces trois âmes au milieu des- 5 quelles elle avait grandi. Toujours attachée au bras et comme enfouie au sein de sa mère ou de sa tante, elle semblait intimidée de la vie. Ses cheveux blonds, encore pendants sur ses épaules comme ceux d'un enfant l'en- veloppaient presque tout entière. Elle regardait du fond to de ce voile d'un regard craintif, ou baissait les yeux. Elle imprimait une admiration muette aux plus endurcis. Les porte-clefs et les sentinelles se rangeaient 2 sur son passage. Sa tante achevait son éducation et lui appre- nait la piété, la patience, le pardon. Mais le sentiment 15 de son rang inné dans son âme, les humiliations de son père et les supplices de sa mère se gravaient profondé- . ment en cicatrices toujours saignantes dans son cœur, et s'y recueillaient, sinon en ressentiment, du moins en éternelle tristesse. 20 A deux heures la famille rentrait pour dîner. Les joies intimes e f ;.'^s épanchéments 3 familiers dont ces repas sont le signal dans la maison . du pauvre y lui étaient . refusés. Le roi lui-même ne pouvait ment à 1 appétit de sa forte nature. Des y£ux compta 25 ses morceaux, des ricanements les lui re prgçh a ientw- robuste santé de Y ;omme était une hont! le roi. La rein E les princesses mangeaient peu et lentement, pour laisser au roi le prétexte de satisfaire sa faim et de prolonger le dîner. A six heures le roi reprenait 30 ses leçons à son fils, et s'amusait avec lui jusqu'au souper. La reine alors déshabillait elle-même l'enfant, lui faisait \ réciter ses prières et le portait dans son liîr^s CAPTIVITÉ DE LOUIS XVI 83 Quand il était couché, elle se penchait, comme pour l'embrasser une dernière fois, et lui soufflait à l'oreille une courte prière, que l'enfant répétait tout bas pour que les commissaires ne pussent l'entendre. Cette prière, composée par la reine, a été retenue et 5 révélée par sa fille: «Dieu tout-puissant qui m'avez créé et racheté, je vous aime! Conservez les jours de mon père et de ma famille î Protégez-nous contre nos enne- mies. Donnez à ma mère, à ma tante, à ma sœur, les forces dont elles ont besoin pour supporter leurs peines U 10 Cette simple prière des lèvres d'un enfant demandant la vie pour son père et la patience pour sa mère était un crime dont il fallait se cacher. Le roi, à la fin de la journée, remontait un instant dans la chambre de sa femme, lui prenait la main en la 15 regardant tendrement, et lui disait adieu. Il embrassait ensuite sa sœur et sa fille, et redescendait s'enfermer dans la tour à côté de sa chambre, où il lisait, méditait et priait jusqu'à minuit. Avant de s'endormir, le roi attendait toujours que 20 le municipal du lendemain, qu'on relevait à minuit, fût arrivé, pour savoir le nom de ce nouveau surveillant, et pour connaître par ce nom ce que la journée suivante présageait de douceur ou de rudesse à sa famille. Il s'endormait ensuite d'un sommeil paisible, car le poids 25 des jours d'infortune ne lasse pas moins l'homme que la fatigue des jours heureux. Depuis que ce prince était captif, les défauts de sa jeunesse avaient peu à peu dis- paru. La bonhomie un peu rude de son caractère s'était changée en sensibilité et en grâce pour ceux qui 30 l'entouraient. Il semblait vouloir racheter, à force de patience pour lui-même et de tendre intérêt pour les 84 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE autres, le tort de leur faire partager ses malheurs. La chute l'avait attendri, la prison l'avait ennobli, l'approche de la mort le consacrait. Il pressait dans cet étroit espace, dans ce cercle de famille, dans ce peu de jours 5 qui lui restaient, tout ce que la nature, l'amour et la religion avaient mis dans son âme de tendresse, de courage et de vertus. Ses enfants l'adoraient, sa sœur l'admirait. La reine s'étonnait des trésors de douceur et de force qu'elle lui découvrait dans le cœur. Elle 10 déplorait que tant de vertus eussent brillé si tard et seulement dans l'obscurité d'une prison. Elle se re- prochait amèrement, et elle l'avouait à sa sœur, d'avoir laissé trop distraire son âme aux jours de la prospérité, et de n'avoir pas assez senti alors le prix de l'amour 15 du roi. Insensible aux privations qui ne tombaient que sur lui-même, la comparaison de la splendeur passée où il avait vu sa femme et sa sœur avec leur dénuement présent revenait souvent à son esprit et lui échappait 20 quelquefois du cœur. Les anniversaires de ses jours heureux, de son couronnement, de son mariage, de la naissance de sa fille et de son fils étaient pour lui des jours marqués par plus de tristesse, souvent aussi par plus d'outrages. Le roi rappelait mélancolique- 25 ment à la reine ces jours de leur félicité, et lui demandait de pardonner à son sort qui les avait changés pour elle en jours de deuil. «Ah! madame, lui disait-il un soir en voyant la reine balayer elle-même le pavé de la chambre de son fils malade, quel métier pour 30 une reine de France! Et si on le voyait à Vienne! Ah! qui eût dit en vous unissant à mon sort que je vous faisais descendre si bas ? — Et comptez-vous pour rien, lui CAPTIVITÉ DE LOUIS XVI 85 dit Marie-Antoinette, la gloire d'être la femme du meilleur et du plus persécuté des hommes? De tels malheurs ne sont-ils pas les plus majestueuses de toutes les grandeurs?» Une autre fois il vit Madame Elisabeth, qui raccom- 5 modait la robe de la reine et à qui on avait enlevé jusqu'à ses ciseaux, obligée de couper avec ses dents le fil de son aiguille! «Ah! ma sœur, lui dit-il, quel contraste! Vous ne manquiez de rien dans votre jolie maison de Montreuil!» 1 Il faisait allusion aune déli- 10 cieuse résidence qu'il s'était plu à embellir pour sa sœur de toutes les élégances de la vie rustique, au temps de sa prospérité. Ce furent ses seuls retours 2 sur le passé. Il l'évitait comme un choc de lame qui pouvait arracher un cri involontaire à sa fermeté. 15 L'uniformité de cette vie commençait à la changer en habitude et en tranquillité d'esprit. La présence quo- tidienne des êtres aimés, la tendresse mutuelle plus sentie depuis que l'étiquette des cours ne s'interposait plus entre les sentiments de la nature, la régularité des 20 mêmes actes aux mêmes heures, les passages d'un ap- partement dans l'autre, les leçons des enfants, leurs jeux, les sorties dans le jardin, les repas en coYnmun, les con- versations, les lectures, ce silence profond dans les murs autour des prisonniers, pendant que tant de bruit se 25 faisait loin d'eux autour de leurs noms; quelques visages de commissaires attendris, quelques intelligences furtives avec le dehors, quelques complots obscurs d'évasion grossis par l'espérance, accoutumaient insensiblement les détenus à leur adversité, et leur faisaient même dé- 30 couvrir le côté consolant du malheur, quand un redouble- ment de rigueurs dans, leur emprisonnement et de 86 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE rudesse dans leurs geôliers vint agiter de nouveau leur vie intérieure et leur faire conjecturer de sinistres événe- ments. La surveillance devint odieuse et outrageante pour la 5 pudeur des princesses. On rompait le pain des prison- niers pour y découvrir des billets cachés. On coupate les fruits, on fendait jusqu'aux noyaux de pêche, de peur qu'une ruse adroite n'y eût jjHssé de correspon- dances. Après chaque repas, on retirait les couteaux io et les fourchettes nécessaires pour découper les aliments. On mesurait la longueur des aiguilles de femme, sous prétexte qu'elles pouvaient se transformer en armes de suicide. On fouilla le roi. On lui enieva jusqu'aux petits ustensiles de toilette en or à l'aide desquels il 15 roulait ses cheveux et soignait ses dents. Il fut obligé de laisser croître sa barbe. Tison et sa femme espion- naient et rapportaient sans cesse aux commissaires les moindres chuchotements, les gestes, les regards. On laissait entrer dans la cour du Temple des 20 vociférateurs qui demandaient à grands cris la tête de la reine et du roi, Rocher chantait la Car- magnole 1 aux oreilles du roi et enseignait au Dauphin des couplets contre sa mère et contre lui-même. L'enfant répétait innocemment ces couplets, qui faisaient 25 monter la rougeur au front de sa tante. Cet homme, un moment adouci, avait repris sa nature et puisait 2 une nouvelle insolence dans le vin; l'ivrognerie dans laquelle il s'assoupissait tous les soirs recommençait tous les matins. PROCÈS DE LOUIS XVI 87 CHAPITRE VI PROCÈS DE LOUIS XVI Le 11 décembre, pendant le déjeuner de la famille royale, des bruits inusités se firent entendre autour du Temple. Ce rappel 1 des tambours, le hennissement des chevaux, le pas de nombreux bataillons sur le pavé de la cour, étonnèrent et troublèrent les prisonniers. 5 Ils interrogèrent longtemps les commissaires qui as- sistaient au repas, sans obtenir de réponse. Enfin on annonça au roi que le maire de Paris et le procureur de la commune viendraient dans la matinée le prendre pour le conduire à la barre de la Convention afin d'y subir un to interrogatoire, et que ces troupes étaient son cortège. On lui signifia en même temps l'ordre de remonter dans son appartement et de se séparer de nouveau de son fils. Il devait en être désormais privé, ainsi que de toute communication avec sa famille, jusqu'au jour de son 15 jugement. Bien que dans la pensée des prisonniers cette sépara- tion ne dût être que momentanée, elle n'eut pas lieu sans déchirement et sans larmes. Le lit de l'enfant fut rapporté dans la chambre de sa mère. Le roi s'atten- 20 drit en embrassant sa famille, et se tournant, les yeux humides, vers les commissaires: «Quoi! messieurs, leur dit-il, m'arracher même mon fils, un enfant de sept ans! — La commune a pensé, répondit un des municipaux, que, puisque vous deviez être au secret 2 pendant toute 25 la durée de votre procès et qu'il fallait que votre fils fût nécessairement confiné aussi, soit avec vous, soit 88 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE avec sa mère, elle 1 a imposé la privation à celui que son sexe et son courage faisaient supposer plus fort et plus capable de la supporter.» A midi, Chambon 2 nommé peu de jours avant maire 5 de Paris, et Chaumette, nouveau procureur-syndic de la commune, entrèrent dans la chambre du roi accom- pagnés de Santerre, d'un groupe d'officiers de la garde nationale et de municipaux ceints de l'écharpe tricolore. 3 Chambon, successeur de Bailly 4 et de Pétion, était un 10 médecin savant et humain, que l'estime publique, plus que la faveur révolutionnaire, avait porté par l'élection de la capitale à la première magistrature de Paris. Mo- déré d'opinion, bon et humain de cœur, accoutumé par sa profession à la commisération pour toutes les souf- 15 frances de l'humanité, exécuteur obligé d'un ordre qui répugnait à sa sensibilité, on lisait sur sa physionomie et dans son regard l'attendrissement de l'homme à travers l'impassibilité du magistrat. Le roi ne con- naissait pas le nouveau maire. Il l'examinait avec 20 cette curiosité inquiète qui cherche à deviner le langage et les sentiments dans Pextérieur et dans l'attitude de l'homme de qui dépend une portion de notre destinée. Chaumette, fils d'un cordonnier du Midi, était un de 25 ces aventuriers d'idées et de condition 5 que la fortune et leur inquiétude naturelle ballottent aux deux extré- mités de l'ordre social, jusqu'à ce qu'elles les aient portés au sommet pour les rejeter et les briser de plus haut. On voyait dans ses traits, on entendait dans 30 son accent qu'il était fier de ce déplacement vio- lent des situations dont rougissait Chambon, et qu'il triomphait intérieurement, en pensant à l'humble état PROCÈS DE LOUIS XVI 89 de son père, d'humilier le trône devant l'échoppe 1 et de parler en maître à un roi tombé. Chambon, avant de faire lire au roi, par le secrétaire de la commune, Colombeau, le décret qui appelait Louis à la barre, lui parla avec la dignité triste et l'accent 5 ,ému convenable dans un magistrat qui parle au nom du peuple, mais qui parle à un prince déchu. Colombeau lut le décret à haute voix. La Convention, pour effacer tous les titres monarchiques et pour rappeler le roi, comme un simple individu, au seul nom primitif de sa 10 famille, l'appelait Louis Capet. 2 Le roi se montra plus sensible à cette dégradation du nom de sa race qu'à la dégradation de ses autres titres; il eut un mouvement d'indignation à ce mot: ((Messieurs, répon- dit-il, Capet n'est point mon nom, c'est le nom d'un de 15 mes ancêtres. Au reste, j'aurais désiré qu'on m'eût laissé mon fils au moins pendant les heures que j'ai pas- sées à vous attendre; mais ce traitement est une suite de ceux que j'éprouve ici depuis quatre mois. Je vais vous suivre, non pour obéir à la Convention, mais parce 20 que mes ennemis ont la force en main.» Il demanda à Cléry une redingote de couleur brune, qu'il revêtit par- dessus son habit; il prit son chapeau et il suivit le maire, qui marchait devant lui. Arrivé à la porte de la tour, le roi monta dans la voiture du maire. 25 Paris, ce jour-là, était un camp sous les armes; l'aspect des baïonnettes et du canon comprimait tout, jusqu'à la curiosité! Le mouvement de la vie semblait suspendu. Tous les postes étaient doublés. Un appel était fait toutes les heures pour s'assurer de la présence des gardes 30 nationaux. Un piquet de deux cents baïonnettes veillait dans la cour de chacune des quarante-huit 90 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE sections. Une réserve avec du canon campait dans les Tuileries. L'escorte rassemblée le matin au Temple était un corps d'armée tout entier, composé de cavalerie, d'in- 5 fanterie et d'artillerie. Un escadron de gendarmerie nationale à cheval marchait en tête du cortège. Trois pièces de canon avec leurs caissons roulaient derrière. La voiture du roi suivait ces canons. Elle était flanquée d'une double colonne d'infanterie, qui marchait entre les 10 roues et les maisons; un régiment de cavalerie de ligne 1 formait l'arrière-garde, suivie encore de trois pièces de canon. Les allées d'arbres qui encaissent les boulevards, les portes et les fenêtres des maisons étaient encombrées de têtes. Tous les regards cherchaient le roi. Le roi lui- 15 même regardait la foule, soit que ses yeux, longtemps sevrés de la vue des hommes assemblés, éprouvassent une jouissance machinale aies revoir, soit qu'il cherchât dans la physionomie de ce peuple quelque signe d'intérêt ou d'attendrissement. Sa figure, altérée par tant de mois de 20 souffrances et de réclusion, frappait le peuple sans l'atten- drir. L'ombre du Temple avait imprimé à son teint ce ton livide qui semble un reflet des cachots. Sa barbe, qu'il avait été forcé de laisser croître depuis qu'on lui avait enlevé tous les instruments tranchants de toilette, 25 hérissait son menton, ses joues et ses lèvres de poils blonds touffus, rebroussés, qui enlevaient toute expres- sion et même toute mélancolie à sa bouche. Sa vue basse 2 flottait égarée et éblouie sur la foule, comme un regard qui cherche en vain un front ami pour se poser. 30 Le cortège suivit le boulevard, 3 la rue des Capucines et la place Vendôme pour se rendre à la salle de la Con- vention. Un profond silence régnait dans la foule. PROCÈS DE LOUIS XVr 91 Chacun semblait recueillir son émotion et sa respiration dans sa poitrine. On sentait qu'une grande heure de la destinée passait sur la France. Le roi paraissait plus impassible que le peuple. Il regardait et reconnaissait les quartiers, les rues, les monuments; il les nommait à haute voix au maire. En passant devant les portes Saint-Denis et Saint-Martin, 1 il demanda lequel des ces deux arcs de triomphe devait être abattu par ordre de la Convention. Arrivé dans la cour des Feuillants, 2 Santerre descen- dit de cheval et, debout à la portière, posa la main sur^ le bras du prisonnier et le conduisit à la barre de la Convention. Y \ «Citoyens des tribunes, dit le président, Louis est à la barre. Souvenez-vous du silence qui accompagna Louis 15 ramené de Varennes.» Le roi s'assit en face du fauteuil et dans la même en- ceinte où il était venu jurer la constitution. On fit- lëcture de l'acte d'accusation: 3 c'était la longue énumé- ration de tous les griefs que les factions de la Révolution 20 avaient successivement élevés contre la couronne, en y comprenant leurs propres actes, depuis les journées des 5 et 6 octobre 4 à Versailles jusqu'à la journée du 10 août. Toutes les tentatives de résistance du roi au mouvement qui précipitait la monarchie étaient appelées 25 trahisons; c'était bien plus l'acte d'accusation de son caractère et des circonstances que l'acte d'accusation de ses crimes. Il n'y avait que sa nature de coupable. 5 Mais le temps trop lourd pour tous, on le rejetait tout entier sur lui. C'était l'homme émissaire* des temps 3° antiques, inventé pour porter les iniquités de tous. A mesure qu'on déroulait devant lui ce tableau des Ç2 LA REVOLUTION FRANÇAISE fautes de son règne, et qu'on remuait le sang du 20 juin et du 10 août, pour en détourner la responsabilité sur lui seul, quelques-uns des conspirateurs de ces journées répandus parmi ses juges, tels que Pétion, Barbaroux, 5 Louvet, Carra, Marat, Danton, Legendre, ne pouvaient s'empêcher de rougir et de baisser les yeux. Leur con- science leur disait intérieurement qu'il y avait pudeur à déclarer auteur de ces attentats celui qui en avait été la victime. 10 Le roi écouta cette lecture dans l'attitude d'une im- passible attention.» Seulement, à deux ou trois passages où l'accusation dépassait les bornes de l'injustice et de la /vraisemblance, et où on lui reprochait le sang du peuple si religieusement épargné r>a| lui pendant tout 15 son règne, il ne put s'enipêcher de tranif j>ar un sourire / amer et par un mouvement involontaire des épaules l'in- dignation contenue qui l'agitait. On voyait qu'il s'at- tendait à tout, excepté à l'accusation d'avoir été un prince sanguinaire. Il leva les yeux au ciel et prit 20 contre les hommes Dieu à témoin. Barère, 1 qui présidait ce jour-là à la Convention, résu- mant en quelques phrases chacun des textes raisonnes) 2 de l'accusation, procéda à l'interrogatoire du roi. Un des secrétaires de l'Assemblée, s'approchant de la barre, 25 pi açaitlr' mesure 3 sous les yeux de l'accusé toutes les pièces qui se rapportaient à l'affaire. Le président de- mandait au roi s'il reconnaissait ces pièces. C'est ainsi qu'on lui représenta tous les papiers concernant la trahison de Mirabeau et de La , Fayette trouvés dans 30 l'armoire de fer, 4 où il les avait enfouis lui-même. Louis XVI avait deux mâriières également nobles de se défendre: la première, c'était de refuser toute réponse PROCÈS DE LOUIS XVI 93 et de s'envelopper dans l'inviolabilité du roi ou dans la résignation du vaincu ; la seconde, c'était d'avouer hautement le^ efforts qu'il avait faits et qu'il avait dû faire pour^moderëf les grands chefs du parti de la Révo- lution et les ranger du côté de la royauté menacée, que 5 son sang, son' rang, son serment a la constitution 1 obli- geaient de défendre, puisque la royauté faisait elle-même partie de cette constitution. Il ne trouva dans sa pré- sence d'esprit ni l'un ni l'autre de ces deux systèmes de réponse, qui, s'ils n'eussent pas sauvé sa vie, auraient du 10 moins préservé sa dignité. Au lieu de répondre en roi par le silence, ou en /homme d'État par l'aveu hardi et _ raisonne de ses actes, il repgndit 1 en inculpe qui dispute l'aveu des faits. L'angoissé de son esprit ne lui laissa pas le temps de délibérer sur ce qu'exigeait de lui sa 15 royauté; peut-être l'entraînement d'une première déné- gation le conduisit-il à tout nier, après avoir nié quelque chose, pour ne pas être convaincu en face de déguise- ment, 2 ou plutôt pour ne pas compromettre ses serviteurs par ses aveux. Il voulut aussi sans doute réserver à ses 20 défenseurs la liberté entière de leurs paroles. Enfin il pensa à sa femme, à sa sœur, à ses enfants, plus qu'il ne convenait peut-être dans un pareil moment. De ce jour il ne fut plus un roi qui luttait avec un peuple, il fut un accusé qui contestait avec des juges, et qui lais- 25 sait intervenir des avocats entre la majesté du trône et la majesté de l'échafaud. Santerre, après l'interrogatoire, reprit le roi par le bras et le conduisit dans la salle d'attente de la Conven- tion, accompagné de Chambon et de Chaumette. La 30 longueur de la séance et l'agitation de son âme avaient épuisé' les forces de l'accusé. Il chancelait d'inanition. 94 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Chyaumette lui demanda s'il voulait prendre quelque aliment. Le roi refusa. Un moment après, vaincu par la nature et voyant un grenadier de l'escorte offrir au procureur de la commune la moitié d'un pain, Louis XVI 5 s'approcha de Chaumette et lui demanda à voix basse un morceau de ce pain. «Demandez à haute voix ce que vous désirez, lui répondit Chaumette en se reculant comme s'il eût craint le soupçon même de la pitié. — Je vous demande un morceau de votre pain, reprit le roi en io élevant la voix. — Tenez, rompez à présent, lui dit Chaumette, c'est un déjeuner de Spartiate. 1 Si j'avais une racine, je vous en donnerais la moitié.» On annonça la voiture. Le roi y remonta, son mor- ceau de pain encore à la main; il n'en mangea que la" 15 croûte. Embarrassé du reste et craignant que, s'il le jetait par la portière, on ne crût que son geste était un signal, ou qu'il avait caché un billet dans la mie du pain, il le remit à Colombeau, substitut 2 de la commune, assis en face de lui dans la voiture. Colombeau le jeta dans 20 la rue. «Ah! dit le roi, c'est mal de jeter ainsi le pain dans un moment où il est si rare.» De longs cris de «Vive la Révolution!» s'élevaient à l'approche du cortège du sein de la foule, et, se pro- longeant sur toute la ligne jusqu'à la Bastille, ne for- 25 maient qu'un cri des Tuileries au Temple. Le roi affectait de ne pas entendre ces augures de mort. En rentrant dans la cour du Temple, il leva les yeux et regarda tristement et longtemps les murs de la tour et les fenêtres deJ'appartemerit de la reine, comme si son 30 regard, intercepté par les planches et les barreaux, avait pu communiquer ses pensées à ceux qu'il aimait. Le maire le reconduisit dans sa chambre et lui signifia de , ■ PROCÈS DE LOUIS XVT 95 nouveau le décret de la Conventîbn qui ordonnait sa séparation et son isolement absolu de sa famille. Le prince supplia le maire de faire révoquer un ordre si cruel. Il obtint du moins que l'on informât la reine de son retour. Chambon accorda ce qui dépendait de lui. 5 Le valet de chambre Cléry, laissé au roi, eut une dernière communication avec les princesses, et leur transmit les détails que son maître lui avait confiés sur son interro- gatoire. Cléry donna à la reine l'assurance de l'inter- vention active des cabinets étrangers pour sauver le roi; ïo il laissa espérer que la peine se bornerait à la déporta- tion en Espagne, pays qui n'avait pas déclaré la guerre à la France. Cependant, le roi à peine sorti de la Convention, Pétion et Treilhard 1 avaient obtenu qu'on lui permît, T ^ comme à tout accusé, de se choisir deux défenseurs, En vain Marat, Duhem, Billaud-Varennes, Chasles, avaient protesté par leurs clameurs contre ce droit de la défense, demandant audacieusement une exception à l'humanité contre le tyran rebelle à la nation; en vain Thuriot 20 s'était-il écrié: «Il faut que le tyran porte sa tête sur l'échafaud!» La Convention s'était soulevée presque unanimement contre cette impatience de bourreau et avait gardé la dignité de juge. Quatre de ses membres, Cambacérès, Thuriot, Dupont de Bigorre et Dubois- 25 Crancé, furent chargés de porter au Temple le décret qui permettait au roi de se choisir un conseil de défense. La loi autorisait l'accusé à le 2 composer de deux défenseurs. Le roi choisit les deux plus célèbres avocats de Paris: 30 MM. Tronchet 3 et Target. Il donna lui-même aux commissaires l'adresse de la maison de campagne qu'ha- 96 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE bitait Tronchet. Il déclara ignorer la demeure de Target. Ces noms rapporte's dans la même séance à la Convention, le ministre de la justice, Garât fut chargé de notifier aux deux défenseurs le choix que le roi avait 5 fait d'eux pour ce dernier ministère de dévouement et de salut. ,- Tronchet, avocat formé aux luttes politiques par les orages de l'Assemblée constituante, dont il avait été un membre laborieux, accepta sans hésiter la mission glo- 10 rieuse qui tombait du cœur d'un proscrit sur son nom. Target, parole sonore, 1 mais âme pusillanime, s'effraya du danger de paraître en complicité même avec la der- nière pensée d'un mourant. Il écrivit à la Convention une lettre d'excuses dans laquelle il écartait de lui une 15 tâche à laquelle ses principes, disait-il, ne lui permet- taient pas de s'attendre. Cette faiblesse, loin de popu- lariser Target, le rendit l'objet de la pitié de tous les partis. Plusieurs noms s'offrirent pour remplacer Target. 20 Le roi choisit Desèze, 2 avocat de Bordeaux, établi à Paris. Le jeune Desèze dut à ce choix, dont il était digne, car il en était fier, la célébrité d'une longue vie, la première magistrature de la justice sous un autre règne, et l'illustration perpétuée de son nom dans sa race. 25 Mais ces deux hommes n'était que les avocats du roi. Il lui fallait un ami. Pour la consolation de ses derniers jours et pour la gloire du cœur humain, cet ami se trouva. Il y avait alors dans une solitude près de Paris un 30 vieillard du nom de Lamoignon, 3 nom illustre et con- sulaire dans les hautes magistratures de l'ancienne mo- narchie. PROCÈS DE LOUIS XVI 97 Ce vieillard, du nom de Malesherbes, âgé de soixante- quatorze ans, avait été deux fois ministre de Louis XVI. Ses ministères avait été de peu de durée, payés d'ingra- titude et d'exil, non par le roi, mais par la haine du clergé, de l'aristocratie et des cours. Le fond de son 5 cœur était en effet républicain, mais ses mœurs et ses sentiments étaient encore monarchiques. Exemple vi- vant de cette contradiction intérieure qui existe dans ces hommes nés, pour ainsi dire, aux frontières des révo- lutions dont les idées sont d'un temps et dont les 10 habitudes d'esprit sont d'un autre. Les malheurs du roi lui arrachaient des larmes amères. Ce prince avait été l'espérance et quelquefois l'illusion de Malesherbes. Témoin et confident de ses vœux pour le bonheur du peuple et pour la réforme de la monarchie, Malesherbes 15 avait cru voir dans le jeune roi un de ces souverains .réformateurs qui abdiquent d'eux-mêmes le despotisme, qui prêtent leurs forces aux révolutions pour les accom- plir et les modérer, et qui légitiment la royauté par les bienfaits qu'ils font découler de l'âme d'un roi honnête 20 homme. Ministre un moment, Malesherbes avait perdu sa place sans perdre son attachement pour le roi. Du fond de son exil, il l'avait suivi des yeux depuis les états généraux jusqu'au cachot du Temple. Une correspon- dance secrète, à rares intervalles, avait porté à Louis 25 XVI les souvenirs, les vœux, les commisérations de son ancien serviteur. A la nouvelle du procès du roi, Malesherbes avait quitté sa retraite à la campagne et avait écrit à la Convention. Le président Barère lut sa lettre à l'Assemblée: 30 «Citoyen président, disait M. de Malesherbes, j'ignore si la Convention donnera à Louis XVI un conseil pour 98 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE le défendre, et si elle lui en laissera le choix. Dans ce cas je désire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à m'y dévouer. Je ne vous demande pas de faire part à la Convention de mon 5 désir; car je suis bien éloigné de me croire un person- nage. assez important pour qu'elle s'occupe de moi. Mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître, dans le temps où cette fonction était ambitionnée par tout le monde. Je lui dois le même service lorsque 10 c'est une fonction que bien des gens trouvent dan- gereuse.» Au nom de Malesherbes, la Convention tout entière éprouva cette commotion électrique que donne aux hommes assemblés le nom d'un homme de bien, 1 et ce 15 frémissement qui parcourt la foule à l'aspect d'un acte de courage et de vertu. La haine elle-même reconnut les saints droits de l'amitié dans la demande de M. de Malesherbes. Cette demande fut accordée. Introduit le jour même dans la tour où gémissait son 20 maître, Malesherbes fut forcé d'attendre dans le dernier guichet; les commissaires de la commune chargés d'em- pêcher l'introduction furtive de toute arme qui pourrait soustraire le roi par le suicide à l'échafaud l'arrêtèrent longtemps dans cette pièce. Le nom et l'aspect du 25 vieillard inspirèrent quelque pudeur aux gardiens. Il se fouilla lui-même devant eux. Il n'avait sur lui que quelques pièces 2 diplomatiques et le journal des séances de la Convention. La porte de la chambre du roi s'ouvrit. Malesherbes '30 s'avança, incliné et d'un pas chancelant, vers son maître. Louis XVI était assis auprès d'une petite table. Il tenait à la main et lisait avec recueillement un volume de PROCÈS DE LOUIS XVI 99 Tacite? cet évangile romain des grands morts. A l'aspect de son ancien ministre, le roi rejeta le livre, se leva et s'élança les bras ouverts et les yeux mouillés vers le vieillard. «Ah! lui dit-il en le serrant dans ses bras, où mejetrouvez-vous ? et ou m'a conduit ma passion pour 5 l'amélioration du sort de ce peuple que nous avons tant aimé tous les deux? Où venez-vous rne chercher? Votre dévouement expose votre vie et ne sauvera pas la mienne!» Malesherbes exprima au roi, en pleurant sur ses mains, 10 le bonheur qu'il éprouvait à lui consacrer un reste de vie et à, lui montrer dans les fers 2 un attachement toujours suspect dans les palais. Il essaya de rendre au prison- nier l'espérance dans la justice des ses juges et dans la pitié d'un peuple lassé de le persécuter. «Non, non, 15 répondit le roi, ils me feront mourir, j'en suis sûr; ils en ont le pouvoir et la volonté. Qu'importe ? occupons- nous de mon procès comme si je devais le gagner; et je le gagnerai en effet, puisque la mémoire que je laisserai sera sans tache.» 20 Tronchet et Desèze, introduits tous les jours au Temple avec Malesherbes, préparèrent les éléments de la défense. Le roi, parcourant avec eux les textes d'ac- cusation et les différentes circonstances de son règne qui réfutaient dans sa pensée l'accusation, passait de 25 longues heures à dérouler à ses défenseurs sa vie pu- blique. Tronchet et Desèze venaient à cinq heures et se retiraient à neuf, M. de Malesherbes, devançant l'heure de ces séances, était introduit tous les matins chez le roi. Il apportait au prince les papiers publics, les lisait 30 avec lui et préparait le travail du soir. Le soir, quand ils s'étaient retirés, le roi lisait seul c IOO LA REVOLUTION FRANÇAISE les discours prononcés pour ou contre lui la veille à la . Convention. On eût cru, à l'impartialité de ses obser- vations, qu'il lisait l'histoire d'un règne lointain. ((Com- ment pouvez-vous lire de sang-froid ces invectives? lui 5 demandait un jour Cléry. — J'apprends jusqu'où peut aller la méchanceté des hommes, répondit le roi. Je ne croyais pas qu'il pût en exister de semblables.» Et il~ s'endormit. Depuis qu'il était isolé, le roi avait refusé de des- io cendre pour respirer l'air au jardin. «Je ne puis me résoudre à sortir seul, disait-il; la promenade ne m'était douce que quand j'en jouissais avec ma femme et mes enfants.» Le 19 décembre, il dit, à l'heure du déjeuner, à Cléry, devant les quatre municipaux de garde: «Il y a 15 quatorze ans, vous fûtes plus matinal qu'aujourd'hui.» Un sourire triste révéla à Cléry le sens de ces paroles. Le serviteur attendri se tut pour ménager la sensibilité d'un père. «C'est le jour, poursuivit le roi, où naquit ma fille! Aujourd'hui, son jour de naissance! être privé 20 de la voir!» Des larmes roulèrent sur son pain. Le lendemain, Louis se renferma seul dans son cabinet et il écrivit longtemps. C'était son testament, suprême adieu à l'espérance. De ce jour, il n'espéra plus que dans l'immortalité. Il léguait en paix tout ce qu'il avait 25 a léguer dans son âme; sa tendresse à sa famille, sa re- connaissance à ses serviteurs, son pardon à ses ennemis. Après cet acte, il parut plus calme. Il avait signé en chrétien la dernière page de sa destinée. Ainsi cette âme, en s'ouvrant dans son dernier examen 30 au jour scrutateur de l'immortalité, ne lisait rien dans ses pensées les plus secrètes qu'intention honnête, ten- dresse et pardon. L'homme et le chrétien étaient sans PROCÈS DE LOUIS XVI IOI tache. Tout le crime ou plutôt tout le malheur était dans la situation. Ce papier, empreint de ses tendresses, trempé de ses larmes et bientôt de son sang, était Pirré- cusable témoignage que sa conscience portait d'elle- même devant Dieu. Quel peuple n'eût adoré un tel 5 homme, si cet homme n'eût pas été un roi? Mais quel peuple, de sang-froid, n'eût absous un tel roi, qui savait lui-même tant pardonner et tant aimer? Ce testament, le plus grand acte de la vie de Louis XVI parce qu'il fut l'acte de son âme seule, jugeait plus infailliblement 10 sa vie et son règne que le jugement inflexible porté bientôt par des hommes irrités. En se dévoilant ainsi lui-même à l'avenir, Louis accusait involontairement la dureté des temps qui allaient le condamner au supplice. Il croyait avoir pardonné, et, par la sublimité même de sa\^ douceur, il s'était à jamais vengé. Le même jour ses défenseurs vinrent lui présenter le plan complet de sa défense. / Malesherbes et le roi lui-\Jr même avaient fourni les documents de, fait, 1 Tronchet/ les arguments de droit. Desèze avait rédigé le plaidoyer. ''20 Desèze lut cette défe/nse. La péroraison s'adressait à l'âme du peuple et s'efforçait de fléchir les juges par le tableau pathétique des vicissitudes de la famille royale. Cette apostrophe à la nation arracha des larmes des yeux de Malesherbes et de Tronchet. Le roi lui-même 25 était ému de la pitié que son défenseur voulait inspirer à ses ennemis. Sa fierté rougit cependant d'implorer d'eux une autre justice que la justice de leur conscience. «Il faut retrancher cette péroraison, dit Louis à Desèze, je ne veux point attendrir mes accusateurs!» Desèzç 30 résista; mais la dignité de sa mort appartient au mou- rant. Le défenseur céda. Quand il se fut retiré avec v • 102 LA REVOLUTION FRANÇAISE x ^ Tronchet, le roi, resté seul avec Malesherbes, parut ob- sédé d'une pensée secrète. «J'ai une grande peine ajoutée à tant d'autres, dit-il à son ami. Desèze et Tronchet ne me doivent, rien; ils me donnent leur temps, 5 leur travail et peut-être leur vie. Comment reconnaître un tel service? Je n'ai plus rien; quand je leur ferais un l£gs2 ce legs ne serait pas acquitté. D'ailleurs, ce n'est pas la fortune qui acquitte une telle dette! — Sire, dit Malesherbes, leur conscience et la postérité se char- io geront de leur récompense. Mais vous pouvez dès à présent leur en accorder une qu'ils estimeront à plus haut prix que vos plus riches faveurs quand vous étiez heureux et puissant. — Laquelle? demanda le roi. — Sire, embrassez-les!» Le lendemain, quand Desèze et 15 Tronchet entrèrent dans la chambre du captif pour l'ac- compagner à la Convention, le roi en silence s'approcha d'eux, ouvrit ses bras et les tint longtemps embrassés. L'accusé et les défenseurs ne se parlèrent que par leurs sanglots, Le roi se sentit soulagé. Il avait donné tout 20 ce qu'il avait, un serrement contre son cœur. Quelques instants après, Santerre, Chambon et Chau- mette vinrent prendre le roi et le conduisirent pour la seconde fois, avec le même appareil de forces, à la Con- vention. La Convention le fit attendre près d'une 25 heure, comme un client vulgaire, dans la salle qui précé- dait l'enceinte de ses délibérations. L'extérieur du roi était plus décent, son costume moins délabré qu'à son premier interrogatoire. Sa figure témoignait moins de l'habitation des cachots/ Ses amis lui avaient /conseillé 30 de ne pas couper sa barbe, afin que la cruauté de ses \ geôliers, écrite sur son visage, excitât par les yeux l'in- dignation et l'intérêt du peuple. Le roi avait rejeté PROCÈS DE LOUIS XVI I03 avec dédain ce moyen théâtral d'émotion en sa faveur. Il avait placé son droit à la compassion dans son âme, et non dans ses habits. Les commissaires, sur sa de- mande, avaient consenti à remettre des ciseaux à Cléry pour raser son maître. Ses traits étaient* reposés, ses 5 yeux sereins. Plus fait pour la résignation que pour la lutte avec le sort, l'approche du malheur suprême gran- dissait Louis xvi. y\y^y La Convention, ayant fait entrer le roi accompagné de ses défenseurs, écouta dans un religieux silence les dis- 10 cours de Desèze. On voyait à l'attitude de la Montagne 1 qu'il n'y avait plus d'agitation parce qu'il n'y avait plus de doute. Les juges avaient la patience de la certitude. Ils donnaient une heure à ce roi, à qui, dans leur pensée, ils avaient déjà enlevé une vie. Deseze parla avec 15 dignité, mais sans éclat. Il garda le sang-froid de la raison devant 2 l'ardeur d'une passion publique. Son plaidoyer, au niveau de ses devoirs de défenseur, ne s'éleva que dans quelques phrases au niveau de la circon- stance. 3 Il discuta quand il fallait frapper. Il oublia 20 qu'il n'y a d'autre conviction pour un peuple que ses émotions, que la témérité des paroles est, dans certains cas, la souveraine prudence; et qu'il n'y a dans les cir- constances suprêmes qu'une éloquence désespérée qui puisse sauver tout, en risquant de tout perdre. 25 Ce fut une des fatalités attachées à la vie de Louis XVI de n'avoir pas trouvé pour disputer ou pour reprocher sa/mor;t au peuple une de ces voix qui élèvent la pitié à lanauteur de l'infortune et qui font retentir de siècle en siècle les chutes des trônes et les catastrophes des 30 empires, avec des paroles aussi hautes, aussi grandes, aussi solennelles que ces événements. Dans les causes $«A 104 LA REVOLUTION FRANÇAISE qui ne sont pas d'un jour, c'est une faute de parler au temps; 1 il faut parler à l'avenir, car c'est lui qui est le véritable juge. Louis XVI et ses défenseurs,l'oublièrent trop. Toutefois, il resta de ce plaidoyer un mot sublime 5 et qui résumait en une accusation directe toute la situa- tion: «Je cherche parmi vous des juges, et je n'y vois que des accusateurs!» Le roi, qui avait f écouté sa propre défense avec un intérêt qui semblait porter 2 davantage sur son défenseur 10 que sur lui-même, se leva quand Desèze eut fini de parler. «On vient de vous exposer, dit-il, mes moyens de dé- fense, je ne les renouvellerai pas. En vous parlant peut- être pour la dernière fois, je vous déclare que ma con- science ne me reproche rien et que mes défenseurs ne 15 vous ont dit que la vérité. Je n'ai jamais craint que ma conduite fût examinée publiquement; mais mon cœur est déchiré de trouver dans l'acte d'accusation l'impu- tation d'avoir voulu faire répandre le sang du people, et surtout qne les malheurs du 10 août me ttribués. 20 J'avoue que les preuves multipliées que j'avais dans tous les temps de mon amour pour le peuple me paraissaient m'avoir placé au dessus de ce reproche, moi ^7 qui me serais exposé moi-même pour épargner une \ du sang de ce peuple!» Il sortit après ces paroi 25 «Qu'on le juge sans désemparer! demande Ba Jugeons sans désemparer, répète Duhem: quand î Autrichiens bombardaient Lille 3 au nom du tyran, ils ne désemparaient pas. — Trêve à ces déclamations, réplique Kersaint; nous sommes ses juges, et non 30 bourreaux ! » Quelques membres, fatigués ou ind demandent l'ajournement de la discussion à une autre séance. Le président le met aux voix. 4 La majorité le PROCÈS DE LOUIS XVI IOC L /l prononce. 1 Quatre-vingts députés de la Montagne s'élan- cent de leurs bancs vers la tribune, 2 et menacenî:' le président Julien s'empare de la tribune aux applau- dissements de la Montagne. «On veut dissoudre la répub- lique, dit Julien, en attaquant la Convention dans ses 5 bases. Mais, nous, les amis du peuple, nous avons juré de mourir pour la république et pour lui.» / Pendant que ces agitations dans la salle trahissaient Pangoisse et l'irrésolution des juges, le roi, de retour dans la salle des inspecteurs de la Convention, se jeta 10 dans les bras de Desèze. Il pressa les mains de son défenseur dans les siennes et essuya son front avec son mouchoir. Dans ces soins familiers, que relevaient 3 sa situation et son rang, le roi semblait oublier que sa propre vie s'agitait dans le tumulte de la salle voisine. 15 On entendait le murmure continu et les éclats de voix qui partaient de l'enceinte de la Convention, sans pou- voir distinguer les paroles ni préjuger les résultats de la délibération. L'attention avec laquelle Desèze avait été écouté, les physionomies apaisées et les dispositions 20 plus favorables de l'opinion publique qui se révélaient depuis quelques jours dans les théâtres et dans les lieux publics, rendaient quelque lueur d'espoir à Louis XVI. Le i er janvier, à son réveil, Cléry s'approcha du lit de son maître et lui offrit à voix basse ses vœux pour la fin 25 de ses malheurs. Le roi reçut ces vœux avec atten- drissement, et leva les yeux au ciel en se souvenant des jours où ces mêmes hommages, murmurés aujourd'hui tout bas par le seul compagnon de son cachot, lui étaient apportés par tout un peuple dans les galeries de 30 ses palais. Jusqu'au 16 janvier rien ne changea dans l'habitude des journées du roi, si ce n'est que M. de IOÔ LA RÉVOLUTION FRANÇAISE Malesherbes se présenta inutilement à la porte de la tour. Le roi passait ses heures à lire l'histoire d'Angleterre et surtout le volume qui co ntena it le jugement et la 5 mort de Charles i er , comme s'il eût cherché à se consoler en retrouvant sur le trône un second exemple de ses infortunes, et comme s'il eût voulu s'exercer à la mort et modeler ses derniers moments sur ceux d'un roi dé- capité. io Pendant ces jours où rien du dehors ne pénétra dans sa prison, les deux partis qui se disputaient la Con- vention continuèrent de s'entre-déchirer en.se disputant sa vie. Enfin, la Convention décréta l'appelnominal x sur chacune de ces trois questions successivement posées; 15 la première: «Louis est-il coupable?.)) la seconde: «La décision de la Convention sera-t-ellé^soumïse à la ratifi- cation du peuple?» la troisième: «Quelle sera la peine?» Sur la première question, à l'exception des membres qui se récusèrent en alléguant leur incompétence et l'in- 20 compatibilité des fonctions de législateurs et de juges, tous, c'est-à-dire six cent quatre-vingt-trois membres, répondirent: «Oui, Louis est coupable!» Sur la ques- tion de l'appel au peuple, deux cent quatre-vingt-une voix votèrent pour l'appel au peuple; quatre cent vingt- 25 trois voix votèrent contre tout recours à la nation. Comme la journée du 15 avait été absorbée tout entière par ces deux appels nominaux, la troisième question, celle qui devait décider de la vie du roi, fut ajournée au len- demain 16. 30 Les abords et l'intérieur de la salle de la Convention semblaient plutôt disposés pour une exécution que pour un jugement. L'heure, le lieu, les avenues étroites, les cours PROCÈS DE LOUIS XVI 107 tortueuses, les voûtes sombres de l'antique monastère, les lanternes rares qui luttaient avec les ténèbres d'une nuit d'hiver et pâlissaient les visages; les armes qui brillaient et retentissaient à toutes les portes, les pièces de canons que les canonniers, la mèche allumée, sem- 5 blaient garder aux deux entrées principales, moins pour intimider le peuple que pour tourner ces pièces contre la salle si l'arrêt fatal n'en sortait pas; le sourd mugissement d'une multitude innombrable veillant debout dans les rues adjacentes, tout semblait calculé pour faire entrer 10 par tous les sens dans l'âme des juges l'inexorable arrêt porté d'avance par le peuple. Ou sa mort ou la tienne! tels étaient les seuls mots murmurés tout bas, mais d'un accent impératif, à l'oreille de chaque député qui traver- sait les groupes pour se rendre à son poste. 15 Des habitués des séances de la Convention, qui con- naissaient les visages, étaient postés de distance en dis- tance. Ces espions du peuple nommaient les députés à haute voix, indiquaient les douteux, menaçaient les timides, insultaient les indulgents, applaudissaient les 20 inflexibles. Aux noms de Marat, 1 de Danton, de Robes- pierre, de Collot-d'Herbois, de Camille Desmoulins, les rangs s'ouvrirent avec respect et laissèrent passer la colère et la confiance du peuple. Aux noms de Brissot, de Vergniaud, de Lanjuinais, de Boissy d'Anglas, les 25 figures irritées, les poings fermés, les piques et les sabres brandis sur leur tête annoncèrent clairement que ce peuple voulait être obéi ow. venge. Les factionnaires eux-mêmes, placés là pour protéger la sûreté des représentants, don- nèrent l'exemple de l'insulte et de la violence. Le ci- 30 devant 2 marquis de Villette fut saisi par ses vêtements et vit la pointe de vingt sabres prêts à plonger dans son 108 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE cœur s'il ne prenait pas rengagement de voter la mort du tyran. Yillette, qui dans un corps frêle, portait un cœur intrépide, écarta des deux mains les lames des sabres qui menaçaient sa poitrine, et regardant avec assurance ses 5 provocateurs: «Non, dit-il, je ne voterai pas la mort, et vous ne m'égorgerez pas. Vous respecterez en moi ma conscience, la liberté et la nation!» Et il passa. Les couloirs de la Convention, livrés aux chefs les plus sanguinaires desséditions de Paris, étaient également 10 obstrués de groupes armés. Ces hommes s'y tenaient en ordre et en silence par respect du lieu; mais on les avait postés là comme des symptômes vivants de la terreur que leurs noms, leurs armes et leurs souvenirs devaient imprimer aux juges du roi. 11 fallait défiler 15 sous leurs yeux pour pénétrer dans l'enceinte. Ils semblaient écrire les signalements dans leur mémoire. C'étaient les statues de l'assassinat placées aux portes du tribunal du peuple pour commander la mort. Chaque député les coudoyait en entrant. 20 L'enceinte elle-même était inégalement éclairée. Les lampes du bureau et le lustre qui rayonnait de haut sous la voûte jetaient sur quelques parties de la salle d'éclatantes lueurs et laissaient les autres parties dans l'obscurité. Les tribunes 1 publiques, descendant par 25 degrés en amphithéâtre jusque près des bancs élevés de la Montagne 2 avec lesquels elles se confondaient, comme dans les cirques romains, regorgeaient de spectateurs. Comme dans les spectacles antiques, on voyait assises au premier rang de ces tribunes beaucoup de femmes, 30 jeunes, parées de couleurs tricolores, causant entre elles avec insouciance, échangeant des mots, des gestes, des sourires, et ne reprenant leur sérieux et leur attitude PROCÈS DE LOUIS XVI 109 attentive que pour compter les votes et les marquer sur une carte avec la pointe d'une épingle au moment où ces votes tombaient de Ja tribune. Des valets de salle circulaient entre les f radins, portant des plateaux chargés de*sdrbets, de glaces, d'oranges, qu'ils distribuaient à 5 ces femmes. Sur les gradins le 2J}l^ e,leve ' s > les hommes du peuple, dans les costumes journaliers 1 de leurs condi- tions diverses, se tenaient debout, attentifs, se répétant à haute voix les uns aux autres le nom et le vote du député qui venait d'être appelé, et le poursuivant d'ap- 10 plaudissements ou de murmures jusqu'à son banc.^g^ L'espace vide au pied du bureau, la barre, les abords des portes, les vornitoires 2 qui conduisaient aux bancs des députas et aux tribunes publiques, étaient agités de rdndoiement perpétuel de députés mêlés à des spectateurs 15 qui n'avaient pu trouver place dans les tribunes et qui avaient fait irruption dans l'enceinte réservée aux législa- teurs. Ces groupes, sans cesse rompus et reformés par les représentants appelés à la tribune ou par ceux qui en redescendaient, ressemblaient moins à un auditoire 20 devant un tribunal qu'à la mêlée d'une place publique. Le mouvement ne s'arrêtait qu'à l'instant où le nom d'un député important, prononcé par la voix de l'huissier, faisait lever les yeux vers le votant pour surprendre un moment plus tôt dans son attitude et dans le mouvement 25 de ses lèvres la vie ou la mort qu'il allait prononcer. Les bancs des députés étaient presque vides. Lassés d'une séance de quinze heures qui devait durer sans inter- ruption jusqu'à la fin du jugement, les uns, semés par groupes rares à l'extrémité des bancs élevés, causaient 30 entre eux, à demi voix, dans l'attitude de la patience résignée; les autres, les jambes étendues, le corps ren- zf 110 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE verse, 1 accoudés sur le dossier de leur banc désert, s'as- soupissaient sous le poids de leurs pensées, et ne se réveillaient qu'aux grandes clameurs qu'un vote plus énergiquement motivé 2 faisait éclater de temps en temps. 5 Le plus grand nombre, perpétuellement chassés d'une place à l'autre par l'agitation intérieure de leurs pensées, ne faisaient que sortir de la salle et y rentrer. On les voyait passer d'un groupe à un autre, échanger rapide- ment et à voix basse des demi-mots avec leurs collègues, 10 écrire sur leurs genoux, raturer ce qu'ils avaient écrit, récrire de nouveau leur vote, raturer encore, jusqu'à ce que l'appel de l'huissier, les surprenant dans cette hési- tation, leur arrachât des lèvres le mot fatal qu'une minute de plus aurait changé contre le mot contraire, 15 et dont ils se repentaient peut-être avant de l'avoir prononcé. Les premiers votes entendus par l'Assemblée laissaient l'incertitude dans les esprits. La mort et le bannissement semblaient se balancer en nombre égal dans le reten- 20 tissement alternatif des votes. Le sort du roi allait dépendre du premier vote que prononcerait un des chefs du parti girondin. 3 Ce vote signifierait sans doute le vote probable de tout le parti, et le nombre des hommes attachés à ce parti déterminerait irrévocablement la 25 majorité. La vie et la mort étaient donc scellées en quelque sorte sur les lèvres de Vergniaud. On attendait avec anxiété que l'ordre alphabétique de S l'appel nominal des départements, arrivant à la lettre G, appelai les députés de la Gironde à la tribune. 30 Vergniaud devait y paraître le premier. On se souvenait de son immortel discours 4 contre Robespierre pour dis- puter le jugement du roi détrôné à ses ennemis. On PROCES DE LOUIS XVI III connaisait sa répugnance et son horreur pour le parti qui voulait des supplices. On répétait les conversations confidentielles dans lesquelles il avait avoué vingt fois sa sensibilité sur le sort d'un prince dont le plus grand crime à ses yeux était une faiblesse qui allait presque 5 jusqu'à l'innocence. Nul ne doutait du courage de l'orateur. Ce courage était écrit, à ce moment même, dans le calme de son front et dans les plis sévères de sa bouche fermée à toute confidence. Au nom de Vergniaud, les conversations cessèrent, 10 les regards se portèrent sur lui seul. Il monta lente- ment les degrés de la tribune, se recueillit un moment, la paupière baissée sur les yeux, comme un homme qui réfléchit pour la dernière fois avant d'agir; puis, d'une voix sourde, et comme résistant dans son âme à la sen- 15 sibilité qui criait en lui, il prononça: La mort. Jç* Le silence de l'étonnement comprima le murmure et la respiration même de la salle. Robespierre sourit d'un sourire presque imperceptible, où Pœil crut distin- guer plus de mépris que de joie. Danton leva les 20 épaules. «Vantez donc vos orateurs ! dit-il tout bas à Bris- sot. x Des paroles sublimes, des actes lâches. Que faire de tels hommes? Ne m'en parlez plus, c'est un parti fini.)) 2 L'espérance mourut dans l'âme du petit nombre d'amis du roi cachés dans la salle et dans les tribunes. 25 On sentit que la victime était livrée par la main de Vergniaud. En vain Vergniaud parut-il retenir son vote après l'avoir émis, en demandant qu'après avoir voté la mort l'Assemblée délibérât s'il convenait à la sûreté publique d'accorder un sursis à l'exécution. Les 30 Jacobins sentirent qu'une fois la justice de l'arrêt ac- cordée, les Girondins ne leur disputeraient pas l'urgence. 112 LA REVOLUTION FRANÇAISE Vergniaud lui-même déclara que son vote de mort était indépendant du sursis obtenu ou refusé. Il redescendit, le front baissé, les marches de la tribune, et alla se perdre dans la foule./ • L'appel continua. Tous les Girondins votèrent avec lui la mort. La plupart unirent à leur vote la condition d'un sursis à l'exécution. Fonfrède et Ducos votèrent la mort sans condition. Sieyès, qui dans les conseils et les entretiens secrets de son parti avait le plus insisté 10 pour refuser cette joie à Robespierre, ce triomphe aux Jacobins, ce sang stérile et dangereux à la Révolution; Sieyès, après la victoire des Jacobins dans l'appel nomi- nal, jugea toute résistance inutile. Laisser à Robespierre seul ce titre sanglant à la confiance désespérée du peuple, 15 c'était à ses yeux abdiquer dès le premier pas le gou- vernement de la république et peut-être la vie. Puis- qu'on ne pouvait arrêter le mouvement, il fallait, pen- sait-il, s'y jeter pour le diriger encore. Sieyès monta à son tour à la tribune; il n'y prononça qu'un seul mot: 20 La mort. Il le prononça à regret, avec la froideur d'un géomètre qui énonce un axiome et avec l'abattement, d'un vaincu qui cède à la fatalité. Condorcet, 1 fidèle à ses principes, refusa de verser le sang: il demanda que Louis XVI fût condamné à la plus forte peine après 25 la mort. Daunou, 2 philosophe républicain, qui n'avait, disait-il, que deux passions désintéressées dans son âme, Dieu et la liberté, sépara à haute voix dans son vote le droit de juger et de déposer les rois du droit de les im- moler en victimes. Ii montra que les lettres 3 fortifient 3c la justice dans le cœur de l'écrivain en éclairant l'intelligence, et qu'il avait puisé 4 dans le com- merce littéraire des anciens, avec leurs maximes de PROCÈS DE LOUIS XVI 113 magnanimité, le courage de les pratiquer devant la mort. La Montagne, presque sans exception, vota la mort. Les députés de Paris suivirent l'exemple de Robes- pierre, et répétèrent, comme un écho monotone, vingt et une fois de suite le mot de mort en défilant 1 à la 5 tribune. Le duc d'Orléans 2 y fut appelé le dernier. Un pro- fond silence se fit à son nom. Sillery, son confident et son favori, avait voté contre la mort. On s'attendait, que le prince voterait comme son ami, ou qu il se reçu- 10 serait au nom de la nature/ et 1 du sang. Aux yeux des Jacobins mêmes, il était récuse. Il ne se récusa pas. Il monta lentement et sans émotion les marches de la tribune, déplia un papier qu'il tenait à la main, et lut d'une voix stoïque les paroles suivantes: «Uniquement 15 occupé de mon devoir, convaincu que tous ceux qui ont attente ou qui attenteront par la suite a la souveraineté du peuple méritent la mort, je vote pour la mort!» Ces paroles tombèrent dans le silence et dans l'étonnement du parti même auquel le duc l'Orléans semblait les con- 20 céder comme un gage. 3 Il ne se trouva pas sur la Mon- tagne un regard, un geste, une voix pour applaudir. Ces montagnards, en jugeant à mort un roi captif et désarmé, pouvaient bien blesser la justice, consterner l'humanité; mais ils ne consternaient pas la nature. La 25 nature se révoltait enjeux contre le vote du premier prince du sang. Un^trîs v son parcourut les bancs et les tribunes de l'Assemblée. Le duc d'Orléans descendit troublé de la tribune, doutant, à ces premiers symptômes, de l'acte qu'il venait de consommer. 30 Si ce vote était un sacrifice â la liberté, l'horreur de la Convention fit voir au duc d'Orléans que le sacrifice 114 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE n'était pas accepté; si c'était un gage, on ne lui deman- dait pas tant; si c'était une concession à sa sûreté, elle ■ payait sa vie trop cher. Attaqué déjà par les Girondins, à peine toléré par Robespierre, client de Danton, s'il 5 avait refusé quelque chose à la Montagne, elle lui aurait demandé sa tête. Il n'eut pas la grandeur d'âme de la lui offrir. Robespierre lui-même, s'entretenant du juge- ment du roi, parut protester contre le vote du duc d'Or- léans. «Le malheureux! dit-il à ses amis; il n'était per- to mis qu'à lui d'écouter son cœur et de se récuser, il n'a pas voulu ou il n'a pas osé le faire: la nation eût été plus magnanime a ue Ilû-j)./ Le dépouillement 1 du scrutin tut long, plein de doute/ et d'anxiété. La mort et la vie, comme dans une lutte. 15 prenaient tour à tour le dessus ou le dessous, selon que j le hasard avait groupé les suffrages dans les listes rele- vëesjf par les secrétaires. Il semblait que la destinée avait peine à prononcer le mot fatal. Tous les cœurs palpitaient, les uns de l'espoir de sauver ce deuijjà la 20 Révolution, les autres de crainte de perdre cette victime. Enfin le président se leva pour prononcer le jugement. C'était Vergniaud. Il était pâle; on voyait trembler ses lèvres et ses mains, qui tenaient le papier où il allait lire le chiffre des votes. Par un sinistre hasard ou par une 25 dérision cruelle du choix de ses collègues, le rôle de pré- sident/, condamnait Vergniaud à proclamer l'arrêt de déchéance à l'Assemblée législative, l'arrêt/de mort à la Convention. fi IL apurait voulu préserver de 3 son sang la monarchie tempérée et la vie de Louis XVI, il était 30 appelé deux fois en trois mois a démentii son ccéuf 4 /et à servir d'organe aux opinions de ces ennemis. Sa situation fausse et cruelle dans ces deux circonstances PROCÈS DE LOUIS XVI I 1 5 était le symbole de la situation de tout son partL /Pi- lâtes 1 de la monarchie et du roi, les Girondins livrèrent""] Tune au peuple, sans être convaincus de ses vices; livrèrent l'autre aux Jacobins, sans être convaincus de sa criminalité; versant en public un sang qu'ils déplo- 5 raient en secret, sentant sur leur langue le remords corn- battre avec l'arrêt, et se lavant les mains devant la postérité! A ce moment, un député, nommé Duchâtel, enveloppé des couvertures de son li,t, se fit apporter à la Conven- ïo tion, au milieu des menaces, et vota d'une voix mourante contre la mort. Yergniaud, avec l'accent de la douleur: «Citoyens, dit-il, vous allez exercer un grand acte de justice. J'espère que l'humanité vous engagera à garder le plus 15 religieux silence. Quand la justice a parlé, l'humanité doit se faire entendre 3, son tour!)) Il lut le résultat du'scruun. La Convention comptait sept cent vingt et un votants. Trois cent trente-quatre avaient voté pour le bannissement ou la prison; trois 20 cent quatre-vingt-sept pour la mort, en comptant pour la mort les voix de ceux qui avaient voté pour cette peine, mais à condition qu'elle serait ajournée. La mort comptait donc cinquante-trois suffrages de plus que le bannissement; mais, en retranchant du vote de mort les 25 quarante-six voix qui ne l'avaient prononcée qu'en de- mandant que l'exécution fût suspendue, il ne restait donc qu'une majorité de sept suffrages pour lajnort. c~-** Ainsi trois hommes déplacés Déplaçaient le chiffre et changeaient le jugement. C'étaient donc les douze ou 30 quinze chefs de la Gironde dont la main avait jeté le poids décisif dans une balance presque égale. La mort, Il6 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE vœu des Jacobins, fut l'acte des Girondins. Vergniaud et ses amis se firent les exécuteurs de Robespierre. S'il y a un crime dan$ le meurtre par vengeance, dans le meurtre parlâchete il y en a deux. CHAPITRE VII Mort de Louis xvi 5 Pendant ce scrutin, le roi,/>privé- de toute communi- i\ cation avec le dehors depuis le jour de sa dernière corç^ parution devant ses juges, savait seulement que sa vie et sa mort étaient en ce moment dans la main des hom- mes. A farce de malheurs, de réflexions et de confor- io mité intérieure à la vtfîcmte de Dieu, il était arrivé à cet état de sublime indifférence ou l'homme, impartial entre la crainte et l'espoir, n'a de préférence que pour la dé- cision d'en haut; état surnaturel de notre âme ou l'humanité, s'élevant au-dessus de ses propres désirs, 15 brave toutes les insultes de la fortune, ne souffre plus que dans son corps, et n'a plus de désir que l'ordre de la Providence. La philosophie donnait ces conseils dans les revers aux sages de l'antiquité; le christianisme faisait de cette résignation un dogme, et en donnait du . 20 haut d'une croix l'exemple au monde nouveau. Louis XVI contemplait sans cesse cette croix et di- vinisait par elle son ^supplice. Il aurait pu, en le de- mandant, communiquer pendant ses derniers jours avec sa famille. Il entendait les pas et les voix de sa femme 25 et de ses enfants à travers les voûtes au-dessus de lui. Il craignit que la transition cruelle de la vie à la mort, de l'espérance au désespoir, rendue plus sensible par la MORT DE LOUIS XVI 117 r présence, des êtres aimés, n apiollît trop son âme et ne fît $aigrier à trop de reprises l?s ^epeur^ de ceux qu'il épuiser^ goutte à goutte à i Le matin idu 19, les portes de sa prison s'ouvrirent, et .Je roi vit s'avancer M. de Malesherbes. Il se leva pour aller au-devant de son ami. Le; vieillard, tombant aux pieds de son maître et les arrosant de ses larmes, de- meura Longtemps sans pouvoir parler: M. de Maies- 10 herbes chargea 2 son attitude) e£y ^sojh silence de faire comprendre le mot qu'il frémissait de prononcer. Le roi le comprit, le répéta sans pâlir, releva son ami, le pressa sur s^n sein, et ne parut occupé que de consoler et d^rrermir le vénérable messager de sa mort. Il s'in- 15 forma avec une curiosité calme et comme étrangère à son propre sort des circonstances, du nombre des suffra- ges, du vote de quelques-uns des hommes qu'il connais- sait dans la Convention. «Quant à Pétion et à Manuel, dit-il à M. de Malesherbes, je ne m'en informe pas, je 20 suis bien sûr qu'ils n'ont pas voté ma mort!» Il demanda comment avait voté son cousin le duc d'Orléans. M. de Malesherbes lui dit son vote. «Ah! dit-il, celui-là m^fflige plus que tous les autres.» Les ministres Garât 3 et Lebrun, le maire Chambon et 25 le procureur de la commune Chaumette, accompagnés de Santerre, du président et de l'accusateur public du tribunal criminel, vinrent signifier au roi son arrêt avec £but l'appareil de la loi quajid--elle^rnet) un coupable (hors 4 de) la vie. Debout, le front levé, l'œil fixé sur ses 30 juges, il écouta le mot de mort dans les vingt-quatre heures avec l'intrépidité d'un juste. Un seul regard Il8 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE élevé au ciel parut un appel intérieur de son ame au juge infaillible et souverain. La lecture terminée, Louis XVI s'avança vers Grouvelle, secrétaire du conseil exécutif, prit le décret de ses mains, le plia et le mit dans son 5 portefeuille, puis se retournant du côté de Garât: «Mon- sieur le ministre de la justice, lui dit-il d'une voix où l'on retrouvait l'accent royal dans l'acte du suppliant, je vous prie de remettre cette lettre à la Convention.» Garât hésitant à prendre le papier: «Je vais vous la io lire,» reprit le roi; et il lut: «Je demande à. la Conven- tion un délai de trois jours pour me préparer à paraître devant Dieu; je demande pour cela à pouvoir voir libre- ment l'ecclésiastique que j 'indignerai aux commissaires de la commune, et qu'il soit à l'abri de toute perquisition 15 pour l'acte de charité qu'il exercera envers moi. Je demande à être délivré de la surveillance perpétuelle qui m'observe à vue depuis quelques jours... Je de- mande pendant ces derniers moments à pouvoir voir ma famille quand je le désirerai et sans témoins. Je dé- 20 sirerais bien vivement que la Convention s'occupât tout de suite du sort de ma famille, et qu'elle lui permit de se retirer librement où elle jugerait convenable de chercher un afeiî^îT Je recommande à la bienfaisance de la nation toutes les personnes qui m'étaient at- 25 tachées... Il y a dans le nombre beaucoup de vieillards, de femmes et d'enfants qui n'avaient pour vivre que mes bienfaits, et qui doivent être dans le besoin. Fait à la tour du Temple, le 20 janvier 1793.» Le roi remit en même temps à^G^r^t un second papier 30 contenant l'adresse de l'ecclésiastique dont il désirait l'entretien et les consolations pour sa dernière heure. Cette adresse, écrite d'une autre écriture que celle du MORT DE LOUIS XVI 119 roi, portait: «M. Edgeworth de Firmont,* rue du Bac.» Garât ayant pris les deux papiers, le roi fit/quelques pas en arrière en s'inclinant, comme quand il congecllait une audience de cour, pour indiquer qu'il voulait être seul. Les ministres sortirent. 5 Après leur départ, le roi se promena d'un pas ferme dans sa chambre et demanda son repas. ; Comme il n'avait point de couteau, il coupa ses aliments avec sa cuiller et rompit son pain avec ses doigts. Ces précau- tions des municipaux l'indignaient plus que l'arrêt de sa 10 mort. «Me croit-on assez lâche, dit-il à haute voix, pour dérober ma vie à mes ennemis? On m'impute des crimes, mais j'en suis innocent, et je mourrai sans faiblesse. Je voudrais que ma mort fît le bonheur des Français et pût conjurer les malheurs que je prévois pour la 15 nation!» A six heures, Santerre et Garât revinrent lui apporter la réponse de la Convention à ses demandes. Malgré les efforts réitérés de Barbaroux, de Brissot, de Buzot, de Pétion, de Condorcet, de Chambpn^ la Convention. 2 o avait déjà décidé la veille que tout sursis à l'exécution) serait refusé. Fournier l'Américain, 2 Jourdan Coupe- Tête et leurs satellites avaient levé leurs sabres sur la tête de Barbaroux et de Brissot, dans le couloir de la Convention, et leur avaient donné l'option, la pointe du 25 fer sur le cœur, entre le silence ou ^a-mpjt. Ces cou- rageux députés bravèrent la mort et luttèrent cinq heures pour obtenir le sursis. Cazenave, Briàsot, Manuel, de Kersaint, ce dernier dans une lettre qui était en ce moment un des plus héroïques défis à la mort qui pût 30 sortir de l'âme d'un citoyen, protestèrent en vain. Trente-quatre voix de majorité, ralliées par Thuriot, 120 LA REVOLUTION FRANÇAISE Couthon, Marat, Robespierre, repoussèrent le sursis. Voici la lettre de Kersaint: «Citoyens! il m'est impos- sible de supporter la honte de m'asseoir plus longtemps dans 1 enceinte de la Convention avec des hommes de 5 sang, alors que leur avis, appuyé par la terreur, l'em- porte sur celui des gens de bien; 1 alors que Marat l'im- porte sur Pétion. Si l'amour de mon pays m'a fait en- durer le malheur d'être le collègue des panégyristes et des promoteurs des assassinats du 2 septembre, 2 je veux 10 au moins défendre ma mémoire d'avoir été leur com- plice. Je n'ai pour cela qu'un moment, celui-ci; demain il ne sera plus temps.» Plus irritée qu'émue de pareils accents, la Convention chargea le ministre de la justice de répondre aux de- 15 mandes de Louis XVI qu'il était libre d'appeler tel ministre du culte qu'il désignerait et de voir sa famille sans témoins; mais que la demande du délai de trois jours pour se préparer à la mort était rejetée, et que l'exé- cution aurait lieu dans les vingt-quatre heures. 20 Le roi reçut cette communication du conseil exécutif sans murmurer. Il ne disputait pas les minutes à la mort ; tout ce qu'il demandait, c'était un recueillement de quelques heures à l'extrémité du temps, entre la vie et l'éternité. Il s'occupait depuis plusieurs semaines de 25 sanctifier son sacrifice. Dans un de ses entretiens, il chargea M. de Malesherbes de faire remettre un mes- sage secret à un vénérable prêtre étranger caché dans Paris, et dont il implorait l'assistance pour le cas où il aurait à mourir. «C'est une étrange commission pour 30 un philosophe, dit-il avec un triste sourire à M. de Males- herbes. Mais j'ai toujours préservé ma foi de chrétien comme une consolation dans mes adversités. Je la MORT DE LOUIS XVI 121 retrouve au fond de ma prison; si jamais vous étiez . destiné à une mort semblable à la mienne, je désire que vous trouviez la même consolation à vos derniers mo- ments.» Malesherbes découvrit la demeure de ce guide de la 5 conscience du roi, et lui fit parvenir la prière de son maître. L'homme de Dieu attendait l'heure où le cachot s'ouvrirait à sa charité; dût-elle lui coûter la vie, il n'hésitait pas. Ministre de l'agonie, il devait son ministère sacré aux derniers moments: c'est l'héroïsme 10 du prêtre chrétien. De plus, une amitié sainte unissait depuis longtemps le prêtre et le roi. Introduit furtive- ment aux Tuileries dans les jours de solennité chrétienne, cet ecclésiastique avait souvent confessé le roi. La con- fession chrétienne, qui prosterne l'homme aux pieds du 15 prêtre et le roi aux pieds de son sujet, établit entre le confesseur et le pénitent une confidence paternelle d'un côté, filiale de l'autre, qui se transforme souvent en affection entre des âmes qui se sont parlé de si près. Le mercredi 20 janvier, à la nuit tombante, un in- 20 connu frappa inopinément à la porte de la retraite ignorée où ce pauvre prêtre cachait sa vie, et lui en- joignit de le suivre au lieu des séances du conseil des ministres. M. de Firmont suivit l'inconnu. Arrivé aux Tuileries, on l'introduisit dans le cabinet où les ministres 25 délibéraient sur l'exécution du supplice, que la Con- vention avait remise à leur responsabilité. Garât, philo- sophe sensible; Lebrun, diplomate froid; Roland, répu- blicain clément, et qui dans le roi ne pouvait s'empêcher d'aimer l'homme, auraient voulu écarter à tout prix de 30 leurs cœurs, de leurs noms et de leur mémoire, la mis- sion sinistre dont leur destinée les frappait. Il n'était 122 LA REVOLUTION FRANÇAISE plus temps. Ils se levèrent, entourèrent le prêtre, ho- norèrent son courage, protégèrent sa mission. Garât prit le confesseur dans sa- voiture et le conduisit au Temple. Pendant la route, le ministre de la Convention 5 épancha son désespoir dans le sein du ministre de Dieu. «Grand Dieu! s'écria-t-il, de quelle affreuse mission je me vois chargé! Quel homme! ajouta-t-il en parlant de Louis XVI; quelle résignation! quel courage! Non, la nature toute seule ne saurait donner tant de forces, il y to a quelque chose là de surhumain!» Le prêtre se tut, de peur d'offenser le ministre ou de désavouer sa foi. Le silence régna après ces paroles entre ces deux hommes jusqu'à la porte de la tour. Elle s'ouvrit au nom de Garât. A travers une salle remplie d'hommes armés, le 15 ministre et le confesseur passèrent dans une salle plus vaste. Douze commissaires de la commune tenaient leur conseil dans cette salle. Leurs physionomies, leurs propos, l'absence totale de sensibilité et même de dé- cence devant la mort qui caractérisait les visages de ces 20 hommes, révélaient en eux ces natures brutales, inca- pables de rien respecter dans un ennemi, pas même la douleur suprême et la mort. Un ou deux visages seule- ment, plus jeunes que les autres, dérobaient à leurs col- lègues quelques signes furtifs d'intelligence avec les 25 yeux du prêtre. Le ministre monta pendant qu'on fouil- lait l'abbé de Firmont. On conduisit ensuite le confes- seur chez le roi. Ce prince en apercevant M. de Fir- mont, s'élança vers lui, l'entraîna dans sa chambre, et ferma la porte, pour jouir sans témoin de la présence de 30 l'homme qu'il avait tant désiré. Le prêtre tomba aux pieds de son pénitent. Il pleura avant de consoler. Le roi lui-même ne put retenir ses larmes. «Pardonnez- MORT DE LOUIS XVI 123 moi, dit-il à l'ecclésiastique en le relevant, ce moment de faiblesse. Je vis depuis si longtemps au milieu de mes ennemis, que l'habitude m'a endurci à leur haine et que mon cœur s'est fermé aux sentiments de tendresse. Mais la vue d'un ami fidèle me rend ma sensibilité, que 5 je croyais éteinte, et m'attendrit malgré moi.» Il l'en- traîne ensuite dans la tourelle reculée où il se retirait ordinairement avec ses pensées. Le roi y fit asseoir M. Edgeworth, s'assit en face de lui, de l'autre côté du poêle. «Me voici donc arrivé, lui dit le condamné, à la 10 grande et seule affaire qui doive m'occuper dans la vie; la quitter pur où pardonné devant Dieu, afin d'en pré- parer à moi et aux miens une meilleure — »* En disant ces mots, il tira de son sein un papier, dont il brisa le sceau. C'était son testament. Il le lut deux fois lente- 15 ment et en pesant sur toutes les syllabes, pour qu'aucun des sentiments qu'il y manifestait n'échappât au con- trôle attentif de l'homme de Dieu qu'il reconnaissait pour juge. Le roi semblait craindre que, dans les termes mêmes où il avait légué son pardon à ce monde, quelque 20 ressentiment ou quelque reproche n'eût coulé à son insu de son âme et n'enlevât involontairement quelque dou- ceur et quelque sainteté à son adieu. Sa voix ne s'at- tendrit et ses yeux ne se mouillèrent qu'aux lignes où il prononçait les noms de la reine, de sa sœur, de ses 25 enfants. Il n'y avait plus de vivant et de souffrant en lui sur la terre que sa famille. Un entretien libre et calme sur les circonstances de ces derniers mois, inconnues au roi, succéda à cette lecture. Il s'informa du sort de plusieurs personnes qui 30 lui étaient chères, s'attristant des persécutions des uns, se réjouissant de la fuite et du salut des autres; parlant 124 LA REVOLUTION FRANÇAISE de tous, non avec l'indifférence d'un homme qui part pour jamais de sa patrie, mais avec la curiosité pleine d'intérêt d'un homme qui revient et qui s'informe de tout ce qu'il a aimé. Bien que l'horloge des tours voi- 5 sines sonnât déjà les heures de la nuit et que sa vie ne se mesurât plus que par heures, il retarda le moment de s'occuper des pratiques pieuses pour les- quelles il avait appelé le confesseur. Il devait avoir à sept heures la dernière entrevue avec sa famille. L'ap- 10 proche de ce moment à la fois si désiré et si redoutable l'agitait mille fois plus que la pensée de l'échafaud. Il ne voulait pas que ces suprêmes déchirements de sa vie vinssent troubler le calme de sa préparation à la mort, ni qui ses larmes se mêlassent avec son sang dans le sa- 15 crifice de lui-même qu'il allait offrir un moment plus tard aux hommes et à Dieu. \ Cependant la reine et les princesses, Poreille toujours collée aux fenêtres, avaient appris dans la journée le refus de sursis et l'exécution dans les vingt-quatre heures, 20 par la voix des crieurs publics qui hurlaient la sentence dans tous les quartiers de Paris. Toute espérance dé- sormais éteinte dans leur âme, leur anxiété ne portait plus que sur un seul doute: le rpi mourrait-il sans qu'il les eût revues, embrassées, 'bénies? Groupées depuis le 25 matin en silence, en prières, en larmes, dans la chambre de la reine, interprétant du cœur tous les bruits, inter- rogeant de l'œil tous les visages, elles n'apprirent que tard qu'un décret de la Convention leur permettait de revoir le roi. Ce fut une joie dans l'agoni^ Elles s'y 30 préparèrent longtemps avant le moment. Debout, pres- sées contre la porte, s'adressant en suppliantes aux com- missaires et aux geôliers, qu'elles ne cessaient d'inter- MORT DE LOUIS XVI 125 roger, il leur semblait que leur impatience pressait les heures et que les battements de leurs cœurs forceraient ces portes à s'ouvrir plus tôt. De son côté, le roi, extérieurement plus calme, n'était pas intérieurement moins troublé, , J[l n'avait jamais eu qu'un amour, sa femme; qu'une^ amitié; sa sœur; qu'une joie dans la vie, sa fille et son fils. Il y avait si longtemps que le monde n'existait plus pour lui, si ce n'est dans ce petit nombre de personnes dans lesquelles ses appréhen sions, ses joies, ses douleurs se multipliaient ! Une seule 10 chose troublait d'avance cet entretien: c'était l'idée que cette dernière entrevue, où la nature devait éclater avec la liberté du désespoir et l'abandon de la tendresse, au- rait pour spectateurs des geôliers; que les plus secrètes palpitations du cœur de l'époux, de l'épouse, du frère, de 15 la sœur, du père, de la fille, seraient comptées, savourées et peut-être incriminées 1 par l'œil de leurs ennemis! Le roi se fonda sur les termes du décret de la Convention pour demander que l'entrevue eût lieu sans témoin. Les commissaires, responsables envers la commune, et qui 20 cependant n'osaient pas ouvertement désobéir à la Con- vention, délibérèrent pour concilier les intentions du décret avec les rigueurs de la loi. Il fut convenu que , l'entretien aurait lieu dans la ^alle à manger; cette salle ouvrait par une porte vitrée sur la chambre où se 25 tenaient les commissaires; la porte devait rester fermée sur le roi et sa famille, mais les commissaires auraient les yeux sur les prisonniers à travers les vitrages de la porte. Ainsi, si les attitudes, les gestes, les larmes étaient profanés par des regards étrangers, les paroles du moins 30 seraient inviolables. Le roi, un peu avant le moment où les princesses devaient descendre, laissa son confes- 126 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE seur dans sa tourelle: il lui recommanda de ne pas se montrer, de peur que l'aspect d'un ministre de Dieu ne rendît la mort trop présente à l'œil de la reine. 11 passa dans la salle à manger pour préparer les sièges et l'espace 5 nécessaire au dernier entretien. La porte s'ouvrit enfin. La reine, tenant son fils par la main, s'élança la première dans les bras du roi et fit un mouvement rapide comme pour l'entraîner dans sa chambre hors de la vu£ des spectateurs. «Non, non, dit le roi d'une voix sourde en io ikmtenant sa femme sur son cœur et en la dirigeant vers la salle, je ne puis vous voir que là!» Madame Elisabeth suivait avec la princesse royale. Cléry referma la porte sur eux. Le roi força tendrement la reine à s'asseoir sur un siège à sa droite, sa sœur sur 15 un autre à sa gauche; il s'assit entre elles. Les sièges étaient si rapprochés que les deux princesses, en se ■ "penchant, entouraient les épaules du roi de leurs bras et collaient leurs têtes sur son sein. La princesse royale, le front penché et les cheveux répandus sur les genoux 20 de son père, était comme prosternée sur son corps. Le Dauphin était assis sur un des genoux du roi, un de ses bras passé autour de son cou. Pendant plus d'une demi-heure aucune parole ne put sortir de leurs lèvres. Ce n'était qu'une lamentation 25 ou toutes ces voix de père, de femmes, d'enfants, se per- daient dans le gémissement commun, tombaient, s'ap- pelaient, se répondaient, se provoquaient les unes les autres par des - sanglots qui renouvelaient les sanglots, et s'aiguisaient 1 par intervalles en cris si déchirants, 30 que ces cris perçaient les portes, les fenêtres, les murs de la tour, et qu'ils étaient entendus des maisons voi- sines. Enfin l'épuisement des forces abattit jusqu'à ces MORT DE LOUIS XVI 127 symptômes de, la douleur. Les larmes se desséchèrent sur les paupières; les têtes se rapprochèrent de la tête du roi comme pour suspendre toutes les âmes à ses lèvres; et un entretien à voix basse, interrompu de temps en temps par des baisers et par des serrements 5 de bras, se prolongea pendant deux heures, qui ne furent qu'un long embrassement. Nul n'entendit du dehors ces confidences du mourant aux survivants. La tombe ou les cachots les étouffèrent en peu de mois avec les cœurs. La princesse royale seule en garda les traces dans sa 10 mémoire et en révéla plus tard ce que la confidence, la politique et la mort peuvent laisser échapper des tendres- ses d'un père, de la conscience d'un mourant et des secrètes instructions d'un roi. Récit mutuel de leurs pensées depuis leur séparation, recommandations répé- 15 tées de sacrifier à Dieu toute vengeance si jamais l'in- constance des peuples remettait ses ennemis dans leurs mains; résignation de tout entre les mains de Dieu; vœu sublime pour que sa vie ne coûtât pas une goutte de sang à son peuple; leçons plus chrétiennes encore que 20 royales données et répétées à son fils; tout cela, entre- coupé de baisers, de larmes, d'étreintes, de prières en commun, d'adieux plus tendres et plus secrets versés à voix basse dans l'oreille de la reine seule, remplit les deux heures que dura ce funèbre entretien. Les commis- 25 saires jetaient de temps en temps un regard furtif à travers Ae vitrage, comme pour avertir le roi que le temps sfecottlair. 1 \k Quand les cœurs furent épuisés de tendresse, les yeux 1 de larmes, les lèvres de voix, le roi se leva et 30 serra toute sa famille à la fois dans une longue étreinte. La reine se jeta à ses pieds et le conjura de permettre 128 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE qu'ils demeurassent cette nuit suprême auprès de lui. Il s'y refusa par tendresse pour eux, dont cet attendrisse- ment usait la vie. Il prit pour prétexte le besoin qu'il avait lui-même de quelques heures de tranquillité pour 5 se préparer au lendemain avec toutes ses forces. Mais il promit à sa famille de la faire appeler le jour suivant à huit heures. «Pourquoi pas à sept heures? dit la reine. — Eh bien, oui, à sept heures, répondit le roi. — Vous nous le promettez? s'écrièrent-ils tous. — Je vous le 10 promets,» répéta le roi. La reine, en traversant l'antichambre, se suspendait des deux mains au cou de son mari; la princesse royale enlaçait le roi de ses deux bras; Madame Elisabeth embrassait du même côté le corps de son frère; le Dauphin, suspendu d'une main 15 par la reine, de l'autre par le roi, trébuchait entre les jambes de son père, le visage et les yeux levés vers lui. A mesure qu'ils avançaient vers la porte de l'escalier, leurs gémissements redoublaient. Enfin le roi s'élança à quelques pas en arrière, et tendant 20 de là les bras à la reine: «Adieu. . . adieu! . . .» lui cria-t-il avec un geste, un regard et un son de voix où retentissaient à la fois tout un passé de tendresse, tout un présent d'angoisses, tout un avenir d'éternelle sépa- ration, mais dans lequel on distinguait cependant un ac- 25 cent de sérénité, d'espérance et de joie religieuse, qui semblait assigner à leur réunion le rendez-vous vague mais confiant d'une éternelle vie. À cet adieu, la jeune princesse glissa évanouie des bras de Madame Elisabeth et vint tomber sans mouve- 30 ment aux pieds du roi. Cléry, sa tante, la reine, se pré- cipitèrent pour la relever, et la soutinrent en 1 entraînant^' vers l'escalier. Pendant ce mouvement le roi s'évada, MORT DE LOUIS XVI 129 les mains sur les yeux, et se retournant, du seuil de la porte de sa chambre entr'ou verte: «Adieu!» leur cria-t- il pour la dernière fois. Sa voix se brisa sous le sanglot de son cœur. La porte se referma. Il se pré- cipita dans la tourelle, où son consolateur l'attendait. 5 L'agonie de la royauté était passée. Le roi tomba de lassitude sur une chaise et resta long- temps sans pouvoir parler.. «Ah! monsieur, dit-il à l'abbé Edgeworth, quelle entrevue que celle que je viens d'avoir! Pourquoi faut-il que j'aime tant! . . . Hélas! ... 10 ajouta-t-il après une pause, et que je sois tant aimé! . . . Mais c'en est fait 1 avec le temps, reprit-il d'un accent plus mâle, occupons-nous de l'éternité.» A ce moment Cléry entra et supplia le roi de prendre quelque nourri- ture. Le roi refusa d'abord; puis, réfléchissant qu'il 15 aura/it besoin de force pour lutter en homme avec les apprêts et à la vue du supplice, il mangea. Le repas ne dura que cinq minutes. Le roi debout ne prit qu'un peu de pain et un peu de vin, comme un voyageur qui ne s'assied pas sur la route. Le prêtre, qui connaissait 20 la foi de Louis XVI dans les saints mystères 2 du chris- tianisme et qui se réservait de lui donner la dernière joie d'y assister dans son cachot, lui demanda alors si ce serait une consolation pour lui de les voir célébrer le lendemain matin, avant le jour, et d'y recevoir de sa 25 main la nourriture des âmes. Le roi, privé depuis long- temps de l'assistance aux cérémonies sacrées, pieuse habitude des princes de sa race, fut ému de surprise et de joie à cette pensée. Il lui sembla que le Dieu du Calvaire venait le visiter dans son cachot à la dernière 30 heure, comme un ami qui vient à la rencontre d'un ami. Ce prince sentit cette dernière douceur comme un 130 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE premier rayon d'immortalité. Il se recueillit, il tomba à genoux, repassa devant Dieu les actes, les pensées, les intentions de sa vie entière, il accepta vivant non devant la postérité, ni devant les hommes, mais devant Pœil de 5 Dieu, ce jugement 1 que les rois d'Egypte n'avaient à subir que dans leur tombeau. Cet examen de sa con- science et cette accusation de lui-même durèrent bien avant* 2 dans la nuit. Le jugement de Dieu, toujours mêlé de pardon, ; n'est pas le jugement des hommes. Le roi se 10 leva, sinon innocent, du moins absous. Ce sentiment de la purification de l'âme qu'éprouve le chrétien après la confession avait calmé les sens du roi. Cette recherche attentive des faiblesses de sa vie avait distrait sa pensée de l'heure présente. Son règne était plus irréprochable 15 dans sa conscience que dans l'histoire. Jusque dans ses fautes, il retrouvait ses bonnes intentions. En se sen- tant pur devant Dieu, il se jugeait innocent devant les hommes. Il devait croire à l'acquittement de la postérité comme à l'acquittement de Dieu. 20 La nuit était à demi consommée. Le condamné se coucha et s'endormit d'un sommeil aussi subit et aussi paisible que si cette nuit eût dû avoir un lende- main. Le prêtre passa les heures en prières dans la chambre de Cléry, séparée de celle du roi par unp cloison 25 en planches. De là on entendait la respiration égale et douce du roi endormi attester la profondeur de son repos et la régularité des mouvements de son cœur, comme ceux d'une pendule qui va s'arrêter. A cinq heures, il fallut le réveiller. «Cinq heures sont-elles sonnées? dit- 30 il à Cléry. — Pas encore à l'horloge de la tour, lui répondit Cléry; mais elles sont sonnées déjà à plusieurs cloches de la ville. — J'ai bien dormi, dit le roi, j'en MORT DE LOUIS XVI 131 avais besoin, la journée d'hier m'avait fatigué.» Cléry alluma le feu et aida son maître à s'habiller. Il prépara l'autel au milieu de la chambre. Le prêtre y célébra le sacrifice. Le roi, à genoux, un livre de prières dans ses mains, paraissait unir son âme à tout le sens, à toutes les 5 paroles de cette cérémonie. Après la messe, pendant que le prêtre se déshabillait, le roi passa seul dans sa tourelle pour S£ recueiflir. Cléry y entra pour lui demander à genoux sa bénédiction. Louis XVI la lui donna, en le chargeant de la donner en son nom à tous ceux qui lui 10 étaient attachés, et en particulier à ceux de ses gardiens qui avaient eu pitié de sa captivité et en avaient adouci les rigueurs; puis, l'attirant dans l'embrasure de la fenêtre, il lui remit furtivement un cachet qu'il détacha de sa montre, un petit paquet qu'il tira de son sein et 15 un anneau de mariage qu'il ôta de son doigt. «Vous remettrez après ma mort, lui dit-il, ce cachet à mon fils, cet anneau à la reine. Dites-lui que je le quitte avec peine et pour qu'il ne soit pas profané avec mon corps! ... Ce petit paquet renferme des cheveux de toute ma 20 famille, vous le lui remettrez aussi. Dites à la reine, à mes chers enfants, à ma sœur, que je leur avais promis de les voir ce matin, mais que j'ai voulu leur épargner la douleur d'une si cruelle séparation renouvelée deux fois. Combien il m'en coûte de partir sans recevoir leurs der- 25 niers embrassements! . . .» Les sanglots l'étoufïèrent. «Je vous charge, ajouta-t-il avec une tendresse qui brisait les mots dans sa voix, de leur porter mes adieux! . . .» Cléry se retira fondant en larmes. Un moment après, le roi sortit de son cabinet et de- 30 manda des ciseaux pour que son serviteur lui coupât les cheveux, seul héritage qu'il pût laisser à sa famille. On I32 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE lui refusa cette grâce. Cléry sollicita des municipaux la faveur d'accompagner son maître pour le déshabiller sur l'écïfâfaud, afin que la main d'un pieux serviteur rem- plaçât dans ce dernier office la main flétrissante du 5 bourreau. «Le bourreau est assez bon pour lui,» répon- dit un des commissaires. Le roi se retira de nouveau. Son confesseur, entrant dans la tourelle, le trouva se réchauffant auprès de son poêle, paraissant réfléchir avec une triste joie sur le terme enfin venu des ses tribulations. 10 «Mon Dieu! s'écria le roi, que je suis heureux d'avoir conservé ma foi sur le trône! Où en serais-je aujourd'hui sans cette espérance? Oui, il existe en haut un Juge incorruptible qui saura bien me rendre la justice que les hommes me refusent ici-bas!)) 15 Le jour commençait à glisser dans la tour à travers les barreaux de fer et les planches qui obstruaient la lumière/ du ciel. On entendait distinctement le bruit des tambours qui battaient dans tous les quartiers le rappel des citoyens sous les armes, le trépigne- 20 ment des chevaux de la gendarmerie et le retentisse- ment des roues des canons et des caissons qu'on plaçait et qu'on déplaçait dans les cours du Temple. Le roi écouta ces bruits avec indifférence; il les interprétait à son confesseur. «C'est probablement la garde nationale 25 qu'on commence à rassembler,)) dit-il, au premier rappel. Quelques moments après, on entendit les fers des che- vaux d'une nombreuse cavalerie résonner sur les pavés, au pied de la tour, et les voix des officiers qui rangeaient leurs escadrons en bataille. «Les voilà qui approchent,» 30 dit-il, en interrompant et en reprenant l'entretien. Il était sans impatience et sans crainte, comme un homme arrivé le premier à un rendez-vous et qu'on fait attendre. MORT DE LOUIS XVI 133 Il attendit longtemps. Pendant près de deux heures, on vint successivement frapper à la porte de son cabinet sous divers prétextes. A chaque fois le confesseur croyait que c'était l'appel suprême. Le roi se levait sans trouble, allait ouvrir sa porte, répondait et venait se 5 rasseoir. A neuf heures, des pas tumultueux d'hommes armés résonnent dans l'escalier; les portes s'ouvrent avec fracas: Santerre paraît accompagné de douze mu- nicipaux et à la tête de dix gendarmes, qu'il range sur deux lignes dans la chambre. Le roi, à ce bruit, 10 entr'ouvre la porte de son cabinet: «Vous venez me chercher, dit-il d'une voix ferme et dans une impérieuse attitude à Santerre, je suis à vous dans un instant, atten- dez-moi là!» Il montre du doigt le seuil de sa chambre, referme sa porte et revient s'agenouiller aux pieds du 15 prêtre. «Tout est consommé, mon père! lui dit-il; don- nez-moi la dernière bénédiction, et priez Dieu qu'il me soutienne jusqu'à la fin.» Il se relève, ouvre la porte, s'avance le front serein, la majesté de la mort dans le geste et sur les traits, entre la double haie de gendarmes. 20 Il tenait à la main un papier plié, c'était son testament. Il s'adresse au municipal qui se trouve en face de lui: «Je vous prie, lui dit-il, de remettre ce papier à la reine!» Un mouvement d'étonnement à ce mot sur ces visages républicains lui fait comprendre qu'il s'est trompé 25 de terme. 1 «A ma femme,» dit-il en se reprenant. Le municipal recule: «Cela ne me regarde point, répond-il rudement, je suis ici pour vous conduire à l'échafaud.» «C'est juste,» dit tout bas le roi visiblement contristé. Puis regardant les visages et se tournant vers celui dont 30 l'expression plus douce lui révélait un cœur moins im- pitoyable, il s'approcha d'un municipal nommé Gobeau: 134 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE «Remettez, je vous prie, ce papier à ma femme; vous pouvez en prendre lecture, il y a des dispositions que la commune doit connaître.» Le municipal, avec l'assen- timent de ses collègues, reçut le testament. 5 Cléry, qui craignait, comme le valet de chambre de Charles I er , 1 que son maître, tremblant de froid, ne parût trembler devant l'échafaud, lui présenta son man ; teau: «Je n'en ai pas besoin, lui dit le roi, donnez-moi seulement mon chapeau.» En le recevant, il saisit la 10 main de son fidèle serviteur et la serra fortement en signe d'intelligence et d'adieu; puis se tournant vers Santerre et le regardant en face, d'un, geste de résolution et d'un ton de commandement il dit: «Marchons! . . . .» Santerre et sa troupe semblèrent plutôt le suivre que 15 l'escorter. Le prince descendit d'un pas ferme l'escalier de la tour. En traversant à pied la première cour, le roi se re- tourna deux fois du côté de la tour et leva vers les fenêtres de la reine un regard où son âme tout entière 20 semblait porter son muet adieu à tout ce qu'il laissait de lui dans la prison. Une voiture l'attendait à l'entrée de la seconde cour, deux gendarmes se tenaient à la portière; l'un d'eux monta le premier et s'assit sur le devant; le roi monta 25 ensuite, il fit placer son confesseur à sa gauche; le second gendarme monta le dernier et ferma la portière. La voiture roula. Soixante tambours battaient la marche en tête des chevaux. Une armée ambulante, composée de gardes 30 nationaux, de fédérés, 2 de troupes de ligne, de cavalerie, de gendarmerie et de batteries d'artillerie, marchait de- vant, derrière, aux deux côtés de la voiture. Paris entier MORT DE LOUIS XVI 135 était consigné dans ses maisons. Un ordre du jour de la commune interdisait à tout citoyen qui ne faisait pas partie de la milice armée de traverser les rues qui dé- bouchaient sur les boulevards, ou de se montrer aux fenêtres sur le passage du cortège. Le silence était 5 profond comme la terreur dans la ville. Nul ne disait sa pensée à son voisin. Les physionomies mêmes étaient hnpassibles sous le regard du délateur; quelque chose de machinal se remarquait dans les visages, dans les gestes, dans les regards de cette multitude. On eût dit que 10 Paris avait abdiqué son âme pour trembler et pour obéir. Le roi, au fond de la voiture, et comme voilé par les baïon- nettes et les sabres nus de l'escorte, était à peine aperçu. Le bruit des tambours, des canons, des chevaux, et la présence des gendarmes dans la voiture, l'empêchaient 15 de s'entretenir avec son confesseur. Il demanda seule- ment à l'abbé Edgeworth de lui prêter son bréviaire, et il y chercha du doigt et de l'œil les psaumes dont les gémissements et les espérances s'appropriaient à sa situation. Aucune injure, aucune imprécation de la 20 multitude ne s'élevèrent. Si on eût demandé à chacun des deux cent mille citoyens, acteurs ou spectateurs de ces funérailles d'un vivant: «Faut-il que cet homme, seul contre tous, meure?» pas un peut-être n'aurait ré- pondu oui. Mais les choses étaient combinées ainsi par 25 le malheur et par la sévérité des temps, que tous accom- plissaient sans hésiter ce que nul isolément n'aurait voulu accomplir. Cette multitude, par la pression mutuelle qu'elle exerçait sur elle-même, s'empêchait de céder à son attendrissement et à son horreur; 30 semblable à la voûte dont chaque pierre isolément tend à fléchir et à tomber, mais où toutes restent 136 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE suspendues par la résistance que la pression oppose à leur chute! A l'embouchure de la rue Royale sur la place 1 de la Révolution, un rayon de soleil d'hiver qui perçait la 5 brume laissait voir la place couverte de cent mille têtes, les régiments de la garnison de Paris formant le carré autour de l'échafaud, les exécuteurs attendant la victime, et l'instrument du supplice dressant au-dessus de la foule ses madriers et ses poteaux peints en rouge couleur 10 de sang. La guillotine était dressée ce jour-là au milieu de la place de la Révolution, devant la grande allée du jardin des Tuileries, en face et comme en dérision du palais des rois, non loin de l'endroit où la fontaine jaillissante 15 la plus rapprochée de la Seine semble aujourd'hui laver éternellement le pavé. Depuis l'aube du jour, les abords de l'échafaud, le pont Louis XVI, 2 les terrasses des Tuileries, les pa- rapets 3 du fleuve, les toits des maisons de la rue Royale, 20 les branches dépouillées des arbres des Champs-Elysées, 4 étaient chargés d'une innombrable multitude qui atten- dait l'événement dans l'agitation, dans le tumulte et dans le bruit d'une ruche d'hommes, comme si cette foule n'eût pu croire au supplice d'un roi avant de l'avoir vu 25 de ses yeux. A l'approche de la voiture du roi, une immobilité solennelle surprit cependant tout à coup cette foule et ces hommes eux-mêmes. La voiture s'arrêta à quelques pas de l'échafaud. Le trajet avait duré deux heures. 5 30 Le roi, en s'apercevant que la voiture avait cessé de rouler, leva les yeux, qu'il tenait attachés au livre, et, comme un homme qui interrompt sa lecture pour un MORT DE LOUIS XVI 137 moment, il se pencha à l'oreille de son confesseur et lui dit à voix basse et d'un ton d'interrogation: «Nous voilà arrivés, je crois?» Le prêtre ne lui répondit que par un signe silencieux. Un des trois frères Sanson, bourreaux de Paris, ouvrit la portière. Les gendarmes descen- 5 dirent. Mais le roi refermant la portière et plaçant sa main droite sur le genou de son confesseur d'un geste de protection: «Messieurs, dit-il aux autorités et aux bour- reaux, aux gendarmes et aux officiers qui se pressaient autour des roues, je vous recommande monsieur que 10 voilà! Ayez soin qu'après ma mort il ne lui soit fait aucune insulte. Je vous charge d'y veiller.» Personne ne répondit. Le roi voulut répéter avec plus de force cette recommandation aux exécuteurs. L'un d'eux lui coupa la parole. «Oui, oui, lui dit-il avec un accent 15 sinistre, sois tranquille, nous en aurons soin, laisse-nous faire.» Louis descendit. Trois valets du bourreau l'entourèrent et voulurent le déshabiller au pied de l'échafaud. Il les repoussa avec majesté, ôta lui-même son habit et sa cravate. Les exécuteurs se jetèrent alors 20 de nouveau sur lui. «Que voulez-vous faire? murmura-t- il avec indignation, — Vous lier, — lui répondirent-ils; et ils lui tenaient déjà les mains pour les nouer avec leurs cordes. — Me lier! répliqua le roi avec un accent ou toute la gloire de son sang se révoltait contre l'ignominie. 25 Non! non! je n'y consentirai jamais! Faites votre métier, mais vous ne me lierez pas, renoncez-y!» Les exécuteurs insistaient, élevaient la voix, appelaient à leur aide, levaient la main, préparaient la violence. Une lutte, corps à corps allait souiller la victime au pied de 30 l'échafaud. Le roi, par respect pour la dignité de sa mort et pour le calme de sa dernière pensée, regarda le 138 LA RÉVOLUTION FRANÇAISE prêtre comme pour lui demander conseil. «Sire, dit le conseiller divin, subissez sans résistance ce nouvel outrage comme un dernier trait de ressemblance entre vous et le Dieu qui va être votre récompense.» Le roi 5 leva les yeux au ciel avec une expression du regard qui semblait reprocher et accepter à la fois. «Assurément, dit-il, il ne faut rien moins que l'exemple d'un Dieu pour que je me soumette à un pareil affront!» Puis se tour- nant en tendant lui-même les mains vers les exécuteurs: 10 «Faites ce que vous voudrez, leur dit-il, je boirai le calice jusqu'à la lie!» — s£^ Il monta, soutenu par le bras du prêtre, les marches hautes et glissantes de l'échafaud. Le poids de son corps semblait indiquer un affaissement de son âme; 15 mais, parvenu à la dernière marche, il s'élança des mains de son confesseur, traversa d'un pas ferme toute la largeur de l'échafaud, regarda en passant l'instrument et la hache, et se tournant tout à coup à gauche, en face de son palais et du côté où la plus grande masse de 20 peuple pouvait le voir et l'entendre, il fit aux tambours le geste du silence. Les tambours obéirent machinale- ment. «Peuple! dit Louis XVI d'une voix qui retentit dans le silence et qui fut entendue distinctement de l'autre extrémité de la place, peuple! je meurs innocent 25 de tous les crimes qu'on m'impute! Je pardonne aux auteurs de ma mort, et je prie Dieu que le sang que vous allez répandre ne retombe jamais sur la France. . .» Il allait continuer; un frémissement parcourait la foule. Le chef d'état-major des troupes du camp sous 1 Paris 30 ordonna aux tambours de battre. Un roulement im- mense et prolongé couvrit la voix du roi et le murmure de la multitude. Le condamné revint de lui-même 2 à MORT DE LOUIS XVI 139 pas lents vers la guillotine et se livra aux exécuteurs. Au moment où on l'attachait à la planche, il jeta encore un regard sur le prêtre qui priait à genoux au bord de Péchafaud. La planche chavira, la hache glissa, la tête tomba. 5 La foule s'écoula en silence. On emporta les restes de Louis XVI dans un tombereau couvert au cimetière de la Madeleine, 1 et on jeta de la chaux dans la fosse, pour que les ossements consumés de la victime de la, Révolu- tion ne devinssent pas un jour les reliques du royalisme. ÎO Les rues se vidèrent. Des bandes de fédérés armés par- coururent les quartiers de Paris en annonçant la mort du tyran et en chantant le sanguinaire refrain de la Mar- seillaise? Aucun enthousiasme ne leur répondit, la ville resta muette. Le peuple ne confondait pas un supplice 15 avec une victoire. La consternation était rentrée avec la liberté dans la demeure des citoyens. Le corps du roi n'était pas encore refroidi sur l'échafaud que le peuple doutait de l'acte qu'il venait d'accomplir, et se de- mandait, avec une anxiété voisine du remords, si le sang 20 qu'il venait de répandre était une tache sur la gloire de la France ou le sceau de la liberté. NOTES The Bastille, originally Bastille Saint- Antoine, was a fortress built during the Hundred Years' War as a protection against the English. It was completed in 1383. During the seventeenth centary it served as a prison of state. The walls were very thick and the cells dark and gloomy. It was specially hated by the Parisians, chiefly because most of the prisoners were either un- justly imprisoned or arbitrarily detained there. Récent researches hâve shown that the Bastille was not a specially cruel prison (see Funk-Brentano's " Légendes et Archives de la Bastille," Paris, Hachette & Cie., 1898). The démolition of the Bastille began July I5th, 1789. The stones were chiefly used in building the Pont de la Concorde, near the Tuileries. Page 1. — 1. Les Etats - Généraux or States-General was a deliberative body, resembling the English Parliament. It was composed of représentatives of the three "Estâtes" or orders, nobility, çlergy, and commoners. The last meeting of this body previous to 1789 was in 1614. The rulers of France, in the mean- time, desiring to exercise absolute authority, did not wish to be interfered with by any législative body and hence did not call the Estâtes together. This meeting was at Versailles, about 12 miles south-west of Paris. 2. The "Third Estate" was the common people, as distinguished from the nobility and clergy. 3. Sieyès (ci-é-iess) was an able statesman and a moderate Republican. He was afterward associated with Napoléon in the Consulate aiid died in 1836. 4. Assemblée nationale constituante. The National Constitu- tional Assembly sat from June I7th, 1789, to September 29th, 1791, when it was succeeded by the Assemblée législative. It framed a constitution which made France a constitutional monarchy. 141 142 NOTES [P. 2-3 Page 2*— i. Mirabeau (1749-1791) was a nobleman and an orator of extraordinary power. He saw the evils of the existing form of government and tried to induce the king to reform various abuses and so prevent a révolution. 2. n'eut plus qu'à s'associer à elle, could do nothing but jom with it. 3. continssent, should hold in check. The subjunctive dénotes purpose. 4. Sèvres, noted for its manufactures of fine porcelaine, is a few miles south-west of Paris. Le Champ de Mars (marss) is a large open space in Paris, used as a parade ground for soldiers. Tn récent years, several Expositions hâve been held there. Saint-Denis is a few miles north of Paris. 5. Necker, a noted financier, was born in Geneva in 1732. He was three times called by Louis XVI to the direction of the French finances, but his efforts at reform made him unpopular. He went into exile and died at Coppet, near Geneva, in 1804. He was the father of the celebrated Madame de Staël. Page 3. — 1. Le Palais-Royal was built by Richelieu and, at his death, bequeathed to the king. The original building was destroyed by fire in 1762. The présent one is partly occupied by magnificent shops and partly by public offices. The Jardin du Palais-Royal is hère referred to. 2. Camille Desmoulins (1 760-1 794) was a lawyer and journalist and one of the most ardent supporters of the Révolution. Be- coming disgusted with the excesses of Robespierre and his party, he opposed' them and perished on the scaffold at the same time with his friend Danton. 3. There were several Swiss and German régiments in the service of the king of France. The latter were chiefly Austrians, as the Queen was an Austrian. The former were employed as guards of the royal palace, because their fidelity could be relied on. 4. The Duke of Orléans was a cousin of the king. In order to increase his popularity, he voted for the death of the king but was himself guillotined in 1793. 5. Royal-Allemand was the name of one of the foreign régi- ments referred to above. The street Saint-Honoré passes by the Palais-Royal, P. 3-10] NOTES 143 6. La Place Louis XVI, now called Place de la Concorde, is just west of the (7) Jardin des Tuileries, which is a park in front of the palace of the Tuileries. Page 4. — 1. prévôt des marchands, mayor. 2, défaites, subterfuges, flinisy excuses. 3. hôtel des Invalides, a magnificent " home " built by Louis XIV for soldiers disabled by âge or wounds. Page 5. — 1. The rue Saint-Antoine runs westward from the Bastille towards the Hôtel-de-Ville. 2. mot d'ordre, watch-ivord, battle-cry. 3. ponts, draw-bndges ; usually called ponts-levis. 4. invalides, retired soldier, pensioner ; see note 3, page 4. Page 6. — 1. rebord, edge (of the wall). 2. faire part de, to communicate, 3. corps de garde, sentry box, guard roo?n» 4. faire feu, to fire, shoot. Page 8. — 1. s'en remettre, to appeal. 2-3. Lasalle (or la Salle) and Elie were commanders of the citizen guard. Page 9. — 1. October 5th, 1789, a mob composed mostly of women marched to Versailles, made violent démonstrations against the royal family, especially the queen, with the resuit mentioned in the text, 2. L'Assemblée constituante; see note 4, page 1. 3. lui for il, because not joined directly to the verb. Page 10. — 1. James II of England fled to France in December 1688, and Parliament declared that he had thus forfeited the crown. 2. allait croissant, increased ; lit. "went on increasing." 3. Jacobins, a celebrated political club, so called because it met in the old convent of the Jacobin monks. It was located on the rue Saint-Honoré, nearly opposite the Tuileries. At this time, nearly ail the members of the club, of which Robespierre was the leading spirit, were violent Republicans. 4. 27 mai (I79 1 )- 144 NOTES [P. 11-16 Page 11. — i. The Trianon was a summer résidence in the park of Versailles. It was the favorite resort of the queen. 2. Bondy is a village a few miles east of Paris. 3. Le coucher was a réception preceding the retiring of the royal family, to which only certain privileged persons were ad- mitted. Page 12. — 1. Madame royale was the officiai title of the oldest daughter of the king of France. Madame Elisabeth was his sister. She was noted for her nobility of character and perished on the scaffold in 1794. Dauphin was the officiai title of the oldest son of the king of France. The one spoken of hère was Louis, known in history as Louis XVII, although he was never out of prison after the death of his father. He died June 8th, 1795. 2. The Quai des Théatins, now called Quai Voltaire, is just across the Seine from the Tuileries, with which it is connected by the Pont-Royal, mentioned below. 3. bourgeoises, ordinary, such as any citizen {bourgeois) might hâve. The royal family usually had carriages of a spécial design. 4. relais de poste, place where horses were changed, 5. Châlons is about 100 miles east of Paris. 6. cabriolet de suite, carriage for the attendants. 7. la marquise de Tourzel was the Dauphin's governess. Page 13. — 1. figure bourbonienne, Bourbon face. His face bore the family resemblance. The kings of France from Henry IV (1589) to Charles X (1830) belonged to the House of Bourbon. 2. De par le roi, in the king' s name. Par is hère a corruption of part. 3. mandons ; supply the subject nous. 4. Montmorin was once Minister of Finance and became later Minister of Foreign Affairs. He perished in the massacres of September, 1792. 5. prêter, attribute. 6. Meaux is about 27 miles east of Paris. Montmirail is not quite halfway to Châlons from Meaux. Page 15. — 1. Sainte - Menehould (menou) is a small town about 26 miles north-east of Châlons. Page 16. — 1. Varennes is about 12 miles north-east of Sainte- P- 16-27] NOTES I4S Menehould. The road from the latter place to Clermont and thence to Varennes describes a right angle. 2. maréchal des logis, quarter??iaster. Page 18. — 1. lancés, started. 2. émotion, excitement, disturbance. 3. une fois le pont franchi, (when) once the bridge (was) crossed. Page 19. — 1. municipalité, town hall. 2. faire part de; see note 2, page 6. 3. souffler, inspire, breathe into. 4. d'un coup d'œil, with a look. They did not dare to speak to him. 5. procureur-syndic, usually district attorney ; hère, probably, nearly the same as mayor. 6. c'en est fait de moi, it is ail over with me. Page 20. — 1. du regard is the same as d'un coup d'œil, above. Page 23. — 1. La Fayette (1757-1834), well-known on account of the part he took in the American Révolution. He at flrst favored the révolution in France and became the idol of the nation. Because he disapproved of the excesses of the Revolutionists, he was accused of treason and deprived of his command. 2. par cela même, for that very reason. 3. pris dans son sein, taken from its ?jiidst; i.e. from its own members. 4. Barnave was an able and éloquent member of the Girondist party. He perished on the scaffold in 1793. Pétion, mayor of Paris, was also a Girondist. He committed suicide in 1793 in order to escape the guillotine. Latour-Maubourg, although a nobleman by birth, acted with the deputies of the third estate. He died in 1831. 5. à elle emphasizes son; omit in translating. Page 25. — 1. Dormans is about 75 miles east of Paris and Épernay is 15 miles farther east. Page 26. — 1. bouillonnaient de plus près, etc., the nearer {the king was), the more intense became their excitement. Page 27. — 1. la haie (lit. the hedge), the Une (of soldiers stationed along the way). 146 NOTES [P. 28-31 Page 28. — 1. L'Assemblée constituante ; see note 4, page 1. 2. The Department of the Gironde is at the mouth of the Gironde river, in the south-western part of France. The Girondists were the moderate Republicans, while the Jacobins were the radicals and were responsible for most of the excesses of the French Révolution. 3. Jacobins; see note 3, page 10. Robespierre, Marat and Danton were the leaders of the Jacobins. Marat was assassinated by Charlotte Corday and the other two perished on the scaffold to which they had sent so many victims. Page 29. — 1. à l'étranger, inforeign countries. 2. mot d'ordre; see note 2, page 5. 3. château hère means royalty which they meant to abolish. 4. The Faubourg Saint-Antoine was a populous district in the eastern part of Paris near the Bastille. It was inhabited chiefly by a poor but turbulent population. The Faubourg Saint-Marceau was a similar district just across the Seine. Page 30. — 1. Saint-Huruge was an unprincipled nobleman who had wasted his substance in riotous living. He was a violent démagogue. 2. Théroigne de Méricourt was born in 1759 in Belgium. Having had an unfortunate love-affair, she went to Paris and there became one of the leaders of the Revolutionists. She died in 181 7 in a mad-house. 3. See note 1, page 9. 4. Jourdan, surnamed Coupe -Tête {head-chopper), was, as his nick-name implies, one of the most blood-thirsty Revolutionists. He was guillotined in 1794. Page 31. — 1. Gare à la lanterne, beware of the lamp-post, or street-lamp. This was a threat of hanging, because in those exciting days, men were often hanged with the ropes from which the street- lamps were suspended. 2. The Street Saint-Honoré passes near the north side of the Tuileries. 3. Sans-culottes (without breeches) was a nick-name applied by the Royalists to the Revolutionists, because, instead of wearing knee-breeches, as the aristocrats did, they wore trousers. The Republicans made it a synonym of patrioU P- 31 " 43 ] NOTES 147 4. Veto; see page 28, line 31. 5. debout, aroused. 6. à la hauteur des circonstances, equal to the occasion. 7. les hommes du 14 juillet. This was the date of the fall of the Bastille. Page 32. — 1. tribunes, galleries. Hère, those who occupied the galleries. 2. The famous Déclaration des Droits de V Homme was in- scribed at the head of the Constitution of 1791 and proclaimed the equality of ail citizens and the sovereignty of the people. The idea originated with La Fayette. 3. Thèse were intended to ridicule the Royalists. See note 3, page 31. 4. The Carroussel was an open square just east of the Tuileries. 5. se faire jour, make room. Page 33. — 1. Pont-Royal; see note 2, page 12. 2. commandant en second, assistant commander. 3. s'engouffrent, rush, disappear. Page 35. — 1. impose à, overawes. Page 36. — 1. Oeil-de-Boeuf ; so called on account of its large, round window. Page 37. — 1. s'engouffrait; see note 3, page 33. 2. qu'il s'en coiffe, let him put it on. Page 42. — 1. The Duke of Brunswick was the commander of the allied armies against France in 1792. In a proclamation addressed to the French nation, he indulged in foolish threats as to what he would do if the king were not restored to his rights. 2. July 14, 1792 was held in Paris the Fête de la Fédération to celebrate the downfall of the Bastille. To this each canton sent five armed men as delegates. Thèse were called Fédérés and were encamped near Paris for the défense of the city. At this time they numbered about 5000 men. Page 43. — i. enceinte, room, hall, meeting-place. 2. Aix (èss) and Avignon are in southern France, near Marseille. 3. See note 3, page 3. 148 NOTES [P. 44-60 Page 44.— 1. gendarmerie à cheval, mounted police. 2. PHôtel-de-Ville (City Hall) is a short distance east of the Tuileries. The troops in coming from the Faubourg Saint-Antoine would pass it on their way to the Tuileries. 3. L' Abbaye was so called because it belonged to the Abbey of Saint-Germain. It was demolished in 1854. Page 45. — 1. The Pont-Neuf is the oldest bridge in Paris. It was begun in 1578. It is nearly midway between the Hôtel-de- Ville and the Tuileries. 2. relever, dignify, increase the effect of. Page 47. — 1. procureur-syndic, district attomey. 2. The Arsenal was, and still is, near the Bastille. Page 50. — 1. bureau, table or desk. 2. Vergniaud was the leader of the Girondists. " With Guadet and Gensonné, he composed that triumvirate of talent, éloquence and opinion, afterwards termed the Gironde." (Lamartine.) He perished on the scaffold in 1793, aged 40 years. Page 51. — 1. revenir sur elle-même, retrace its stèps. 2. à moins d'ordres contraires, unless contrary orders were received. 3. Bachmann was a Swiss officer. Page 52. — 1. Westermann was of German descent. He dis- tinguished himself in the early campaigns of the Révolution but perished on the scaffold in the Reign of Terror. Page 53. — 1. s'aguerrissait peu à peu, gradually became bolder ; aguerrir is, literally, to accustom to war (guerre). Page 54. — le Manège was the meeting-place of the Assembly. It was on the north. side of the Jardin des Tuileries and owed its name to the fact that it had once been a riding school. Page 55. — 1. au pas de course, o?i a run. Page 56. — 1. COntre-COUps, effects, conséquences. Page 59. — 1. brisant pour briser, breaking for (the sake of) breakiiig. Page 60. — I. corps de garde, sentry box^gttard room. P- 60-66] NOTES Î49 2. bâtiments de service, servants* quarters. 3. Le Louvre was originally a royal palace, but since the Révo- lution has served as a national muséum. It is separated from the Tuileries by the Place du Carrousel. 4. les membres du côté droit were the Royalists, so called because they sat on the right side of the hall. Page 61. — I. Guadet was a member of the Girondist party. He was guillotined in 1794; see also note 2, page 50. 2. séance tenante, during the session; that is, im?nediatly. Page 62. — i. plébiscite, resolution or act (to be voted on by the people). 2. je m'en rapporte, I appeal (for confirmation). Page 63. — i. liste civile. The "civil list" is the sovereign's total income. 2. le Luxembourg is a palace on the south side of the Seine. 3. Feuillants was the name of a religious order. Their convent was situated just back of the Manège and was used for committee rooms, etc. for the Assembly. 4. revint sur, rescinded. 5. Manuel was at this time District Attorney of Paris. He was at first an extrême revolutionist, but later took the part of the king and was guillotined in 1793.. 6. The Temple was originally the résidence of the Knights Templar and was built about the year 1200. In the rear of the palace were two towers (la grande et la petite tour) which were often used as prisons. It was hère that the royal family was confined. 7. émotions, excitement, disturbance. Page 64. — i. haie; see note 1, page 27. 2. municipaux, members of the City Council {la municipalité}. Page 65. — I. intérieur, secret, private. 2. écrouer, imprison ; écrou is a prison register. 3. By à law passed May 21, 1790, Paris was divided into 48 sec- tions or wards. The word section is often used to mean the in- habitants of any particular section. Page 66. — i. détente d'esprit, relief of mind. 2. de garde, on guard. 150 NOTES [P. 66-82 3. le palais (du Temple) ; see note 6, page 63. 4. haie; see note 1, page 27. Page 67. — 1. en limaçon, winding, like the shell of a snail {limaçon). 2. affecté, as signe d. Page 68. — 1. enfoncement, recess. 2. épanchements de famille, family confidences. Page 70. — 1. commis aux barrières. The barrières were city gâtes and the clerks were collectors of tolls or duties. Since many persons tried to avoid payment, the collectors were usually sus- picious and sometimes rude. Page 71. — 1. ordurier de propos, filthy in speech. 2. bonnet de poil, skin cap. 3. souterraine, hollow, sepulchral. Page 73. — 1. La Convention was, at this time, the governing body. It succeeded the Législative Assembly (see note 4, page 1) September 22, 1792. While many of its acts were arbitrary and even cruel, others were of permanent value. Among thèse was the introduction of the metric System of weights and measures. It was succeeded by the Directory, October 26, 1795. Page 74. — 1. subside alimentaire, appropriation for support (of the royal family). 2. appareil, display, assumed solemnity. Page 80. — 1. sacrifice de Pautel, mass (of the Catholic church). 2. Montesquieu (1689-17 5 5) was a celebrated French aùthor. His principal works are l'Esprit des Lois and Considérations sur la Grandeur et Décadence des Romains. Buffon (1 707-1 788) was a celebrated French naturalist. 3. latinité is hère used for the more common latin. Latinité refers rather to the style than to the language itself. Page 81. — 1. le voyage de Varennes refers to the events mentioned in chapter 2. 2. tout haut, out loud. Page 82. — 1. retraçait, reproduced. P. 82-90] NOTES 151 2. se rangeaient, stepped aside. 3. épanchements ; see note 2, page 68. Page 85. — I. retours, allusions; lit. returns. Page 86. — i. la Carmagnole was a song ridiculing the court and much in vogue during the Révolution. It began: Madame Veto avait promis De faire égorger tout Paris, Madame Veto was the queen. 2. puisait dans, derived from. Page 87. — i. rappel, call to arms. 2. au secret, in solitary confinement. Page 88. — i. elle refers to la commune. It was supposed that the king could bear the privation better than the queen. 2. Chambon succeeded Pétion as mayor of Paris, December 3, 1792. Chaumette was appointed district attorney instead of Manuel (see note 5, page 63), because the latter was supposed to be too lenient with the prisoners, but he was also executed. 3. écharpe tricolore was a band of red, white, and blue stuff worn over the shoulder as a badge of office. 4. Bailly (ba-yi), a celebrated astronomer and author, was pré- sident of the States-General in the mémorable session of June 20, 1789, when the delegates took an oath not to separate until they had given France a constitution. He became mayor of Paris, in which office he was succeeded by Pétion. He perished on the scaffold in November 1793. 5. aventuriers d'idées et de condition, adventurers without any definite opinions or means of support. Page 89. — i. échoppe, stall, hère, of a cobbler. 2. Hugh Capet, Duke of Francia, proclaimed king in 987, was ancestor of ail the kings of France to Louis Philippe (1 830-1 848). He was also Abbot of St. Martin of Tours and was called Capetus on account of the cope or cape which he wore as member of a religious order. Page 90. — 1. cavalerie de ligne, dragoons, heavy cavalry, 2. vue basse, short sigkt, near-sightedness. 3. The course would be along what are now called the boulevards intérieurs, or simply, Les Boulevards, 152 NOTES [P. 91-95 Page 91. — 1. The Portes Saint-Denis et Saint-Martin are two triumphal arches erected by Louis XIV, in honor of his victories; the former in 1672, the latter in 1674. 2. Feuillants ; see note 3, page 63. 3. acte d'accusation, indictment. 4. le 5 et le 6 octobre et le 10 août; see note 1, page 9 and chaptèr IV. 5. il n'y avait que sa nature de coupable, he was guilty in nothing but in his disposition. His character was not suited to his position. 6. homme émissaire is an imitation of the biblical expression "bouc émissaire ," s cape goat. Page 92. — 1. Barère (or Barrèré) was a somewhat vacillating character, although, in reality, well disposed towards the king. He was condemned to death and saved by the intervention of Napoléon Bonaparte. 2. raisonnes, extended, lengthy, infull. 3. à mesure, as he read the?n. 4. armoire de fer. Louis had had an iron closet constructed in the wall of a passage in the palace in which he kept important papers. The constructor revealed the secret of this closet to the minister Roland, who took possession of the contents. It was as- serted that treasonable documents were found hère, but this is uncertain. Page 93. — I. répondit en inculpé, answered like a prisoner (who does not wish to admit the facts). 2. déguisement, déniai, subterfuge. Page 94. — 1. de Spartiate, Spartan. The Spartans were noted for their frugality. 2. substitut, deputy (district attorney). Page 95. — 1. Treilhard was a distinguished lawyer who after- wards assisted Napoléon in the préparation of his Code Civile. 2. le refers to conseil de défense. 3. Tronchet and Target were both distinguished lawyers. The latter also assisted on the Code Civile. The epithet âme pusil- lanime applied to him farther on is unjust. The state of his health P. 96-104] NOTES 153 made it impossible for him to undertake the défense of the king. He showed his courage by subséquent acts. Page 96. — i. parole sonore, high-sounding name. 2. Desèze (or de Sèze) was at this time forty-four years old. His speech was a masterpiece of éloquence. Louis XVIII, in récogni- tion of his services to his brother, ennobled him and made him judge of the Suprême Court. 3. Lamoignon. The full name was Chre'tie?i-Guillaume de La- moignon de Malesherbes (malzerb) and it is by this last name that he is known in history. He was born in Paris in 1721. His efforts to save the life of the king were of no avail and, finally, cost him his life. He was accused of treason to the republic and executed in 1794. The epithet consulaire means having held, or worthy of holding the highest offices. Page 98. — i. homme de bien, good man; bon homme might mean good natured ?nan. 2. pièces diplomatiques, state papers. Page 99. — i. Tacite, Tacitus. The "work referred to is the "Annals," which contain several examples of death chosen deliber- ately and calmly met; among others, Seneca and Thrasea Paetus. 2. fers is, literally, fe tters ; hère simply i??iprisonment, as Louis was never actually put in chains. Page 101. — 1. documents de fait, statements of /acts; argu- ments de droit, légal arguments. Page 103. — 1. la Montagne was the name applied to the extrême revolutionary party. It received this name because the members occupied the highest seats in the hall, usually called in jest la Montagne. 2. devant Pardeur, etc., in the présence of popular excitement. 3. la circonstance, the occasion. Page 104. — 1. au temp£, to the présent. 2. porter, bear, rest. 3. This bombardment took place in the summer of 1792. The Austrians and Prussians had declared war on France to compel the restoration of Louis XVI. 4. le met aux voix, puts it to vote. 154 NOTES [P. 105-113 Page 105. — I. le prononce, décides for it (the adjournment). 2. tribune, stage, platform. 3. relevaient, raised, exalted; see also note 2, page 45. Page 106. — 1. appel nominal, call by naine, roll-call. Page 107. — 1. The rive men hère mentioned were believed to be in favor of putting the king to death, while the four mentioned a few lines below were thought to be opposed to it. 2. ci-devant, former, ex-. Ail titles of nobility had been abolished by the Convention. Page 108. — 1. tribunes, seats. 2. Montagne; see note 1, page 103. Page 109. — 1. journaliers, ordinary ; suc h as they wore daily. 2. vomitoires, aisles, passages. Page 110. — 1. renversé, thrown back. 2. plus énergiquement motivé, the reason for which was more strongly stated. 3. parti girondin, Girondist party. 4. On the 3ist of December previous, Vergniaud had made a powerful speech in opposition to Robespierre and his party, show- ing the evils that would resuit to France if the king were executed. Page 111. — 1. Brissot was a prominent member of the Girondist party. He was guillotined on the same day with Ver- gniaud, October 3ist, 1793. 2. c'est un parti fini, your party {the Girondists) is dead. Page 112. — 1. Condorcet was a celebrated philosopher and mathematician. Proscribed by the party of Robespierre, he re- mained in hiding for several months. Being discovered, he poisoned himself in prison. 2. Daunou was a distinguished scholar and historian. 3. les lettres, a libéral éducation. 4. puisé, etc., drawn from his contact with the lilerature of the ancieitts. Page 113. — 1. en défilant à la tribune, as they, one after the other, look the stand. 2. See note 4, page 3. 3. comme un gage, as a pledge (of his fidelity to its principles). P. 114-127] NOTES [ 5S Page 114. — i. dépouillement du scrutin, counting of the vote. 2. relevées, drawn up. 3. de, witk. He would hâve been willing to sacrifice his life. 4. démentir son cœur, do violence to his feelings ; lit. belie his heart. Page 115. — i. Like Pilate (see Matth. 27, 24) he permitted a glaring injustice to be done while trying to évade the respon- sibility for it. Page 117. — 1. que de le faire épuiser, etc., than to make his faniily drain it drop by drop. 2. chargea son attitude, tried by his attitude. 3. Garât was a statesman and an able writer. He was at this time Minister of Justice. Lebrun had been Minister of Foreign Affairs a short time previous. 4. mettre hors de, deprive of. Page 119. — 1. His real name was Henry Essex. He was a native of Edgeworthstown in Ireland. He became the confessor of the Princess Elizabeth in 1777. After her death in May, 1794, he accompanied Louis XVIII on his journeys and died in Russia in 1807. The rue du Bac is just across the Seine from the Tuileries. 2. Fournier was called V Américain because he had been a sol- dier in the West Indies for thirteen years. For Jourdan see note 4, page 30. Page 120. — 1. gens de bien, honest men; see note 1, page 98 ; V importe sur, prevails over. 2. On this and the four following days, hired assassins murdered most of the occupants of the prisons of Paris in order to get them out of the way. The prisoners were generally supposed to be well disposed towards the king. The number is variously estimated at from 4000 to 7000. Page 123. — 1. After meilleure supply vie. Page 125. — 1. incriminées, regarded as criminal. Page 126. — 1. s'aiguisaient (u sounded), broke out sharply, shrill. Page 127. — I. After yeux and lèvres supply épuisés. 156 NOTES [P. 129-139 Page 129. — r. c'en est fait, it is ah over with. 2. les saints mystères refers to the mass. Page 130. — 1. According to the belief of the Egyptians, the soûl of the departed descends into the realm of shadows where it is obliged to undergo an examination before the judges of the dead, Osiris, Horus, Anubis, and Thoth. 2. bien avant, far on. Page 133. — 1. il s'est trompé de terme, he has used the wrong expression. It was no longer proper to speak of "the queen" because royalty had been abolished. Page 134. — 1. Charles I, when preparing for exécution, desired to be warmly dressed because if he trembled from cold, his enemies would attribute it to fear. 2. fédérés; see note 2, page 42. Page 136. — 1. In 1799 tne name °f this square was changed to Place de la Concorde. 2. This bridge is now called Pont de la Concorde. It was largely built with stones taken from the ruins of the Bastille. 3. les parapets are stone walls built along the banks of the river as a protection. 4. Les Champs-Elysées is a park, mostly filled with trees, just west of the Place de la Concorde. 5. The distance traversed is about 2 \ miles. The crowd prob- ably delayed the procession. Page 138. — 1. SOUS, about; a fréquent meaning of the prépo- sition in military language. 2. de lui-même, of his own accord. Page 139. — 1. The church of la Madeleine is at the northern end of the Rue royale, a short distance from the Place de la Con- corde, where the exécution took place. The Swiss who had falien in défense of the king on the ioth of August were also buried hère. In 181 5 Louis XVIII had the remains of his brother and of Marie Antoinette transferred to the royal vaults at St. Denis. 2. The Marseillaise is a patriotic song, composed in Strasburg P-139] NOTES 157 in 1792 by Rouget de Lisle, an officer in the French army. It was introduced into Paris by the troops from Marseilles, hence the name. The refrain referred to is as follows: Aux armes, citoyens ! formez vos bataillons ! Marchons ! qu'un sang impur abreuve nos sillons ! fceatb's /IDoOetn Olanguage Séries. Introduction priées are quoted unless otherwise stated. GERMAN GRAMMARS AND READERS. Joynes-Meissner German Grammar. A working Grammar, elementary, yet complète. Half leather. #1.12. Alternative Exercises. Can be used, for the sake of change, instead of those iit the J oynes-Meissner itself. 54 pages. 15 cts. Joynes's Shorter German Grammar. Part I of the above. Half leather. 80 cts. Harris'S German LesSOnS. Elementary Grammar and Exercises for a short course, or as introductory to advanced grammar. Cloth. 60 cts. Sheldon'S Short German Grammar. For those who want to begin reading as soon as possible, and hâve had training in some other languages. Cloth. 60 cts. Babbitt'S German at Sight. A syllabus of elementary grammar, with sugges- tions and practice work for reading at sight. Paper. 10 cts. Taulhaber's One Year Course in German. A brief synopsis of «lementary grammar, with exercises for translation. Cloth. 60 cts. Meissner's German Conversation. Not a phrase book nor a method book, but a scheme of rational conversation. Cloth. 65 cts. Harris'S German Composition. Elementary, progressive,, and varied sélections, with full notes and vocabulary. Cloth. 50 cts. Eatfield's Materials for German Composition. Based on Immensee and on Hoher ais die Kirche. Paper. 33 pages. Each 12 cts. StUven'S Praktische Anf angfSgriïnde. A conversational beginning book with vocabulary and grammatical appendix. Cloth. 203 pages. 70 cts. Toster's Geschichten und Mârchen. The easiest reading for young children. Cloth. 40 cts.' Guerber'S Marchen und Erzahlungen, I. With vocabulary and questions in German on the text. Cloth. 162 pages. 60 cts. Guerber's Mârchen und Erzahlungen, H. With vocabulary. Follows the above or serves as independent reader. Cloth. 202 pages. 65 cts. Joynes's German Reader. Progressive, both in text and notes, has a complète vocabulary, also Enghsh Exercises. Half leather, 90 cts. Cloth, 75 cts. 3)eutSCh'S Colloquial German Reader. Anecdotes, tables of phrases and idioms > and sélections in prose and verse, with notes and vocabulary. Cloth. 90 cts. 3oisen'S German Prose Reader. Easy and interesting sélections of graded prose, with notes, and an Index which serves as a vocabulary. Cloth. 90 cts. HUSS'S German Reader. Easy and slowly progressive sélections in prose and verse. With especial attention to cognâtes. Cloth. 000 pages. 00 cts. SpanhOOfd'S LehrbUCh der deutSChen Sprache. Grammar, conversation and exercises, with vocabulary for beginners. Cloth. 312 pages. $1.00. Heath's German-English and English-German Dictionary. Fully adéquate for the ordinary wants of the student. Cloth. Retail price, $1.50. Complète Catalogue of Modem Language Texts sent on requett. Ibeatb's /iDofcern %ar\QMQe Séries. Introduction priées are quoted unies s otherwise staled, ELEMENTARY GERMAN TEXTS. Grimm's Mârchen and Schiller'S Der Taucher (van der Smissen). Notes and vocabulary. Marchen in Roman type; Taucher in German type. 65 cts. Andersen 'S Mârchen (Super). Easy German, free from antiquated and dialectical expressions. With notes and vocabulary. Cloth. 70 cts. Andersen 'S BilderbUCh Ohne Bilder. With notes and vocabulary by Dr. Wil- helm Bernhardt, Washington, D. C. Boards. 130 pages. 30 cts. Leander'S Trâumereien. Fairy taies with notes and vocabulary by Professor van der Smissen, of the University of Toronto. • Boards. 180 pages. 40 cts. Volkmann'S Kleine Geschichten. Four very easy taies, with notes and vocabu- lary by Dr.Wilhelm Bernhardt. Boards. 99 pages. 30 cts. Storm's Immensee. With notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt, Washington, D. C. 120 pages. Cloth, 50 cts.; boards, 30 cts. Heyse'S L'Arrabbiata.. With notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt, Washington, D. C. Boards. 80 pages. 25 cts. Von Hillern'S Hoher alS die Kirche. With notes by S. W. Clary, and with a vocabulary. Boards. ic6 pages. 25 cts. Hauff S Der Zwergf Nase. With introduction by Professor Grandgent of Harvard University. No notes. Paper. 44 pages. 15 cts. - Hauff 'S Das kalte Herz. Notes and vocabulary by Professor van der Smissen, University of Toronto. Boards. 192 pages. (Roman type.) 40 cts. Ali Baba and the Forty Thieves. With introduction by Professor Grandgent of Harvard University. No notes. Paper. 53 pages. 20 cts. Schiller 'S Der Taucher. With notes and vocabulary by Professor Van der Smissen of the University of Toronto. Paper. 24 pages. 12 cts. Schiller 'S Der Neffe alS Onkel. Notes and vocabulary by Professor Beresford- Webb, Wellington Collège, England. Paper. 128 pages. 30 cts. Baumbach'S Waldnovellen. Six little stories, with notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt. Boards. 161 pages. 35 cts. Frommel's Eingeschneit. With notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bern- hardt. Cloth. 122 pages. 30 cts. Spyri'S Rosenresli. With notes and vocabulary for beginners, by Hélène H. Boll, of the High School, New Haven, Conn. Boards. 62 pages. 25 cts. Spyri'S Moni der GeiSSbub. With vocabulary by H. A. Guerber. Boards. 76 pages. 25 cts. Zschikke'S Der zerbrochene Krugf. With notes, vocabulary and English exer- cises by Professor E. S. Joynes. Boards. 88 pages. 25 cts. Baumbach'S NiCOtiana und andere Erzâhlungen. Five stories with notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt. Boards. 115 pages. 30 cts. Complète Catalogue of Modem Language Texts sent on request, Ibeatb's /IDoDern Xan^uage Séries. INTERMEDIATE GERMAN TEXTS. (Partial List.) Sclliller'S Der Geisterseher. Part I. With notes and vocabulary by Professor Joynes of South Carolina Collège. Paper. 124 pages. 30 cts. Sélections for Sight Translation. Fifty fifteen-line extracts compiled by Mme. G. F. Mondan, High School, Bridgeport, Conn. Paper. 48 pages. 15 cts. Sélections for Advanced Sight Translation. Compiled by Rose Chamberlin, Bryn Mawr Collège. Paper. 48 pages. 15 cts. Benedix'S Die Hocnzeitsreise. With notes by Natalie Schiefferdecker, of Abbott Academy. Boards. 68 pages. 25 cts. Arnold'S Fritz anf Ferien. With notes by A. W. Spanhoofd, Director of Ger- man in the High Schools of Washington, D. C. Boards. 59 pages. 25 cts. Ans Herz nnd Welt. Two stories, with notes by Dr. Wilhelm Bernhardt. Boards. 100 pages. 25 cts. ÏTovelletten-Bibliothek. Vol. I. Six stories, selected and edited with notes by Dr. Wilhelm Bernhardt. Cloth. 182 pages. 60 cts. Hovelletten-Bibliothek. Vol. II. Six stories selected and edited as above. Cloth. 152 pages. 60 cts. Un ter dem Cnristbaum. Five Christmas Stories by Hélène Stokl, with notes by Dr. Wilhelm Bernhardt. Cloth. 171 pages. 60 cts. Hoffman'S HistoriSChe Erzâblungen. Four important periods of German history, with notes by Professor Beresford-Webb of Wellington Collège, Eng- land. Boards. 110 pages. 25 cts. "Wîldenbrnch'S DaS edle Blnt. Edited with notes by Professor F. G. G. Schmidt, University of Oregon. Boards. 58 pages. 20 cts. Wildenbrnch'S Der Letzte. With notes by Professor F. G. G. Schmidt, of the University of Oregon. Boards. 78 pages. 25 cts. Stif ter'S Das Haidedorf . A little prose idyl, with notes by Professor Heller of Washington University, St. Louis. Paper. 54 pages. 20 cts. ChamiSSO'S Peter Schleminl. With notes by Professor Primer of the University of Texas. Boards. 100 pages. 25 cts. Eichendorff 's Ans dem Leben eines Tangenichts. With notes by Professor Osthaus of Indiana University. Boards. 183 pages. 35 cts. Heine'S Die Harzreise. With notes by Professor van Daell of the Massachusetts Institute of Technology. Boards. 102 pages. 25 cts. Jensen'S Die branne Erica. With notes by Professor Joynes of South Carolina Collège. Boards. 106 pages. 25 cts. Holbergf's lïiels Klim. Sélections edited by E. H. Babbitt of Columbia Collège. Paper. 64 pages. 20 cts. Meyer'S Gnstav Adolfs Pagfe. With full notes by Professor Heller of Washing- ton University. Paper. 85 pages. 25 cts. Sndermann'S Der Katzensteg. Abridged and edited by Professor Wells of the University of the South. Cloth. 210 pages. 40 cts. Complète Catalogue of Modem Language Texts sent on request. Ibeatb's /Ifoo&ern Xanguage Séries. INTERMEDIATE GERMAN TEXTS. (Partial List.) Stille Wasser. Three taies by Crâne, Hoffmann and Wildenbruch, with notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt. Cloth. 160 pages. 35 cts. Auf der Sonnenseite. Sixhumorous stories by Seidel, Sudermann, and others, with notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt. Boards. 153 pages. 35 cts. Gerstâcker'S Germelshausen. With notes by Professor Osthaus, Indiana Uni- versity, and with vocabulary. Boards. 83 pages. 25 cts. Baumbach'S Die Nonna. With notes and vocabulary by Dr. Wilhelm Bernhardt, Washington, D. C. Boards. 108 pages. 30 cts. Riehl's Culturgreschichtliche Novellen. See two following texts. RieiLl's Der Fluch der Schônheit. With notes by Professor Thomas, Columbia University. Boards. 84 pages. 25 cts. Riehi's Das Spielmannskind ; Der stumme Ratsherr. Two stories with notes by A. F. Eaton, Colorado Collège. Boards. 93 pages. 25 cts. François'S PhOSphortlS Eollunder. With notes by Oscar Faulhaber. Paper. 77 pages. 20 cts. Onkel und Nichte. An original story by Oscar Faulhaber. No notes. Paper 64 pages. 20 cts. Etmer-Eschenbach's Die Freiherren von Gemperlein. Edited by Professor Hohlfeld, Vanderbilt University. Boards. 138 pages. 30 cts. Freytagf'S Die Journalisten. With commentary by Professor Toy of the Uni- versity of North Carolina. Boards. 168 pages. 30 cts. Schiller'S Jungfrail VOn Orléans. With introduction and notes by Professor Wells of the University of the South. Cloth. Illustrated. 248 pages. 60 cts. Schiller'S Maria Stuart. With introduction and notes by Professor Rhoades, University of Illinois. Cloth. Illustrated. 254 pages. 60 cts. Schiller'S Wilhelm Tell. With introduction and ndtes by Professor Deering of Western Reserve University. Cloth. Illustrated. 280 pages. 50 cts. Baumoach'S Der Schwiegfersohn. With notes by Dr. Wilhelm Bernhardt. Boards. 130 pages. 30 cts ; with vocabulary, 40 cts. Benedix's Plautus nnd Terenz ; Die Sonntagsjâger. Comédies edited by Professor Wells of the University of the South. Boards. 116 pages. 25 cts. Moser'S Kdpnickerstrasse 120. A comedy with introduction and notes by Pro- fessor Wells of the University of the South. Boards. 169 pages. 30 cts. Moser'S Der Bibliothekar. Comedy with introduction and notes by Professor Wells of the University of the South. Boards. 144 pages. 30 cts. Drei kleine LustSpiele. Gûnstige Vorzeichen y Der Prozess, Einer muss hei- raten. Edited with notes by Professor Wells of the University of the South. Boards. 126 pages. 30 cts. Helfcigf'S Komodie auf der Hochschule. With introduction and notes by Pro- fessor Wells of the University of the South. Boards. 145 pages. 30 cts. Complète Catalogue of Modem Lattguage Texts sent on request* ADVANCED GERMAN TEXTS. Schiller'S Ballads. With introduction and notes by Professor Johnson of Bowdoin Collège. Cloth. 182 pages. 60 cts. Scheffel'S Trompeter von Sàkkingen. Abridged and edited by Professor Wenckebach of Wellesley Collège. Cloth. Illustrated. 197 pages. 65 cts. Scheffel'S Ekkehard. Abridged and edited by Professor Caria Wenckebach of Wellesley Collège. Cloth. Illustrated. 241 pages. 70 cts. Freytag's Ans dem Staat Friedrichs des Grossen. With notes by Professor Hagar of Owens Collège, England. Boards. 123 pages. 25 cts. Freytag's Ans dem Jahrhundert des grossen Krieges. Edited by Professor Rhoades, of the University of Illinois. 168 pages. 35 cts. Freytagf'S Rittmeister VOn Alt-Rosen. With introduction and notes by Pro- fessor Hatfield of Northwestern University. Cloth. 213 pages. 70 cts. Lessing's Minna VOn Barnhelm. With introduction and notes by Professor Primer of the University of Texas. Cloth. 216 pages. 60 cts. Lessing's Nathan der Weise. With introduction and notes by Professor Primer of the University of Texas. Cloth. 338 pages. 90 cts. Lessing'S Emilia Galotti. With introduction and notes by Professor Winkler of the University of Michigan. Cloth. 169 pages. 60 cts. Goethe'S Sesenheim. From Dichtungund Wahrheit. With notes by Profes- sor Huss of Princeton. Paper. 90 pages. 25 cts. Goethe'S Meisterwerke. Sélections in prose and verse, with copious notes by Dr. Bernhardt of Washington. Cloth. 285 pages. $1.25. Goethe'S Bichtnngf nnd Wahrheit. (I-IV.) Edited by Professor C. A. Buch- heim of King's Collège, London. Cloth. 339 pages. 90 cts. Goethe's Hermann nnd Borothea. With introduction and notes by Professor Hewett of Cornell University. Cloth. 293 pages. 75 cts. Goethe's Iphigenie. With introduction and notes by Professor L. A. Rhoades of the University of Illinois. Cloth. 170 pages. 65 cts. Goethe'S TorqnatO Tasso. With introduction and notes by Professor Thomas of Columbia University. Cloth. 245 pages. 75 cts. Goethe's Fanst. Part I. With introduction and notes by Professor Thomas of Columbia University. Cloth. 435 pages. $1.12. Goethe'S Fanst. Part II. With introduction and notes by Professor Thomas of Columbia University. Cloth. 533 pages. $1.50. Heine'S Poems. Selected and edited with notes by Professor White of Cornell University. Cloth. 232 pages. 75 cts. Walther'S Meeresknnde. (Scientific German.) Notes and vocabulary by S. A. Sterling of the University of Wisconsin. Cloth. 190 pages. 75 cts. Gore'S German Science Reader. Introductory reader in scientific German, with notes and vocabulary. Cloth. 195 pages. 75 cts. Efodges'S Scientific German. Selected and edited by Professor Hodges, formerly of Harvard University. Cloth. 203 pages. 75 cts. Wenckebach's Dentsche Literatnrgeschichte. Vol. I (to noo a.d.) with Musterstûcke. Boards. 212 pages. 50 cts. Wenckebach's Meisterwerke des Mittelalters. Sélections from German translations of the masterpieces of the Middle Ages. Cloth, 300 pages. $1.26. Ibeatb's /IDo&ern Xanauage Séries* FRENCH GRAMMARS AND READERS. Edgren's Compendious French Grammar. Adapted to the needs of the begin- ner and the advanced student. Half leather. $1.12. Edgxen's French Grammar, Part I. For those who wish to Ieam quickly to read French. 35 cts. Supplementary Exercises to Edgxen's French Grammar (Locard) . French- English and English-French exercises to accompany each lesson. 12 cts. Grandgent's Short French Grammar. Brief, yet complète enough for ail elementary work. 60 cents. With Lessons and Exercises, 75 cts. Grandgent's French Lessons and Exercises. Necessarily used with the Short French Grammar. First Year's Course for H igh Schools, No. 1; First Year 's Course for Collèges, No. 1. Limp cloth. 15 cts. each. Grandgent's French Lessons and Exercises. First Year's Course for Grammar Schools. Limp cloth. 59 pages. 25 cts. Second Year* s Course for Grammar Schools. Limp cloth. 72 pages. 30 cents. Grandgent's Materials for French Composition. Five pamphlets based on La Pipe de Jean. Bart, La dernière classe, Le Siège de Berlin, Peppino % L'Abbé Constantin, respectively. Each, 12 cts. Grandgfent'S French Composition. Elementary, progressive and varied sélections, with full notes and vocabulary, Cloth. 150 pages. 50 cts. Kimbairs Materials for French Composition. Based on Colomba, for second year's work ; on La Belle-Nivemaise, for third year's work. Each, 12 cts. Storr's Hints on French Syntax. With exercises. Limp cloth. 30 cts. Marcou's French Review Exercises. With notes and vocabulary. Limp cloth. 34 pages. 20 cts. Houghton'S French t>y Reading. Begins with interlinear, and gives in the course of the book the whole of elementary grammar, with reading matter, notes, and vocabulary. Half leather. $1.12. Hotchkiss's Le Premier Livre de Français. A conversational introduction to French, ter young pupils. Boards. Illustrated. 79 pages. 35 cts. Fontaine 's Livre de Lecture et de Conversation. Entirely in French. Com- bines Reading, Conversation, and Grammar. 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Jules Verne's L'Expédition de la Jeune Hardie. With notes, vocabulary, and appendixesby W. S. Lyon. Boards. 95 pages. 25 cts. Gervais'S Un Cas de Conscience. With notes, vocabulary, and appendixes by R. P. Horsley. Boards. 86 pages. 25 cts. Génin'S Le Petit Tailleur Bouton. With notes, vocabulary and appendixes by W. S. Lyon. Paper. 88 pages. 25 cts. Assollant's Une Aventure du Célèbre Pierrot. With notes, vocabulary, and appendixes by R. E. Pain. Paper. 93 pages. 25 cts. Muller's Les Grandes Découvertes Modernes. Talks on Photography and Telegraphy. With notes, vocabulary, and appendixes by F. E. B. Wale. Paper. 88 pages. 25 cts. Récits de Guerre et de Révolution. Selected and edited, with notes, vocabu- lary, and appendixes by B. Minssen. Paper. 91 pages. 25 cts. Bruno 'S Les Enfants Patriotes. With notes, vocabulary, and appendixes by W. S. Lyon. Paper. 94 pages. 25 cts. Bedollière'S La Mère Michel et Son Chat. With notes, vocabulary and appen- dixes by W. S. Lyon. Boards. 96 pages. 25 cts. Legouvé and Labiche 's La Cigale chez les Fourmis. A comedy in one act, with notes by W. H. Witherby. Boards. 56 pages. 20 cts. Labiche and Martin's Le Voyage de M. Perrichon. A comedy with introduc- tion and notes by Professor Wells of the University of the South. Boards. 108 pages. 25 cts. Labiche and Martin's La Poudre aux Yeux. Comedy with notes by Professor Wells, University of the South. Boards. 92 pages. 25 cts. Dumas's L'Evasion du Duc de Beaufort. With notes by D. B. Kitchen. Boards. 91 pages. 25 cts. Assollant's Récits de la Vieille France. With notes by E. B. Wauton. Paper. 78 pages. 25 cts. Berthet'S Le Pacte de Famine. With notes by B. B. Dickinson. Boards. 94 pages. 25 cts. Erckmann-Chatrian's L'Histoire d'un Paysan. With notes by W. S. Lyon. Paper. 94 pages. 25 cts. France 'S Abeille. With notes by C. P. Lebon of the Boston English High School. Paper. 94 pages. 25 cts. La Main Malheureuse. With complète and detailed vocabulary, by H. A. Guer- ber, Nyack, N. Y. Boards. 106 pages. 25 cts. Enault'S Le Chien du Capitaine. Notes and vocabulary, by C. Fontaine, Di- rector of French, High Schools, Washington, D. C. Boards. 142 pages. 35 cts. Trois Contes Choisis par Daudet. (Le Siège de Berlin, La dernière Classe, La Mule du Pape.) With notes by Professor Sanderson. Paper. 15 cts. Erckmann-Chatrian's Le Conscrit de 1813. Notes and vocabulary, by Pro- fessor Super, Dickinson Collège. Cloth. 216 pages. 65 cts. Boards. 45 cts. Sélections for Sight Translation. Fifty fifteen-line extracts compiled by Miss Bruce of the High School, Newton, Mass. Paper. 38 pages. 15 cts. Complète Catalogue of Modem Language texts sent on requesU Ibeatb's /B>obern XanQuage Séries» INTERMEDIATE FRENCH TEXTS. (Partial List.) Dumas'S La Tulipe Noire. With notes by Prof essor C. Fontaine, Central High School, Washington, D. C. Boards. 220 pages. 40 cts. Erckmann-Chatrian'S "Waterloo. Abridged and annotated by Professor O. B. Super of Dickinson Collège. Boards. i8q pages. 35 cts. AbOUt'S Le Roi des Montagnes. Edited by Professor Thomas Logie. Cloth. 238 pages. 40 cts. Pailleron'S Le Monde OÙ l'on S'ennnie. A comedy with notes by Professor Pendleton of Bethany Collège, W. Va. Boards. 138 pages. 30 cts. Souvestre'S L« Mari de Mme de Solange. With notes by Professor Super of Dickinson Collège. Paper. 59 pages. 20 cts. Historiettes Modernes, Vol. I. Short modem stories, selected and edited, with notes, by C. Fontaine, Director of French in the High Schools of Washington, D. C. Cloth. 162 pages. 60 cts. Historiettes Modernes, Vol. II. Short stories as above. Cloth. 160 pages. 60 cts. Fleurs de France. A collection of short and choice French stories of récent date with notes by C. Fontaine, Washington, D. C. Cloth. 158 pages. 60 cts. Sandeau'S Mlle de la Seiglière. With introduction and notes by Professer Warren of Adelbert Collège. Boards. 158 pages. 30 cts. Souvestre'S Un Philosophe SOUS les ToitS. With notes and vocabulary by Professor Frazer of the University of Toronto. Cloth. 283 pages. 80 cts. Without vocabulary. Cloth. 178 pages. 50 cts. Souvestre's Les Confessions d'un Ouvrier. With notes by Professor Super of Dickinson Collège. Paper. 127 pages. 25 cts. Augfier'S Le Gendre de M. Poirier. One of the masterpieces of modem comedy. Edited by Professor Wells of the University of the South. Boards. 118 pages. 25 cts. Mérimée'S Colomba. With notes by Professor J. A. Fontaine of Bryn Mawr Collège. 192 pages. Cloth, 60 cts ; boards, 35 cts. Mérimée's Chronique du Règne de Charles IX. With notes by Professor P. Desages, Cheltenham Collège, England. Paper. 119 pages. 25 cts. Sand'S La Mare au Diable. With notes by Professor F. C. de Sumichrast of Harvard. . Boards. 122 pages. 25 cts. Sand'S La Petite Fadette. With notes by F. Astoh-Binns, Balliol Collège, O ford, England. Boards. 142 pages. 30 cts. De Vigny'S Le Cachet Rouge. With notes by Professor Fortier of Tular University. Paper. 60 pages. 20 cts. De Vigny'S La Canne de Jonc. Edited by Professor Spiers, with Introductio by Professor Cohn of Columbia University. Boards. 218 pages. 40 cts. Halévy'S L'Abbé Constantin. Edited with notes, by Professor Thomas Logi Boards. 160 pages. 30 cts. Complète Catalogue of Modem Language Texts sent on requesi Ibeatb's ZlDo&ern Xanguage Séries. » INTERMEDIARE FRENCH TEXTS. (Partial List.) Lamartine'S Jeanne d'Arc. Edited by Professor Barrère, Royal Military Acad- emy, Woolwich, England. Cloth. 109 pages. 30 cts. Victor HugO'S La Chute. From Les Misérables. Edited with notes by Profes- sor Huss of Princeton. Boards. 97 pages. 25 cts. Victor HugO'S Bug" Jargal. With notes by Professor Boïelle of Dulwich Col- lège, England. Boards. 238 pages. 40 cts. Champfleury'S Le Violon de Faïence. With notes by Professor Clovis Bévenot Mason Collège, England. Paper. 118 pages. 25 cts. Gautier's Voyage en Espagne. With notes by H. C. Steel. Paper. 112 pages. 25 cts. Balzac's Le Curé de Tours. With notes by Professor C. R. Carter, Wellington Collège, England. Boards. 98 pages. 25 cts. Daudet'S La Belle-Nivernaise. With notes by Professor Boïelle of Dulwiofe Collège, England. Boards. 104 pages. 25 cts. Theuriet'S Bigarreau. With notes by C. Fontaine, Washington, D. C. Boards. 68 pages. 25 cts. Advanced Sélections for Sight Translation. Extracts, twenty to fifty lines long, compiled by Mme. T. F. Colin of Miss Baldwin's School, Bryn Mawr, Pa. Paper. 48 pages. 15 cts. Dumas' S La Question d'Argent. Comedy edited by G. N. Henning, Assistant in French, Harvard University. Boards. 136 pages. 30 cts. Lesage's Gil Blas. Abbreviated and edited, with introduction and notes, by Pro- fessor Cohn of Columbia University, and Professor Sanderson, formerly of Har- vard University. Cloth. 224 pages. 40 cts. Sarcey'S Le Siège de Paris. With introduction and notes by Professor I. H. B. Spiers, of William Penn Charter School, Philadelphia. Boards. 188 pages. 35 cts. Loti'S Pêcheur d'Islande. With notes by R. J. Morich. Boards. 30 cts. Beaumarchais'S Le Barbier de Séville. Comedy with introduction and notes by Professor Spiers of William Penn Charter School. Boards. 25 cts. Molière'S Le Bourgeois Gentilhomme. With introduction and notes by Profes- sor Warren of Adelbert Collège. Boards. 138 pages. 30 cts. Molière 'S L'Avare. With introduction and notes by Professor Levi of the Uni- versity of Michigan. Cloth. 000 pages. 00 cents. Racine's Esther. With introduction, notes, and appendixes by Professor I. H. B. Spiers of William Penn Charter School. Paper, no pages. 25 cts. Racine's Athalie. With introduction and notes by Professor Eggert of Vander- bilt University. 156 pages. Cloth, 50 cts ; boards, 30 cts. Racine's Andromaque. With introduction and notes by Professor B. W. Wells of the University of the South. Cloth. 144 pages. 30 cts. Complète Catalogue of Modem Language Texts sent on reçues t. Ibeatb's jfflDofcern Xanguage Séries* ADVANCED FRENCH TEXTS. De Vigliy's Cinq Mars. An abbreviated édition with introduction and notes by Professor Sankey of Harrow School, England. Cloth. 292 pages. 70 cts. Zola'S La Débâcle. Abbreviated and annotated by Professor Wells, of the Univer- sity ot the bouth. Cloth. 292 pages. 70 cts. Choix d'Extraits de Daudet. Selected and edited with notes by William Price Instructor in Yale U niversity. Paper. 61 pages. 20 cts. Sept Grands Auteurs du XIXe Siècle. Lectures in easy French on Lamartine Hugo de Vigny, de Musset, Gautier, Mérimée, Coppée, by Professor Fortier ot lulane University. Cloth. 160 pages. 60 cts. French LyrîCS. Selected and edited with notes by Professor Bowen of the Uni- versity of Ohio. Cloth. 198 pages. 60 cts. Lamartine's Méditations. Selected and edited by Professor Curme of North- western Umversity. Cloth. 216 pages. 75 cts. Victor HugO'S Hernani. With introduction and notes by Professor Matzke of Leland Stanford Umversity. Cloth. 228 pages. 60 cts. Victor HugfO'S Ruy Blas. With introduction and notes by Professor Garner of the U. S. Naval Academy, Annapolis. Cloth. 253 pages. 65 cts. Corneille 'S Le Cid. With introduction and notes by Professor Warren of Adel- bert Collège. 164 pages. Cloth, 50 cts.; boards, 30 cts. Corneille 'S Polyeucte. With introduction and notes by Professor Fortier of Tulane University. Boards. 138 pages. 30 cts. Molière'S Le Misanthrope. With introduction and notes, by Professor C. A Eggert. Cloth. 177 pages. 30 cts. Molière/S Les Femmes Savantes. With introduction and notes by Professsor Fortier of Tulane University. 143 pages. 30 cts. Molière's Le Tartuffe. With foot-notes by Professor Gasc, England. Boards 25 cts. Molière' S Le Médecin Malgré Lui. With foot-notes by Professor Gasc Eng- land. Paper. 57 pages. 15 cts. Piron'S La Métromanie. Comedy in verse, with notes by Professor Delbos England. Paper. 180 pages. 40 cts. Warren' s Primer of French Literature. An historical handbook. Cloth. 2 5° pages. 75 cts. Taine's Introduction à l'Histoire de la Littérature Anglaise. With essay on Taine by Irving Babbitt, Harvard University. Paper. 48 pages. 20 cts. Duval's Histoire de la Littérature Française. In easy French. From earli- est times to the présent. Cloth. 348 pages. $1.00. Voltaire 'S Prose. Selected and edited by Professors Cohn and. Woodward of Columbia University. Cloth. 479 pages. $1.00. French Prose Of the XVIIth Century. Selected and edited by Pjofessor War- ren of Adelbert Collège. Cloth. 000 pages. 00 cts. La Triade Française. Poems of Lamartine, Musset and Hugo, with intro* ductions and notes by L. Both-Hendriksen. Cloth. 212 pages. 75 cts. Complète Catalogue of Modem Language Texts sent on request. IBS ?0 ,-,„M 779-21 11 (724)779-21^ i» 003 827 910 5 ■ ■ • ■ m