L. ? .."*» #■ ••*. Ar- -r K.; ^•«k»'^ 'T. ^ ; LIBRARY OF CONGRESS, UNITED STATES OF AMERICA. 5 ibirti OUVRAGES DU MEME AUTEUR PUBLIÉS EN ANGLAIS LA LANGUE DES GRECS. 1 volume. HISTOIRE DE LA GRÈCE. Depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos jours. 2 forts volumes. LA GRÈCE DANS LES TEMPS HOMÉRIQUES. 1 volume. CAUSERIES AVEC ÉSOPE. 1 volume. CONTES TIRÉS DE SHAKESPEARE D'après l'Anglais de Charles et Mary Lamb par T. T. TIMAYENIS DIRECTEUR DE L'ÉCOLE DES LANGUES DE NEW YORK CHEVALIER DE L'ORDRE ROYAL GREC DU SAUVEUR ,-£t£vOFCO SEP U 6* & WAS NEW YORK LIBRAIRIE CHARLES SCRIBNER'S SONS PARIS : LIBRAIRIE HACHETTE ET C™ 79, Boulevard Saint-Germain, 79 1886 7TfaS77 Copyright, 1886, Bt CHAULES SCRIBNER'S SONS. Press of J. J. Little & Co. Astor Place, New York. WHITTLESEY D. SEARLS TEMOIGNAGE D' AMITIE DEUX MOTS AU LECTEUR. En présentant ce modeste volume aux Français et aux in- nombrables amis de la langue française, j'ai la confiance de leur rendre un véritable service. Rien n'est plus universellement connu que le nom et la gloire de Shakespeare ; rien ne l'est moins peut-être, en dehors de quelques cercles privilégiés d'Europe et des Etats-Unis, que l'ad- mirable contexture de ses inimitables productions. Donner au public la quintessence de l'œuvre du grand tragique anglais ; mettre en relief dans une narration succincte, mais toujours attrayante, la vivifiante philosophie et la saine morale qui y abondent ; revêtir le tout du splendide manteau de la langue de Bossuet et de Molière, tel est le triple but que je me suis proposé dans cet ouvrage. Et je me fais un plaisir autant qu'un devoir de témoigner ici toute ma reconnaissance à mon excellent ami le professeur Alfred M. Cotte, publiciste distingué et ancien directeur du Collège franco-américain de Fort Washington, pour la préface dont il a bien voulu faire précéder ces contes, et pour l'intelli- gence et le dévoûment avec lesquels il m'a secondé dans ma très agréable tâche. T. T. Timayenis. WILLIAM SHAKESPEAKE. C'est un fait étrange que les deux plus grands poètes qu'aient produits l'antiquité et le XVI e siècle de notre ère, soient précisément les deux hommes dont la vie privée est le plus enveloppée de doutes et d'obscurité. Sept villes de l'ancien monde grec se sont disputé l'honneur d'avoir donné le jour à Homère, et certaine critique moderne a été jusqu'à douter que tant de génie ait été personnifié dans un seul homme. L'Iliade et l'Odyssée sont là, faits indiscutables, faits immenses dont l'influence a été, et est encore incalculable dans le monde des lettres et de la poésie ; mais de leur auteur, ou de leurs auteurs, nous en sommes réduits à dire, comme Socrate : "Ce que l'on sait le mieux, c'est que l'on ne sait rien." Il en est presque de même du géant de l'intelligence qui a nom Shakespeare. Nous savons qu'il naquit à Stratford-sur-Avon, petite ville du comté de Warwick, dont la capitale, située à une vingtaine de miles de la cité manufacturière de Birmingham et à plus de cent milles de Londres, pos- sède la magnifique résidence seigneuriale des comtes de Warwick, fameuse par ses tours de Guy et de César, vieilles de plus de six siècles, et hautes, respective- ment, de 128 et de 147 pieds. La tradition montre avec orgueil, dans la rue Hen- x WILLIAM SHAKESPEARE. ley, à Stratford, l'humble maison où Fou croit que Shakespeare vint au monde, en Avril 1564. Mais, de la naissance du poète jusqu'à son mariage, à Fâge de dix-neuf ans, avec Anne Hathaway, fille d'un petit propriétaire voisin, du bourg de Shottery, nous ne savons absolument rien d'authentique. Son père, John, fut, dit-on, gantier, engraisseur de bétail, boucher, marchand de laine, puis proprié- taire, conseiller municipal, et enfin maire de Strat- ford. Sa mère, Marie Arden, descendait d'une très ancienne famille, assez riche même ; mais c'est tout ce que les contemporains nous ont appris d'elle. Quant au nom de Shakespeare — dont l'orthographe est aujourd'hui fixée et que le monde anglais pro- nonce Chekspire — il apparaît dans les documents du temps avec maintes variations, telles que Shakspeare, Shakspere, Shakspur, Shagspur, Saxpere, Ohaksper, Shaksper, etc. Le poète lui-même ne semble pas avoir été très sûr de Tépellation de ce vocable fa- milial, car il l'a écrit de sa propre main avec une in- dépendance de plume qui nous fait sourire aujour- d'hui et qui l'eût, de nos jours, fort embarrassé dans des questions d'héritage et de passe-ports. D'une nature impressionnable et rêveuse, Shake- speare subit facilement l'influence des troupes d'ac- teurs ambulants qui parcouraient alors l'Angleterre et visitaient fréquemment les sites pittoresques et en- chanteurs échelonnés sur les bords du poétique Avon. De 1569, alors qu'il n'avait que cinq ans, jusqu'à 1587, plus de vingt compagnies de comédiens passèrent et jouèrent à Stratford. WILLIAM SHAKESPEARE. x i Deux bons acteurs de cette époque, Burbage et Green, étaient enfants de cette petite ville. Shakes- peare les connut intimement, et il est permis de sup- poser que cette intimité contribua à le dégoûter promptement du métier de boucher que son père lui faisait exercer dans sa boutique avec droit de future succession. Toujours est-il qu'entraîné par une impérieuse voca- tion vers le théâtre, il y commença sa carrière comme souffleur en second. Quand il eut vingt-trois ans, c'est-à-dire quatre ans de mariage avec Anne Hatha- way, qu'il avait eu le tort de prendre huit ans plus âgée que lui-même, il secoua le joug conjugal, que l'âpre caractère de sa moitié rendait de plus en plus lourd, et s'en alla à Londres, où il s'attacha à la troupe de l'illustre Ben Jonson. C'était un type curieux de bohème de lettres que ce .contemporain de Shakespeare. Il n'avait que dix ans de plus que le futur auteur àïHamlet et demeura tou- jours son ami et son admirateur. Maçon de son état, il jeta soudainement la truelle aux orties, et, né poète, comme le jeune boucher de Stratford, il devint acteur et dramatiste distingué, avec autant d'aisance que d'autres deviennent épiciers ou marchands des quatre saisons. Mais, tout d'abord, il se fit soldat et servit dans les Flandres. Un duel malheureux faillit lui coûter la vie comme meurtrier. Puis, il se maria, et, en 1598, donna au théâtre anglais sa comédie : A cha- cun son humeur, qu'il fit suivre chaque année d'une pièce nouvelle. Un jour, il fut condamné à avoir le nez et les oreilles coupés, pour s'être permis de traiter xii WILLIAM SHAKESPEARE. haut la main les Ecossais, dans sa comédie : Eastward Hoe. Mais Jacques I er lui fît grâce et l'attacha à sa cour, comme grand-maître des divertissements royaux, et comme poète lauréat, avec un salaire de 2,500 francs, somme énorme à cette époque. Néanmoins, Ben trouva moyen de rester pauvre avec ses bénéfices de directeur de théâtre, ses honoraires de la cour et une pension de la cité de Londres. Il mourut en 1637, et fut enterré à "Westminster Abbey, où le visiteur peut lire, dans le coin des poètes, cette épitaphe, courte mais flatteuse : Rare Ben Jonson ! C'est de lui que Dryden a écrit : " Shakespeare fut l'Homère, le père de nos poètes dramatiques. Jonson en fut le Virgile. Il fut le maître de la littérature bien soignée. J'admire Jonson, mais j'aime Shakespeare d'amour ! " Tel fut l'homme qui alluma, de ses encouragements toujours désintéressés, le feu sacré qui sommeillait chez Shakespeare. Tout d'abord, celui-ci se contenta de revoir et de perfectionner les productions de Jonson et des auteurs dramatiques de son temps. Mais, dès 1592, le futur " barde de l'humanité " volait de ses propres ailes et devenait le favori d'Elizabeth, comme il le fut, plus tard, de Jacques I er et du comte de Southampton. Bien qu'on ignore absolument dans quel ordre pa- rurent les trente drames ou comédies qui portent in- discutablement son cachet d'écrivain et de penseur, on peut affirmer que toutes ces pièces furent composées de 1590 à 1613, c'est à dire en vingt-trois, ans. De son vivant, ses poèmes : Vénus et Adonis et Y En- WILLIAM SHAKESPEARE. x {^ lavement de Lucrèce, furent les seuls publiés ; mais on a une copie àHIamlet, datée de 1602 ; des exemplaires du Roi Lear, imprimés en 1607, et de la Tempête en 1611. Ce n'est qu'en 1632 que la collection de ses œuvres pa- rut en in-folio. En 1830, on comptait 82 éditions de son Théâtre. Le nombre en a plus que triplé depuis. Concernant sa mort, nous avons pour tout document cette entrée passablement significative au journal tenu par le révérend John Ward, vicaire de Stratford : — April 2Srd 1616 : Shakspeare, Drayton and Ben Jonson had a merr y -meeting and, it seems, drank too hard, for Shakspeare died to-day ofafever contracted. Ce qui veut dire, en bon français : — 23 avril 1616 : Shakspeare, Drayton et Ben Jon- son ont fait, ces jours-ci, une noce pendant laquelle ils ont, sans doute, bu à l'excès, car Shakespeare est mort aujourd'hui d'une fièvre contractée à la suite de cette ripaille. Deux jours après, le grand homme était enterré sous le chœur de l'église de la Trinité, à Stratford. Sept ans plus tard, ses concitoyens plaçaient son buste, fort ressemblant, dit-on, au-dessus de l'endroit même qui recouvrait ses restes mortels. Certains adorateurs anglais de Shakespeare ont eu le tort de chercher à en faire un ange ou un demi- dieu. Comme tous les artistes et les gens d'esprit, Shakes- peare eut indubitablement ses faiblesses. Mais n'en déplaise aux rigoristes à outrance, il y a tout lieu de penser, qu'en dépit de ces imperfections tout humaines, l'auteur de tant de magnifiques plai- x jv WILLIAM SHAKESPEARE. doyers en faveur de l'honnêteté et de la vertu a été l'objet de cette miséricorde divine dont il a fait si élo- quemment parler la belle Portia dans son sublime plai- doyer contre Shylock ; d'autant mieux qu'Anne Hath- away son acariâtre moitié, lui avait fait faire ici-bas un purgatoire qui pouvait aisément compter pour deux. Que dire maintenant, qui n'ait été dit mille fois du génie de Shakespeare ? Pour tout être humain qui parle ou comprend la langue anglaise — c'est à dire pour la moitié de l'uni- vers — cet homme unique dans la vaste et vieille répu- blique des lettres est devenu comme une des premières nécessités de la vie. Une Bible et un Shakespeare constituent, pour tout vrai représentant de la racean- glo-saxone, une bibliothèque aussi complète que celle du Louvre. C'est qu'à lui seul, il personnifie les trois plus il- lustres poètes et tragédiens de la Grèce antique, en y ajoutant le Molière de la France moderne. Comme Eschyle, il avait l'imagination hardie, la conception vaste, la passion du farouche et de l'impro- bable et parfois cette obscurité de style qui met à la torture les commentateurs les plus habiles et les plus perspicaces. Comme Euripide, il s'attacha à dépouiller ses per- sonnages du masque souvent faux de la grandeur idéale si noblement, mais si monotonement porté par les héros du grand Corneille. A l'instar du disciple préféré d'Anaxagoras et de Secrate, il ramena la tra- gédie au niveau de la vie quotidienne, et peignit les hommes tels qu'ils sont, non comme ils devraient être. WILLIAM SHAKESPEARE. X v Il excella dans l'esquisse des caractères et des habitudes des femmes, dans l'analyse des sentiments passionnés, dans l'art d'exciter la pitié pour les infortunes de la vertu, et de créer des apophtegmes applicables à toutes les péripéties de la vie humaine. Comme Sophocle il fît passer dans ses œuvres la mâle beauté qui caractérisait sa noble physionomie, rehaus- sée par un front superbe, une chevelure abondante, bouclée, noire comme le geai, une fine moustache, des yeux inspirés et profonds comme un ciel scintillant d'étoiles. Comme Molière enfin, il joua dans ses propres pièces, eut l'instinct du haut comique et de la comédie de caractère, mit à nu les vices et les folies de la vie so- ciale, et, trop souvent aussi, tomba dans le grotesque, la vulgarité et la bouffonnerie. Mais ce sont là quelques taches dans le soleil. Elles ne lui enlèvent rien de la splendeur et de la chaleur de ses rayons. Plus on lit Shakespeare, plus on l'aime ; plus on l'étudié, plus on se sent stupéfait devant l'envergure plus qu'humaine de cette âme et de ce cœur de poète, de philosophe, de moraliste, d'artiste et de savant. Grand pour tous les hommes, il est accepté comme le plus grand par les esprits les plus élevés, soit pu- bliquement, soit dans le for intérieur de leur conscience, plus forte et plus jusfce que leurs préjugés ou leur amour-propre. Ben Jonson, Milton, Diyden, Pope, et, de nos jours, Coleridge, De Quincey, Carlyle, Emerson, Longfellow, Bryant, Tennyson, Guizot, Victor Hugo, Taine, Les- XVI WILLIAM SHAKESPEARE. sing, Herder, Tieck, Wieland, Schlegel et Gœthe l'ont salué avec enthousiasme du nom de " Maître." Du 6 au 8 septembre 1769, l'Angleterre, à la sug- gestion de Dayid Garrick, a célébré, sur les bords de l'Avon, un jubilé en son honneur. En 1824, le " Shakespeare Club" a renouvelé cette célébration et l'a répétée, depuis, chaque année. Au mois d'avril 1864, Stratford se mettait de nou- veau en fête et conviait le monde entier au -troisième centenaire de la naissance de son barde immortel. Chose étrange, cependant, un projet de monument national à élever à l'homme qui fait le plus honneur à l'Angleterre, échoua à cette époque, misérablement, et n'a jamais été repris depuis. Ce n'est pourtant pas de Shakespeare que l'on peut dire qu'il n'a pas été prophète dans son pays. Mais, que voulez-vous ! on ne fait pas sortir les livres ster- ling des coffres, aussi facilement que les hourrahs, des gosiers ! Le monde est ainsi fait, et bien fol est celui qui s'aviserait de le vouloir changer ! Shakespeare, heureusement, pourrait, s'il revenait parmi nous, s'écrier avec le bon Horace : " Exegi mo- numentum œre perennius — Je me suis élevé à moi- même un monument plus durable que l'airain." Ce monument ce sont ses œuvres. Il défie la rouille, les tempêtes, les cyclones, même l'ingratitude ou l'avarice modernes. Le nom et la gloire de Shakespeare ne disparaîtront de la terre qu'au jour où la terre elle-même disparaîtra de la carte des cieux ! Alfeed M. Cotte. Contes Tirés de Shakespeare. EOMÉO ET JULIETTE. Les deux principales familles de Vérone étaient les opulents Oapulets et les Montaigus. Une vieille que- relle avait creusé entre ces deux maisons un abîme de haine si mortelle, qu'elle s'étendait, de part et d'autre, aux parents les plus éloignés, aux amis et jusqu'aux serviteurs. Le hasard faisait-il se rencontrer quel- ques-uns de ces derniers, il s'ensuivait aussitôt des altercations furieuses, suivies parfois de sanglantes col- lisions. De là, de fréquentes bagarres qui troublaient l'heureuse tranquillité de Vérone. Il advint que le vieux chef des Capulets donna un grand souper, auquel furent conviés nombre de jolies femmes et d'hôtes de distinction. Toutes les beautés de Vérone étaient là, et, pourvu que l'on ne fût pas de la maison des Montaigus, l'on était reçu à bras ouverts. Or, à cette fête des Oapulets, se trouvait Eosa- line, la bien-aimée de Roméo, fils du vieux chef des Montaigus. Point n'était prudent pour un Montaigu de se faire voir en pareille assemblée. Cependant, Benvolio, l'un des amis de Roméo, persuada au jeune 2 ROMEO ET JULIETTE. seigneur de s'y rendre masqué. De cette façon, il pourrait yoir sa Eosaline et la comparer à quelques beautés d'élite de Vérone : " Près d'elles, lui disait- il, ton cygne te fera l'effet d'une corneille î " Bien qu'il eût peu foi dans les discours de Benvolio, Koméo, pour l'amour de Eosaline, se décida à aller au banquet. Il était de ces amoureux sincères et passionnés à qui l'amour fait perdre le sommeil. Le monde lui était à charge, et il aimait à être seul pour rêver à Eosaline, qui le dédaignait et jamais ne récompensait son amour du plus léger signe de courtoisie ou d' affec- tion. Benyolio voulait guérir son ami de cette pas- sion, en lui montrant d'autres femmes et une société nouvelle. Eoméo, Benvolio et leur ami Mercutio se rendirent donc masqués à la fête des Oapulets. Le vieux chef de cette famille leur souhaita la bienvenue : "Nul doute, leur dit le vieillard d'un ton de joy- euse humeur, que vous ne dansiez tout à l'heure avec toutes les dames dont les orteils ne sont pas tour- mentés par des cors. Eh ! eh ! de mon temps, moi aussi je portais un masque et je savais glisser dans une fine oreille quelques murmures d'amour ! " De fait, nos jeunes gens dansèrent, et soudain Eoméo fut frappé de la transcendante beauté d'une valseuse qui lui parut enseigner aux flambeaux eux- mêmes l'art de brûler avec éclat, tant cette beauté res- plendissait la nuit à l'instar d'un riche joyau porté par quelque sombre Maure : " beauté trop riche, disait- il, pour que l'on s'en osât servir ; beauté trop chère ROMEO ET JULIETTE. 3 pour cette terre ! blanche tourterelle égarée dans une volée de corneilles, tant ses perfections éclipsaient celles des femmes ses compagnes ! " Pendant qu'il donnait ainsi cours à son enthou- siasme, il fut entendu de Tybalt, neveu du seigneur Capulet, qui le reconnut au son de sa voix pour être Roméo. Ce Tybalt, homme au tempérament impétueux et passionné, ne put supporter qu'un Montaigu vînt, sous le couvert d'un masque, se moquer effrontément, à son avis, des fêtes des Oapulets. Dans sa rage, il éclata en imprécations et eut étendu mort à ses pieds le jeune Roméo, si son oncle, le vieux chef des Oapu- lets, ne se fût opposé à ce qu'il fût fait alors aucun mal à celui-ci, non-seulement par respect pour ses hôtes, mais parceque Roméo s'était conduit en galant homme et que partout, dans Vérone, on le prisait comme un jeune seigneur vertueux et d'excellente con- duite. Forcé, en dépit qu'il en eût, d'être patient, Tybalt se contint ; mais il jura que le jour viendrait où ce vil Montaigu paierait chèrement son intrusion dans l'intérieur des Oapulets. Les danses terminées, Roméo suivit du regard l'ob- jet de son admiration et, à la faveur de son déguise- ment, qui, à la rigueur, pouvait excuser cette familia- rité, il se permit, mais avec la meilleure grâce du monde, de lui prendre la main : — Toucher cette châsse, lui dit-il, c'est sans doute la profaner ; mais en pèlerin pudique, je la baiserai en réparation de ma faute. 4 ROMÉO ET JULIETTE. Bon pèlerin, répondit la dame, votre dévotion pèche par trop d'élégance et de galanterie. Les Saints ont des mains que les pèlerins peuvent toucher; mais baiser, jamais ! —Les Saints n'ont-ils pas des lèvres, tout comme les pèlerins ? dit Roméo. —Oh î dit la dame, des lèvres dont ils doivent se servir pour la prière. — Alors, ma chère Sainte, dit Roméo, entendez ma prière et exaucez-la, de peur que je ne tombe dans le désespoir ! La voix de la mère de la dame, qui la rappelait près d'elle, mit fin à ces gracieuses métaphores et à ces amoureuses réparties. Et Roméo s'étant enquis du nom de la mère, apprit que l'incomparable beauté qui l'avait si fort fasciné n'était autre que la jeune Juli- ette, fille et héritière du seigneur Capulet, le grand ennemi des Montaigus. Sans le savoir, il avait donc donné son cœur à son ennemie. Cette pensée le troubla ; mais elle ne suffit pas à tuer son amour. Juliette ne fut pas moins inquiète lorsqu'elle dé- couvrit que son jeune interlocuteur était Roméo et un Montaigu ; car elle s'était tout aussi soudainement, tout aussi inconsidérément éprise de Roméo, que Ro- méo d'elle-même. Etrange résultat de l'amour, pensait-elle, qui faisait de son ennemi sonbien-aimé et commandait à ses affec- tions de s'établir, à jamais, là où. les considérations de famille lui faisaient un impérieux devoir de haïr ! ROMEO ET JULIETTE. 5 Comme il était minuit, Roméo dut se retirer avec ses compagnons ; mais ceux-ci constatèrent bientôt son absence. Ne pouvant demeurer loin de la maison où il avait laissé son cœur, il avait escaladé le mur d'un verger situé derrière la demeure de Juliette. Il y était à peine, absorbé tout entier par son nouvel amour, quand, au-dessus de lui, Juliette apparut à une fenêtre, sa merveilleuse beauté semblant en jaillir en flots de lumière pareils à ceux du soleil à son lever. Et, comme si l'éclatante supériorité de ce nouveau soleil l'eût attristée et pâlie, la lune, qui projetait alors sur le verger quelques faibles rayons, sembla à Eoméo comme frappée de langueur. Juliette était là, la joue appuyée sur la main ; et Eoméo se sentait un désir fou de devenir le gant de cette main, afin de pouvoir toucher cette joue. Pendant ce temps, elle, se croyant seule, laissait s'exhaler un soupir profond et s'écriait : ' i Ah ! pau- vre moi ! " Ces mots jetèrent Roméo dans le ravissement : — Oh ! parle encore, dit-il doucement, sans qu'elle l'entendît ; parle encore, ange lumineux ; car c'est bien ainsi que tu m'apparais, planant au-dessus de ma tête, comme un de ces messagers aîlés d'en haut que n'ose fixer le regard des mortels. Elle, ignorant toujours qu'elle eût un auditeur, et le cœur débordant de cette passion toute nouvelle que le hasard d'une nuit avait suffi à enfanter, appela par son nom l'amant qu'elle supposait loin d'elle : — Roméo ! Roméo ! s'écria-t-elle, où es-tu, mon Roméo ? Renonce à ton père et à ton nom, pour 6 ROMEO ET JULIETTE. l'amour de moi ; ou, si tu ne le yeux pas, jure que tu n'aimeras que moi, et moi, je cesse à l'instant d'être une Oapulet. Roméo brûlait de répondre à ce tendre encourage- ment ; mais il désirait en entendre davantage, et la dame continua, avec toute la véhémence de la passion, ce qu'elle croyait être un monologue, reprochant de nouveau à Roméo d'être Roméo et un Montaigu, dési- rant pour lui un autre nom, ou le suppliant de dé- pouiller ce nom détesté, et, en échange de ce nom qui ne faisait nullement partie de lui-même, de prendre tout ce qui était elle. A cette explosion d'amour, Roméo, ne pouvant se contenir davantage, entama un dialogue comme si les derniers mots de Juliette lui eussent été personnelle- ment adressés : — Appelle-moi Amour, s'écria-t-il, ou de quelque nom que tu voudras ; car, désormais, je ne suis plus Roméo, si ce nom a le malheur de te déplaire. Cette voix d'homme venant du jardin alarma vive- ment Juliette. Elle ignorait tout d'abord qui avait pu, à la faveur des ténèbres de la nuit, découvrir ainsi son secret ; mais, lorsqu'il parla de nouveau, bien que ses oreilles se fussent à peine délectées de cent mots sortis de ces lèvres, l'ouïe de l'amour est si fine qu'elle comprit la présence du jeune Roméo et lui fit de vives remontrances pour s'être exposé à de grands dangers en franchissant le mur du verger : — Si quelqu'un de ma famille vous trouvait ici, lui dit-elle, vous, un Montaigu, vous n'en sortiriez pas vivant. ROMÉO ET JULIETTE. 7 — Àh ! répondit Roméo, il y a plus de péril dans un seul de vos yeux, que dans vingt de leurs épées. Jetez seulement sur moi, madame, un seul de vos bienveil- lants regards et me voilà cuirassé contre toute leur haine. Mieux vaut mille fois que cette haine termine ma vie, que de voir se prolonger cette vie abhorrée, s'il me faut la conserver sans votre amour. — Comment êfces-vous venu ici, dit Juliette, et qui vous y a conduit ? — L'amour! répondit Roméo. Je ne suis pas pilote, et cependant, fussiez-vous aussi éloignée de moi que l'est la rive immense que lave la mer la plus lointaine, je hasarderais tout pour me saisir d'un tel butin." Les joues de Juliette s'empourprèrent à la pensée d'avoir, sans le vouloir, mis son cœur à nu devant Ro- méo. Heureusement, la nuit était sombre et celui-ci ne vit rien de ce pudique embarras. Juliette eût bien voulu reprendre ce qu'elle avait dit ; mais c'était im- possible. Elle eût bien voulu se cramponner aux con- veuances, tenir à distance son adorateur, comme le fait toute femme avisée, avec force froncements de sourcils, regards courroucés et refus sévères. C'est la tactique des mondaines de se replier sur elles-mêmes et d'affecter indifférence ou pruderie, alors que leur amour est le plus intense. Elles empêchent ainsi ceux qui les courtisent de croire à une victoire trop facile, car on estime d'autant plus ce qu'il est difficile d'acquérir. Mais, dans le cas de Juliette, il n'y avait place ni pour un refus, ni pour des délais, ni pour les mille petites ruses destinées à prolonger les anxiétés d'un amant. 8 ROMÉO ET JULIETTE. C'était de sa propre bouche, à elle, que Eoméo, alors qu'elle ne le soupçonnait pas près d'elle, ayait entendu l'aveu de son amour. Et, avec une ad- mirable franchise, que la nouveauté de sa situation excusait, elle lui confirma la vérité de ce qu'il avait entendu, en l'appelant : "Beau Montaigu." C'est un des privilèges de l'amour d'édulcorer un nom plein d'amertume : — Ne me croyez pas légère ou indigne de vous, lui dit-elle, parceque je me rends sans combattre. La faute en est, si faute il y a, aux ombres de la nuit aux- quelles j'ai si étrangement confié mes pensées. Bien que ma conduite envers vous, jugée d'après les habi- tudes de mon sexe, puisse ne pas vous paraître suffi- samment prudente, soyez assuré que je vous serai plus fidèle que beaucoup dont la sagesse n'est que dissimu- lation, et la modestie, un subtile artifice. Déjà Eoméo prenait le ciel à témoin que rien n'était plus loin de sa pensée que de souiller de l'ombre d'un doute la pureté d'intentions d'une si honorable dame, quand elle l'arrêta, le priant de ne faire aucun ser- ment. Eoméo serait désormais toute sa joie ; et ce- pendant, disait-elle, elle ne pouvait se réjouir de con- tracter, cette nuit même, un suprême engagement. Tant de précipitation, en l'absence de tout conseil, lui paraissait d'une soudaineté coupable. Mais Eoméo insistait pour qu'elle échangeât avec lui, sans plus tarder, un serment d'amour : — Vous avez déjà le mien avant de l'avoir demandé, répliqua-t-elle, puisque vous avez entendu mon aveu ; mais je le rétracte, pour avoir le plaisir de le répéter ROMÉO ET JULIETTE. 9 encore, car avec vous ma générosité est aussi infinie que l'océan, dont mon amour a la profondeur. Cet affectueux colloque fut interrompu par la nour- rice de Juliette, qui partageait son lit et trouvait qu'il était grand temps qu'elle vînt se coucher, car le jour n'allait pas tarder à poindre. Juliette disparut, mais pour revenir bien vite et dire en quelques mots à Eoméo que si ses intentions étaient vraiment honorables et si son but était de l'épouser, elle lui enverrait le lendemain un messager pour fixer le jour de leur union. Alors elle mettrait à ses pieds toutes ses destinées, prête à le suivre au bout du monde comme son maître et seigneur. Pendant qu'ils réglaient ce point délicat, Juliette fut à plusieurs reprises appelée par sa nourrice. Chaque fois elle quittait Eoméo, puis revenait. Il semblait qu'elle craignît de le voir s'éloigner d'elle, pareille à ces jeunes filles qui permettent à leur oiseau favori de voleter un instant au-dessus de leur main, mais le re- tiennent vivement à l'aide d'un fil de soie. De son côté, Eoméo avait autant de répugnance à s'éloigner qu'elle-même; car, pour les amoureux, il n'est pas de plus douce musique que celle de leur pro- pre babil la nuit. Il fallut cependant se séparer ; mais ce ne fut pas sans s'être souhaité mutuellement vingt fois un délicieux repos. L'aurore se levait à ce moment ; mais Eoméo était trop plein de sa maîtresse et des souvenirs de cette bienheureuse entrevue pour songer à dormir. Aussi, au lieu de se rendre chez lui, se dirigea-t-il vers un monastère voisin, pour y rencontrer le frère Laurent. 10 ROMÉO ET JULIETTE. Le bon frère était déjà à ses dévotions ; mais en voy- ant le jeune Roméo arriver de si bonne heure, il com- prit sans peine que celui-ci ne s'était pas couché et que quelque violent accès de passion l'avait tenu éveillé. En cela, il avait raison ; mais il se trompait sur l'objet de cette passion, qu'il croyait être Rosaline. Aussi, quand Eoméo lui eut révélé son amour tout nouveau pour Juliette et l'eut prié de lui prêter son ministère pour l'unir à elle le jour même, le saint homme leva les yeux et les mains au ciel en signe d'é- tonnement. Ce revirement soudain dans les affections de Eoméo l'émerveillait, car celui-ci l'avait fait le con- fident de son amour pour Rosaline et de la peine qu'il ressentait de ses dédains : — L'amour des jeunes gens, s'écria-t-il, n'a vraiment aucune fondation dans leur cœur ; ils n'aiment qu'avec leurs yeux. — Mais, répliqua Roméo, vous m'avez vous-même bien souvent grondé à cause de ma folle passion pour Rosaline qui, disiez-vous, ne m'aimerait jamais, tandis que Juliette m'adore et est adorée de moi. Ce langage convainquit en partie frère Laurent. Puis, il songea qu'un mariage entre la jeune Juliette et Roméo pourrait bien avoir comme conséquence heureuse une réconciliation entre les Capulets et les Montaigus. Personne, plus que le bon frère, ne déplorait la lon- gue désunion de ces deux familles dont il était l'ami commun et qu'il avait souvent, mais en vain, tenté d'amener à oublier leurs vieilles querelles. Aussi, ROMEO ET JULIETTE. 11 moitié par politique, moitié par affection pour Bo- rnéo, à qui il ne savait rien refuser, le vieillard con- sentit à bénir son union avec Juliette. Immense, en vérité, fut alors la félicité de Roméo. Juliette lui avait dépêché, selon sa promesse, un mes- sager qui avait fait connaître à la jeune fille les inten- tions de son amant. Elle se présenta sans retard à la cellule du frère Laurent qui les unit par les liens sa- crés du mariage, priant le ciel de sourire aux nouveaux époux et d'ensevelir dans leur bonheur les antiques discordes et les longues dissensions des Montaigus et des Oapulets. La cérémonie terminée, Juliette retourna chez elle en toute hâte et y attendit impatiemment l'arrivée de la nuit. . Roméo lui avait promis de la rencontrer alors dans le verger, au lieu même où ils s'étaient par- lé la nuit précédente, et Juliette trouvait le temps qui la séparait de lui aussi intolérable que la nuit qui pré- cède une grande fête dans laquelle une fillette doit porter de nouveaux atours. Ce même jour, vers midi, les amis de Roméo, Ben- volio et Mercutio, se promenaient dans les rues de Vé- rone, quand ils rencontrèrent plusieurs Capulets ayant à leur tête l'impétueux Tybalt, le même qui, dans un accès de fureur, voulait provoquer Roméo pendant la fête du vieux chef des Capulets. A la vue de Mercutio, il devint arrogant et lui re- procha brutalement ses relations avec Roméo, un Montaigu. Mercutio avait le sang aussi jeune et aussi chaud que Tybalt, et lui répondit avec quelque aigreur. En 12 ROMÉO ET JULIETTE. dépit des efforts deBenvolio pour modérer leur colère, ils allaient en venir aux mains, lorsque Eoméo lui même vint à passer. Le violent Tybalt tourna sa rage contre lui et lui lança l'injurieuse épithète de "vilain." Eoméo voulait à tout prix éviter une querelle avec Tybalt, parceque celui-ci était de la famille de Juliette, qui l'aimait beaucoup. Et puis, le jeune Montaigu, naturellement pacifique et sage, ne s'était jamais sé- rieusement mêlé de ces querelles de famille et le nom de Oapulet, porté par sa bien-aimée, devait plutôt maintenant produire l'effet d'un charme contre le res- sentiment, que celui d'un mot d'ordre allumant la colère. Il essaya donc de raisonner avec Tybalt, qu'il salua avec douceur du nom de "bon Oapulet," comme si, en dépit qu'il fût lui-même un Montaigu, il savourait un secret plaisir en prononçant le nom de ses ennemis. Mais Tybalt haïssait tout ce qui était Montaigu à l'égal de l'enfer. Il ne voulut rien entendre et dé- gaina. Mercutio, ne sachant rien du secret motif qui faisait désirer à Eoméo de rester en paix avec Tybalt, ne vit dans la pacifique attitude de son ami qu'une sorte d'ignominieuse soumission, et provoqua, en termes pleins de mépris, le farouche Tybalt à vider tout d'abord sa querelle avec lui-même. Ainsi fut fait, et Mercutio tomba, frappé à mort par Tybalt, pendant que Eoméo et Benvolio essayaient en vain d'arrêter le combat. A la vue de son ami mort, Eoméo ne put se con- ROMÉO ET JULIETTE. 13 tenir plus longtemps et, à son tour, infligea à Tybalt la méprisante épithète de " vilain." Tous deux se battirent, jusqu'à ce que Tybalt tom- ba percé du fer de Eoméo. La nouvelle d'une pareille échauffourée, ensanglan- tant les rues de Vérone en plein midi, attira bien vite sur le lieu du combat une foule de citoyens et, parmi eux, les seigneurs Oapulet et Montaigu, accompagnés de leurs femmes. Bientôt arriva le prince lui-même, auquel Mercu- tio, victime de Tybalt, était allié par le sang. Fatigué de voir la paix de son gouvernement si souvent trou- blée par les tumultueuses querelles des Montaigus et des Capulets, il était bien résolu cette fois à punir selon toute la rigueur des lois ceux qu'il trouverait coupables. Tout d'abord, il ordonna à Benvolio, témoin ocu- laire du double duel, de lui en expliquer l'origine. Benvolio le fit, se tenant aussi près que possible de la vérité sans nuire à Roméo, adoucissant et excusant la part qu'y avaient prise ses amis. La femme du vieux chef des Capulets, qu'exaspérait la perte de son parent Tybalt, réclamait une vengeance éclatante et suppliait le prince d'appliquer au meur- trier l'extrême pénalité de la loi. Les assertions de Benvolio, disait-elle, ne méritaient aucune créance. Ami de Eoméo, et lui-même un Montaigu, il ne pou- vait être impartial. Ainsi, sans le savoir, puisqu'elle ignorait que Eo- méo fût le mari de Juliette, elle plaidait contre son propre gendre. D'autre part, la femme du chef des 14 ROMEO ET JULIETTE. Montaigus plaidait pour la vie de son fils, prétendant avec quelque justice que Eoméo n'avait encouru aucune pénalité en tuant Tybalt, coupable déjà devant la loi du meurtre de Mercutio. Le prince, sans se laisser émouvoir par les excla- mations passionnées de ces femmes, examina froide- ment les faits et condamna Eoméo à être banni de Vérone. C'était là une accablante nouvelle pour Juliette, cette épouse de quelques heures, qu'un tel décret frappait d'une sorte de divorce éternel ! Quand elle l'apprit, elle donna tout d'abord un libre cours à son indignation contre Koméo, devenu le meur- trier de son cher cousin. Dans sa lutte entre son amour et sa colère, elle lui donnait les noms les plus contradictoires. Elle le traitait de tyran beau comme le jour, d'an- gélique démon, de colombe au plumage de corbeau, d'agneau aux instincts de loup, de cœur de serpent caché sous une figure aussi ravissante qu'un bouquet de fleurs embaumées. Mais, à la fin, l'amour l'emporta, et les pleurs que lui fit verser le chagrin de savoir son cousin tué par Roméo se changèrent en rosée d'allégresse, à la pensée que son mari vivait, alors qu'il eût pu tomber sous le fer de Tybalt. Puis, elle pleura de nouveau ; mais ce fut sur le bannissement de Eoméo. Ce mot de bannissement lui était plus terrible que la mort de vingt Tybalts. A la suite de la bagarre, Eoméo s'était réfugié dans la cellule de frère Laurent. C'est là qu'il apprit la ROMÉO ET JULIETTE. 15 sentence prononcée contre lui par le prince, et elle lui sembla plus affreuse que la mort même. Pour lui, le monde n'existait pas en dehors des murs de Vérone ; la vie lui paraissait impossible, s'il ne de- vait plus voir Juliette. Où était Juliette, c'était le ciel ; hors de là, il n'y avait que purgatoire, torture, enfer. En vain le bon frère voulait-il appliquer le remède de la philosophie à cette grande douleur ; Eoméo, fou d'amour, n'en voulait point entendre parler. Il s'ar- rachait les cheveux comme un forcené ; il se jetait tout de son long sur la terre, pour y prendre, disait-il, la mesure de sa fosse. Un message de sa bien-aimée vint l'arracher à ce désespoir indigne de lui. Le courage lui revint quelque peu, et frère Laurent en profita pour lui reprocher l'inconvenante faiblesse dont il avait fait preuve : "Il avaifc tué Tybalt; allait-il se tuer lui-même et donner le coup de la mort à la chère âme qui ne vivait que par lui ? La noble forme de l'homme, lui disait-il, n'est plus qu'un amas de cire molle, quand le courage qui fait sa force l'abandonne. Il avait mérité la mort, et la loi qui, par la bouche du prince, ne le condam- nait qu'au bannissement, s'était faite indulgente pour lui. Il avait tué Tybalfc, mais Tybalt aurait pu le tuer ; il y avait bien dans cette pensée quelque motif de jubilation. Juliette vivait et, contre toute espér- ance, était devenue sa femme bien-aimée ; il y avait là tout un océan de félicité." Toutes ces suggestions de bonheur, imaginées par 16 ROMEO ET JULIETTE. frère Laurent, Eoméo les rejeta de l'air revêche d'une malapprise donzelle : " Prenez garde, lui dit le bon frère ; tout désespéré a fatalement devant soi une mort misérable ! " Et quand il vit Eoméo plus calme, il lui conseilla d'aller prendre secrètement congé, cette nuit même, de sa chère Juliette, et de se rendre ensuite tout droit à Mantoue, où il demeurerait jusqu'à ce que lui, frère Laurent, trouvât une occasion favorable pour rendre publique la nouvelle d'un mariage qui pouvait devenir un heureux moyen de réconciliation entre les deux familles. Nul doute que le prince, en l'apprenant, ne fût disposé à pardonner à Eoméo. Alors, il reviendrait vingt fois plus joyeux qu'il n'était désolé à son départ. Le jeune homme se laissa convaincre par les sages conseils du frère et le quitta pour se rendre chez Ju- liette, chez qui il se proposait de passer la nuit. Au point du jour, il partirait seul pour Mantoue, où, selon les promesses du bon frère, il recevrait de temps à autre des lettres qui le tiendraient au courant de ce qui se passerait à Vérone. Eoméo passa, en effet, cette nuit-là près de sa chère Juliette, chez qui il fut secrètement admis, grâce au verger dans lequel il avait entendu la veille l'aveu de son amour. Hélas ! les joies et les ravissements des deux époux furent tristement gâtés par la pensée d'une séparation prochaine et le souvenir des fatales aventures de la veille. L'aurore tant redoutée leur parut venir trop vite, et quand Juliette entendit le chant de l'alouette, elle ROMÉO ET JULIETTE. 1? eût bien voulu se persuader que c'était le chant du rossignol, le musicien des nuits. Mais e était bien l'alouette qui chantait. Pour la première fois, elle trouva cet oiseau triste et sans harmonie. D'ailleurs, les premières lueurs du jour apparaissant à l'orient disaient trop à nos amants que l'heure était venue de se quitter. Roméo prit congé de sa Juliette le cœur bien gros, et lui promit de lui écrire de Mantoue à chaque heure du jour. Quand Juliette l'eut vu descendre dans le verger par la fenêtre de la chambre nuptiale, elle se sentit en- vahir par les plus tristes pressentiments. Il lui sem- bla le voir déjà mort et glacé au fond de sa tombe. Eoméo, bien qu'il se trouvât dans le même état d'esprit, dut néanmoins se hâter de partir, car il y allait de sa vie s'il était rencontré dans les rues de Vérone après le lever du soleil. Mais ce n'était là que le premier acte de la tragédie dont ce couple infortuné devait être la double victime. Quelques jours à peine s'étaient écoulés depuis le départ de Roméo, lorsque le vieux chef des Capulets annonça à Juliette, qu'il ne savait pas mariée, le choix qu'il avait fait pour elle du comte Paris, jeune et vail- lant seigneur, nullement indigne de Juliette, si elle n'eût jamais vu Roméo, Cette nouvelle terrifia Juliette et la plongea dans la plus triste perplexité. Ella prétexta sa jeunesse, peu faite pour le ma- riage ; la mort récente de Tybalt qui l'avait si fort 18 ROMÉO ET JULIETTE. affectée qu'elle ne pourrait se montrer joyeuse devant un époux ; l'inconvenance qu'il y aurait pour la fa- mille des Capulets à célébrer des noces alors que les funérailles de leur parent étaient à peine terminées ; toute espèce de raisons, enfin, excepté la véritable, à savoir qu'elle était déjà mariée. Mais le vieux Capulet resta sourd à toutes ses ex- cuses et, d'un ton péremptoire, lui ordonna de se tenir prête, car le jeudi suivant elle épouserait Paris. Il avait trouvé pour sa fille un parti riche, jeune et noble, digne d'être accepté avec enthousiasme par les plus fières héritières de Vérone, et il n'entendait pas que par un refus, qu'il taxait de pruderie affectée, elle mît elle-même des obstacles à son propre bonheur. Dans cette extrémité, Juliette s'adressa au frère Laurent, son ami et son conseiller dans toutes ses af- flictions : — Etes- vous disposée, lui dit celui-ci, à vous sou- mettre à un remède héroique ? — Je descendrais vivante au tombeau, répondit-elle, plutôt que d'épouser Paris, du vivant de mon cher époux. Alors, il lui conseilla de retourner chez elle, d'affec- ter la gaîté et de donner à son père le consentement qu'il désirait. La nuit suivante, elle boirait le contenu d'une fiole, grâce auquel, pendant quarante-deux heures, elle de- meurerait froide et,comme morte. Quand Paris vien- drait la chercher au matin du mariage, il la trouverait en apparence sans vie. On la porterait alors, selon la coutume du pays, la face découverte, à la voûte de ROMÉO ET JULIETTE. 19 famille, et si elle pouvait surmonter ses terreurs de femme et consentir à cette formidable épreuve, au bout de quarante-deux heures — tant l'opération de ce liquide était infaillible — elle se retrouverait éveillée et comme au sortir d'un rêve. Mais avant qu'elle ne s'éveillât, le frère Laurent aurait eu soin de prévenir Eoméo qui viendrait de nuit et emporterait sa bien-aimée à Man- toue. Si horrible que lui parût cette chance de salut, Juliette puisa dans son amour, et la crainte d'épouser Paris, la force de l'accepter. Elle prit la fiole que lui donnait le frère et promit de se conformer à ses instructions. En quittant le monastère, elle rencontra le jeune comte Paris, à qui, avec une feinte modestie, elle pro- mit de donner sa main. Grande fut la joie du vieux Capulet et de sa femme. Le vieillard en parut tout rajeuni, et Juliette, qui l'avait extrêmement mécontenté en refusant le comte, redevint sa fille chérie, maintenant qu'elle promettait de lui obéir. La plus grande activité régna dans le palais, en vue des prochaines fiançailles. On n'y épargna rien pour que les réjouissances et les fêtes surpassassent ce que Vérone avait vu de plus splendide. Dans la nuit du mercredi, Juliette but le mystérieux breuvage ; mais ce ne fut pas sans appréhensions. Elle craignait que le frère, pour échapper au blâme de l'avoir mariée à Roméo, ne lui eût donné un poison réel. "Et cependant, se disait-elle, il a toujours eu la 20 ROMÉO ET JULIETTE. réputation d'un saint homme." Puis, elle s'effrayait à la pensée que Roméo pourrait bien ne pas venir la chercher avant qu'elle ne s'éveillât ; puis, elle se de- mandait si elle ne deviendrait pas folle de terreur, sous cette voûte pleine des ossements des Capulets, à deux pas de Tybalt, tout ensanglanté et se décom- posant dans son linceul. Enfin, mille histoires lui revenaient en tête d'esprits visitant les sépulcres où reposaient leurs froides dépouilles. Mais son amour pour Roméo et son aversion pour Paris l'emportèrent enfin. Désespérément, elle avala le magique liquide, et devint bientôt insensible. Quand, de grand matin, le jeune Paris vint avec des musiciens pour éveiller sa fiancée, au lieu d'une Juli- ette vivante, il ne trouva sur son lit de jeune fille qu'un corps inanimé. Quel désolant spectacle ! quel coup de mort pour ses espérances ! Et, dans tout le palais, quelle confusion et quel chaos ! Le pauvre Paris se lamentait, reprochant à la mort de lui avoir volé son adorable fiancée, dont elle le séparait violemment avant même que leurs mains se fussent unies dans une amoureuse étreinte. Plus navrants encore étaient les cris de douleur des deux vieillards à qui la mort arrachait sans pitié la pauvre et aimable enfant qui était leur unique joie et leur consolation. Et cela, juste au moment où leur sol- licitude lui allait procurer ce qu'ils regardaient comme une alliance avantageuse et pleine de promesses. ROMÉO ET JULIETTE. 21 Alors, il fallut approprier aux pompes lugubres des funérailles tout ce qui avait été commandé pour une fête. Le banquet des noces servit à un triste repas d'ob- sèques ; les joyeux chants de l'hyménée firent place aux glas funèbres ; les cloches mélancoliques rem- placèrent les étourdissantes fanfares et l'on jeta sur son cadavre les fleurs que la fiancée devait fouler de ses pieds mignons. Au lieu d'un prêtre pour la bénir à l'autel, il en fallut un pour la conduire à la tombe, et si elle fran- chit le seuil de l'église, ce ne fut plus pour ajouter aux joyeuses espérances des vivants, mais pour grossir les sombres phalanges des morts. Les mauvaises nouvelles voyagent toujours plus vite que les bonnes. Aussi Eoméo apprit à Mantoue la sinistre histoire de la mort de Juliette avant l'arrivée de l'envoyé du frère Laurent. Il ignorait donc que ce n'étaient là que des funé- railles simulées ; qu'il n'y avait là que l'ombre et la représentation de la mort ; que sa chère épouse ne re- posait dans une tombe que pour quelques heures, attendant que son Roméo vînt la délivrer de sa lugu- bre prison. Avant la venue de la fatale nouvelle, Roméo se sen- tait revivre et la joie lui inondait le cœur. Il avait rêvé la nuit précédente qu'il était mort. Singulier rêve, en vérité, qui laissait à un cadavre le pouvoir de penser ! Tout à coup, sa bien -aimée avait paru et, le voyant 22 ROMÉO ET JULIETTE. mort, lui avait insufflé avec ses baisers une vie toute nouvelle et il était devenu empereur ! A Farrivée d'un messager de Vérone, il crut que cet homme allait lui confirmer les bonnes nouvelles que lui présageait son rêve. Mais quand, tout au contraire de cette flatteuse vision, il apprit que c'était sa Juliette qui était vrai- ment morte et sans qu'il pût la ressusciter de ses baisers, il ordonna qu'on lui préparât des chevaux, car il était déterminé à se rendre cette nuit même à Vé- rone et à voir sa femme dans son tombeau. Et comme une mauvaise résolution est prompte à se présenter à un esprit désespéré, il se souvint tout à coup qu'il avait tout récemment remarqué dans Mantoue une boutique d'apothicaire, dont le pro- priétaire lui avait paru si pauvre, si déguenillé, si affamé, qu'à la vue de tant de bocaux vides jetés sans ordre sur les planches poussiéreuses de la misé- rable boutique et de tant d'autres preuves de la plus extrême indigence, il s'était dit, poussé sans doute par quelque pressentiment au sujet de la conclusion désespérée qui attendait peut-être sa désastreuse exis- tence : "Si quelqu'un avait envie de poison, voilà, je gage, un pauvre hère qui le lui vendrait, bien qu'à Man- toue cela soit un crime puni de mort." Maintenant, il se souvenait de tout cela, et il alla droit chez l'apothicaire. Celui-ci, après s'être fait prier pour la forme, lui vendit, pour de l'or auquel ne put résister sa misère, un poison qu'il lui affirma, s'il l'avalait, devoir l'en- ROMÉO ET JULIETTE. 23 voyer promptement dans l'autre monde, eût-il la force de vingt de ses semblables. Muni de ce poison, Eoméo partit pour Vérone. Il voulait voir sa bien -aimée dans sa tombe. Pour lui, cela voulait dire, qu'une fois son désir satisfait, il avalerait le poison et serait enseveli à côté de Juliette. Il arriva à Vérone à minuit et chercha le cimetière où se trouvait l'antique tombeau des Capulets. Il s'était procuré une lumière, une bêche et une clef de fer, et commençait à forcer l'entrée du monu- ment, quand il entendit quelqu'un le traiter de " vil Montaigu " et lui ordonner de s'arrêter dans sa crimi- nelle entreprise. C'était le jeune comte Paris, venu à cette heure étrange de la nuit pour jeter quelques fleurs sur la tombe de Juliette et pleurer sur celle qui avait dû être sa femme. Paris ignorait quel intérêt Eoméo portait à la dé- funte ; mais sachant qu'il était un Montaigu et, con- séquemment, à son avis du moins, un ennemi juré de tous les Capulets, il supposait qu'il était venu de nuit pour perpétrer quelque vilenie sur les cadavres des leurs. De là, la colère qui perçait dans sa voix : — Vous êtes un criminel, lui cria-t-il, condamné par les lois de Vérone à périr, si Ton vous trouve dans les limites de la ville. Comme tel, je vais vous appré- hender au corps. — N'en faites rien, lui dit Roméo ; rappelez- vous le sort de Tybalt, dont le cadavre gît ici. Ne provo- 24 ROMÉO ET JULIETTE. quez pas ma colère et n'ajoutez pas à mes offenses contre Dieu, en me forçant à tous tuer. Mais le comte, insolent et dédaigneux, le saisit quand même, comme s'il se fût agi d'un yulgaire criminel. Roméo résista. Il se battirent et Paris tomba mort. Quand Roméo, à la clarté de sa lanterne, vit qui il avait tué, quand il reconnut Paris qu'on lui avait dit en chemin avoir été fiancé à Juliette, il pressa affec- tueusement la main glacée de sa victime, comme si leur infortune commune en eût fait un ami : a Paris, dit-il, je te donnerai une tombe triom- phale ! " C'était celle de Juliette qu'il voulait dire, dans la- quelle, lorsqu'il l'eût ouverte, il aperçut sa bien-aimée qui reposait là comme si la mort avait été impuissante à changer les traits ou la fraîcheur de cette incompa- rable beauté. On eût dit que la mort en était amoureuse et que l'horrible monstre décharné la gardait là pour ses propres délices, car Juliette, s'étant endormie après avoir bu l'engourdissant breuvage, avait gardé toutes les fleurs de son teint virginal. Près d'elle, gisait Tybalt dans son linceul ensan- glanté. Roméo demanda pardon à ce cadavre, l'appela cou- sin pour l'amour de Juliette et lui dit qu'il allait lui faire un plaisir en mettant à mort l'ennemi qui l'avait tué. Alors Roméo donna un dernier adieu aux lèvres de sa bien-aimée en les baisant ; puis il avala le poison ROMÉO ET JULIETTE. 25 que lui avait vendu l'apothicaire, secouant ainsi de ses épaules fatiguées le lourd fardeau de sa mauvaise étoile, car ce poison était bien réel et fatal. Ce n'était plus la prétendue potion qu'avait prise Juliette et dont l'effet allait prendre fin. Bientôt elle s'éveillerait pour se plaindre de ce que Roméo n'était pas arrivé à temps ou de ce qu'il était venu trop tôt. Car l'heure était venue où le frère Laurent avait pro- mis qu'elle s'éveillerait. Ayant appris que les lettres qu'il avait envoyées à Mantoue n'avaient pu, par quel- que déplorable retard du messager, être remises à Ro- méo, il vint lui-même au cimetière, muni d'une pioche et d'une lanterne, pour délivrer Juliette de sa prison. Grande fut sa surprise en voyant une lumière dans le monument des Capulets, des épées et du sang, et Ro- méo et Paris gisant sans vie côte à côte. Juliette s'éveilla avant que frère Laurent eût pu échafauder quelque hypothèse expliquant ces catastro- phes. A la vue du bon frère qui se tenait près d'elle, elle se rappela où elle était et pourquoi. Elle deman- da des nouvelles de Roméo ; mais le frère, entendant du brait, la supplia de sortir de ce repaire de la mort et du sommeil hors nature. Un pouvoir supérieur, contre lequel ils ne prou- vaient rien, avait, lui dit-il, mis à néant tous leurs desseins. Et le bruit d'une foule qui s'approchait l'ayant épouvanté, il s'enfuit. Juliette aperçut alors aux mains de Roméo la coupe qui, elle le devina, avait mis fin à l'existence de son 26 ROMÉO ET JULIETTE. fidèle adorateur. Elle en eût bu les dernières gouttes s'il en fût resté, et elle baisa longuement ses lèvres en- core chaudes, espérant qu'il s'y trouverait quelque reste de poison qu'elle pût s'assimiler ; mais la foule se rap- prochant de plus en plus, elle tira précipitamment de sa gaine un poignard qu'elle portait sur elle, s'en frap- pa et mourut à côté de son fidèle Eoméo. A ce moment, les hommes du guet arrivaient au monument des Oapulets. Un page de la suite du comte Paris, témoin de la lutte entre son maître et Eoméo, avait donné l'alarme, qui s'était répandue parmi les citoyens. Partout, dans les rues de Vérone, couraient dans la plus grande confusion des gens qui s'exclamaient : Paris, Eoméo, Juliette ! selon les bruits contradic- toires qui frappaient leurs oreilles, jusqu'à ce le tu- multe eût fait sortir de leurs lits les chefs des Oapu- lets et des Montaigus, ainsi que le prince, pour s'in- former de la cause de tout ce désordre. Frère Laurent avait été arrêté par quelques gens du guet, alors qu'il revenait du cimetière, tremblant, soupirant, pleurant de façon suspecte. Enfin, une grande multitude s'étant rassemblée autour du monu- ment des Oapulets, le frère fut sommé par le prince de dire ce qu'il savait de tant d'étranges désastres. Et là, en présence des seigneurs Capulet et Mon- taigu, frère Laurent raconta sans ambages l'histoire des fatales amours de leurs enfants. Il dit la part qu'il y avait prise en encourageant leur mariage, dans l'espoir que cette union finirait les lon- gues querelles qui divisaient les deux familles ; com- ROMEO ET JULIETTE. 27 ment Roméo, maintenant mort, était le mari de Ju- liette, et Juliette, maintenant morte, était la fidèle épouse de Eoméo ; comment, avant qu'il eût pu trou- ver une occasion favorable de divulguer leur mariage, une autre alliance avait été proposée à Juliette qui, pour échapper au crime de bigamie, avait bu, sur son conseil, un narcotique puissant qui l'avait fait passer pour morte ; comment, pendant ce temps, il avait écrit à Eoméo de venir et de l'arracher à sa tombe quand la force du breuvage se serait épuisée, et par quel malencontreux concours de circonstances ces let- tres n'étaient point parvenues à Roméo. Là, frère Laurent se voyait forcé d'arrêter ses ren- seignements. Il ne savait rien de plus, sinon qu'étant venu lui- même pour tirer Juliette de son tombeau, il avait trouvé morts le comte Paris et Roméo. On apprit le reste par le page qui avait assisté au duel de Roméo et de Paris, et par le serviteur venu de Vérone avec Roméo qui lui avait confié des let- tres pour son père, au cas où il lui faudrait mourir. Ces lettres confirmèrent de tous points les récits de frère Laurent. Roméo y avouait son mariage avec Juliette, implo- rait le pardon de ses parents et reconnaissait qu'il avait acheté du poison du pauvre apothicaire, avec l'inten- tion bien arrêtée de venir au monument pour y mourir et y reposer auprès de Juliette. Toutes ces circonstances justifièrent pleinement frère Laurent de tout soupçon en ce qui touchait à ces meurtres si compliqués. Il ne restait contre lui 28 ROMÉO ET JULIETTE. que les conséquences désastreuses, mais imprévues, de ses plans, dont les intentions étaient bonnes, mais la trame trop subtile et trop artificielle. Le prince, se tournant alors vers les deux vieillards, Mont aigu et Capulet, leur reprocha sévèrement leurs haines brutales et irraisonnées. Il leur montra de quels terribles châtiments le ciel punissait de telles offenses, puisqu'il avait trouvé le moyen de châtier leurs haines contre nature par l'amour même de leurs enfants. Et ces deux vieux rivaux, amis maintenant, s'accordèrent à ensevelir leurs longs dissentiments dans la tombe de leur fils et de leur fille. Capulet voulut que Montaigu lui donnât la main, et il l'appela : " Mon frère," comme pour attester l'union de leur famille par le mariage d'une jeune Capulet et d'un ^Montaigu : " Pour tout douaire de ma fille, dit-il, seigneur Montaigu, je ne vous demande que votre main, en signe de réconciliation." Mais Montaigu répondit qu'il lui donnerait quelque chose de plus, car il voulait élever à la fille de Capulet une statue d'or pur, pour que, tant que Vérone por- terait ce nom, on n'y pût trouver une image plus estimée pour sa richesse et sa valeur artistique que celle de la tendre et fidèle Juliette. En retour, Capulet dit qu'il élèverait aussi une statue à Roméo. Ainsi ces pauvres vieux seigneurs, quand il était trop tard, rivalisaient à qui surpasserait l'autre en courtoisie, alors que leur rage et leur haine avaient ROMÉO ET JULIETTE. 29 été, dans le passé, si meurtrières, qu'il n'avait fallu rien moins, pour arracher de" ses nobles familles les profondes racines d'implacables jalousies, que l'épou- vantable catastrophe arrivée à leurs enfants, inno- centes victimes de leurs querelles et de leurs dissen- sions. MACBETH. Sous le règne de Duncan le Débonnaire, roi d'Ecosse, vivait un puissant seigneur, nommé Mac- beth, très proche parent du monarque et fort estimé à la cour pour sa vaillante conduite sur les champs de bataille, où il avait, notamment, défait toute une armée de rebelles qu'assistaient de nombreuses et ter- ribles troupes de Norwège. Le jour même où Macbeth et son compagnon d'armes, le général Banquo, revenaient victorieux de cette brillante expédition, il leur fallut^ passer par un champ de bruyères incendiées. Tout à coup, se pré- sentèrent à eux trois personnages ressemblant à des femmes, mais à qui une barbe inculte, un accoutrement sauvage et une peau ridée comme de vieux parche- mins donnaient une apparence fantastique. Macbeth leur adressa le premier la parole, ce qui parut grandement leur déplaire. Comme pour l'in- viter au silence, chacune de ces bizarres créatures posa un doigt décharné sur des lèvres plus que flétries : — Salut, Macbeth, dit alors l'une d'elles ; salut, sei- gneur de Glamis ! Grande fut la surprise du général de se voir connu de ces mégères ; mais plus profond encore fut son étonnement, quand il entendit la seconde l'appeler seigneur de Cawdor — titre auquel il n'avait aucune prétention — et la troisième s'écrier : — Dieu te garde, roi de l'avenir ! MACBETH. 31 Une pareille prophétie était bien faite, en vérité, pour confondre tous ses esprits. Il savait de reste que, tant que vivaient les fils de Duncan, il n'y avait pour lui, Macbeth, aucune perspective de parvenir au trône. Les mystérienses figures se tournèrent alors vers Banquo : — Tu es moins que Macbeth, lui dirent-elles dans leur langage énigmatique, et cependant, tu es plus grand que lui î Tu es moins fortuné, et cependant, plus heureux ! Jamais tu ne régneras ; mais, quand tu ne seras plus, tes fils seront rois d'Ecosse ! Et, comme un nuage au souffle du vent, les pro- phétesses disparurent. Les deux guerriers comprirent alors qu'ils avaient eu affaire aux trois sœurs en magie, connues sous le nom de sorcières. Ils étaient encore là, cloués sur place par l'étrangeté de cette scène, quand arrivèrent des messagers royaux chargés de conférer à Macbeth la dignité de seigneur de Oawdor. Celui-ci resta muet de stupeur devant la merveilleuse coïncidence de cet événement avec la pré- diction qu'il venait d'entendre, et, tout aussitôt, il sentit germer en son âme l'espoir de voir se vérifier de même la prophétie lui annonçant qu'un jour il régne- rait sur l'Ecosse : — N'espére-tu pas, dit-il à Banquo, que tes fils se- ront rois, maintenant que se réalise si singulièrement la promesse de ces filles d'enfer ? — J'avoue, répondit Banquo, qu'il y a de quoi sur- exciter votre soif du trône. Rappelez-vous, cependant, 32 MACBETH. que ces suppôts des ténèbres nous disent parfois quelque légère vérité, pour nous entraîner à des actes de la plus grave conséquence. Mais déjà l'âme de Macbeth s'était trop imprégnée des suggestions perfides des sorcières, pour que les sages insinuations de Banquo pussent y laisser quelque impression. Dès ce moment, le malheureux n'eut plus qu'une idée fixe — ceindre au plus tôt le diadème d'Ecosse. Or, il avait pour femme une ambitieuse sans prin- cipes, à qui tous moyens semblaient bons, pourvu qu'elle et son mari arrivassent aux plus grands hon- neurs. Aussi, dès qu'elle eut reçu la confidence de la prédiction des sorcières et de son commencement d'exécution, elle se prononça nettement pour l'assassi- nat du roi. Il n'y avait pas, d'après elle, d'autre al- ternative, si Macbeth voulait voir s'accomplir d'aussi flatteuses destinées. Et plus le général reculait à la pensée de verser le sang royal, plus elle revenait à la charge et le poussait dans la voie du crime. La fatalité voulut que Duncan vînt précisément visiter Macbeth. Le roi avait la gracieuse habitude de se rendre ainsi, de temps à autre, chez les principaux gentilshommes de son royaume et de leur témoigner par là sa particulière estime pour leurs services. Cette fois, pour honorer tout spécialement le héros de tant de batailles, il arriva accompagné de ses deux fils, Malcolm et Donalbain, et d'un nombreux cortège de courtisans et de riches seigneurs. Kien n'était plus charmant que la colline de Dunsi- nane, sur laquelle s'élevait le manoir de Macbeth. MACBETH. 33 Tout ce qui l'entourait avait un air de fraîcheur et de santé. Aussi les martinets et les hirondelles, friands de toute atmosphère délicate, avaient-ils, à l'envi, bâti leurs nids sous les frises et les arcs-boutants de l'édi- fice. Le roi ne dissimula pas sa satisfaction, et se montra surtout ravi des attentions dont le combla Lady Macbeth, qui saVait, mieux que personne, voiler de sourires la noirceur de ses desseins. Elle possédait le grand art de jouer l'innocence des fleurs, alors qu'elle était, en réalité, le serpent qui se cachait sous leurs corolles. Fatigué de son voyage, Duncan se rendit de bonne heure dans les appartements somptueux où il allait passer la nuit. Selon l'usage, deux de ses valets in- times devaient dormir près de sa. couche. Avant de se retirer, il avait témoigné son vif plaisir de l'accueil qu'il avait reçu, en faisant des présents à ses princi- paux officiers, et en envoyant à celle qu'il appelait sa très généreuse hôtesse un diamant d'un grand prix. Minuit venait de sonner ; l'heure où. la moitié de l'univers semble ensevelie dans la mort; l'heure où les rêves pervers assiègent les mortels ; où il n'y a dehors que les loups et les meurtriers. Lady Macbeth veil- lait et méditait l'assassinat du roi. Toutes les déli- catesses de son sexe se révoltaient contre un tel acte ; mais elle redoutait la pusillanimité de son mari. Elle le savait trop foncièrement bon pour tuer de propos délibéré. Il était ambitieux, sans doute ; mais il avait ses scrupules, n'ayant point encore atteint à ce degré de scélératesse où se monte, d'ordinaire, l'am- bition qui ne connaît plus de frein. Elle l'avait bien 34 MACBETH. amené à consentir au meurtre ; mais elle doutait de sa résolution. Au dernier moment, sa nature débon- naire s'interposerait ; plus humain qu'elle, il ferait tout manquer. Elle s'arma donc d'une dague et marcha droit au lit de Duncan. Par ses soins, les deux valets de garde avaient été gorgés de vin, et dormaient ivres-morts, sans souci de leur responsabilité. Le roi était là, plongé dans un sommeil réparateur. Un moment, elle contempla avidement ce mâle visage, et, tout à coup, elle crut y découvrir quelques traits de ressemblance avec son propre père ! Elle sentit tout son courage l'abandonner, et se sauva près de son mari, pour délibérer. Elle le trouva moins décidé que jamais. De puis- sants arguments se pressaient dans son esprit contre une action si noire. Lui, le sujet, que dis-je? le pro- che parent et l'hôte du roi ; lui, que les lois de l'hos- pitalité obligeaient à fermer sa porte aux régicides, irait lui-même lui plonger son poignard dans la poitrine ! Et quelle victime, grands dieux ! que ce Duncan, si paternel pour ses sujets, si bon pour sa noblesse, si généreux, surtout avec Macbeth ! De pareils souve- rains méritaient une protection toute spéciale d'en haut, et leurs sujets étaient doublement tenus à tirer de leur mort une éclatante vengeance. Etait-ce donc au général comblé de faveurs et que l'estime royale plaçait si haut dans l'opinion de tous, à souiller d'un crime aussi abominable tant de privilèges et tant d'honneurs ? Evidemment, le seigneur de Oawdor inclinait vers la MACBETH. 35 magnanimité et désirait s'arrêter sur le chemin de la honte. Mais Lady Macbeth n'était pas femme à se laisser si facilement détourner d'un mauvais dessein, et, goutte à goutte, avec un art satanique, elle versa dans le cœur de son mari un peu de sa triste vaillance. Que lui demandait-elle, après tout ? Eien que de très facile. C'était l'affaire d'un instant. Une seule nuit, bien courte, allait suffire à assurer à toutes leurs nuits et à tous leurs jours les splendeurs de la souveraine puissance : " Quel homme êtes-vous donc, insista-t-elle, pour montrer tant d'irrésolution ? Dois-je vous considérer comme un lâche ? Car enfin, vous avez juré de tuer ce Duncan ! Eh bien, moi, qui suis mère, moi, qui sais avec quelles délices je nourrissais mon enfant, je l'aurais, sans hésiter, arraché moi-même tout souriant de mon sein, si j'avais juré de le faire, et lui aurais écrasé la tête contre la muraille ! Ne voyez-vous pas, d'ailleurs, combien il sera facile de rejeter le crime sur les valets ivres qui gardent le roi ? " Cette sauvage éloquence devait finir par triompher. Macbeth secoua soudain sa torpeur et fit un dernier appel à son antique énergie. Puis, s'armant d'un poignard, il se glissa sans bruit, dans les ténèbres, vers la chambre où. reposait Duncan. Mais, chemin faisant, il crut voir, le manche tourné vers lui, un au- tre poignard dont la lame et la pointe dégouttaient de sang. Eperdu, il voulut s'en saisir. Mais sa main ne rencontra que l'espace. L'horrible vision n'était que le produit de sa cervelle en feu, oppressée par l'épouvante du crime à accomplir ! 36 MACBETH. Une minute plus tard, il entrait dans la chambre du roi, et, d'un seul coup de sa dague, lui traversait le cœur. A ce moment précis, l'un des valets se prit à rire dans son sommeil. L'autre cria : A l'assassin ! ce qui les réveilla tous les deux. Puis, ils firent une courte prière : — Dieu nous bénisse î dit l'un. — Amen ! répondit l'autre. Et ils se rendormirent. Macbeth, debout près du cadavre, les écoutait. Lui aussi, il essaya de dire: Amen! mais, bien qu'il eût alors étrangement besoin d'une bénédiction, le mot se figea dans son gosier, et force lui fut de renon- cer à le prononcer. Alors, il crut entendre une voix qui criait : "Ke veillez- vous ! Macbeth tue le sommeil, l'inno- cent sommeil, qui vivifie l'humanité ! " Efc, dans tout le palais, retentissait ce cri sinistre : " Eé veillez-vous î Glamis a tué le sommeil, et ja- mais plus Cawdor, jamais plus Macbeth ne connaifcra le sommeil ! " Eou de terreur, Macbeth retourna près de sa femme qui, l'oreille aux écoutes, commençait à croire que le crime n'avait pu se consommer. En le voyant si blême, si horrifié, elle lui reprocha sa couardise, l'en- voya laver le sang dont il avait les mains teintes, et, du poignard encore rouge, elle s'en alla souiller les joues des valets, pour faire croire à leur culpabilité. Le jour vint, et avec lui la découverte inévitable du meurtre. MACBETH. 37 Macbeth et sa femme firent de bruyantes démonstra- tions de désespoir ; mais elles ne trompèrent per- sonne. Il y ayait bien contre les valets de fortes pré- somptions ; mais Macbeth avait autrement à gagner que ces pauvres diables à la disparition de Duncan, et tous les soupçons tombèrent sur lui. Les deux fils du monarque assassiné s'enfuirent : l'aîné, Mal- colm, à la cour d'Angleterre ; le cadet, Donalbain, en Irlande. Le trône était donc vacant. Macbeth, à titre de plus proche parent de Duncan, devint roi, et ainsi s'accomplit, à la lettre, la pro- phétie des trois sœurs. Hélas ! elles avaient aussi prédit que Macbeth n'aurait pas ses fils pour successeurs, mais bien ceux de Banquo. Cette pensée suffit à empoisonner l'existence des deux complices couronnés. S'être couverts de sang pour n'aboutir qu'à placer sur le trône la postérité d'un autre, c'eût été, en vérité, jouer de malheur ! La mort de Banquo et de son fils fut donc résolue. Elle seule pouvait donner un démenti à la science, jusque- là infaillible, des mystérieuses devineresses. Dans ce but, tous les seigneurs du royaume furent conviés à un grand banquet. L'invitation faite à Banquo et à son fils Fléance fut d'autant plus affectu- euse et pressante que le chemin qu'ils devaient suivre pour se rendre de nuit au palais était garni de malan- drins aux gages de Macbeth. Banquo tomba, en effet, percé de coups ; mais, dans la bagarre, Fléance réussit à s'enfuir. Il fut, plus tard, la souche d'une dynastie qui ne prit fin qu'avec l'Ecossais Jacques VI, sur la 38 MACBETH. tête duquel furent réunies les deux couronnes d'Ecosse et d'Angleterre. Mais revenons au banquet. Il fut splendide. Merveilleuse de grâce et d'affabilité, la* nouvelle reine sut se concilier tous les convives par les mille prévenances dont elle les combla. Macbeth, de son côté, discourut gaîment avec ses hôtes et les remer- cia avec effusion d'avoir ainsi rassemblé sous son toit tout ce que le royaume avait de plus noble, de plus honorable et de plus illustre : " Je ne regrette, leur dit-il, que l'absence de mon vieil ami Banquo. Mais je ne désespère pas encore de le voir apparaître ce soir. Fasse le ciel que je n'aie qu'à le gronder de son peu d'empressement, et non à déplorer quelque fâcheuse mésaventure !" Ces hypocrites paroles vibraient encore dans la salle du festin, lorsque le spectre de Banquo assassiné en- tra et alla s'asseoir sur le siège même que Macbeth se disposait à occuper. A ce stupéfiant spectacle, le meurtrier devint blême de terreur. Lui, qui avait af- fronté la mort sur vingt champs de bataille, lui qui eût, sans sourciller, regardé Satan bien en face, il tremblait là comme un enfant, les yeux rivés sur un fantôme ! Les seigneurs, surpris de le voir regarder si fixe- ment un siège qui, pour eux, était vide, crurent à une distraction passagère. La reine, elle, ne s'y méprit pas. Elle le supplia, à voix basse, de rappeler ses esprits, et de ne pas se laisser aller ainsi, en public, à quelque hallucination comme celle du poignard, soi- MACBETH. 39 disant vu par lui alors qu'il allait tuer Duncan. Mais le spectre était toujours là ; et Macbeth lui adressait des paroles sans suite, et cependant si compromet- tantes, que la reine, craignant que le terrible secret ne lui échappât, mit cette scène étrange sur le compte d'une vieille infirmité de son époux et congédia ses hôtes en toute hâte. A dater de cette nuit mémorable, elle fut eu proie chaque nuit, tout comme Macbeth, à d'affreux cau- chemars. Le sang de Banquo, d'ailleurs, troublait moins les deux coupables que la fuite de Fléau ce, de qui sortirait maintenant, sans aucun doute, toute une lignée de rois, au détriment de leur propre postérité. Macbeth, souffrant mille morts, résolut de revoir les sorcières et d'apprendre d'elles ce que la suite des temps lui réservait de plus redoutable. Il les chercha dans le champ de bruyères où elles l'avaient salué du titre de roi, et les trouva dans un antre qui dominait la plaine. Averties, par leur science divinatrice, de la visite de .Macbeth, les trois magiciennes préparaient, lorsqu'il pénétra dans leur caverne, "les singuliers enchante- ments à l'aide desquels elles conjuraient les esprits infernaux de leur révéler l'avenir. Dans un énorme chaudron bouillaient pêle-mêle des crapauds, des chauves-souris, des serpents, un œil de salamandre et une langue de chien, la patte d'un lé- zard et l'aîle d'un hibou, une écaille de dragon, une dent de loup, le ventre d'un vorace requin de mer, une sorcière momifiée, uue racine de ciguë, déterrée de nuit — condition indispensable pour qu'elle fût efficace 40 MAGBETR. — un fiel de chèvre et le foie d'un Juif, quelques bou- tures de ces ifs qui poussent sur les tombes et un doigt arraché à un cadavre d'enfant. Quaud tout cela cuisait trop fort, les sorcières y mettaient bon ordre en versant dessus le sang d'un babouin, puis celui d'une truie qui avait dévoré ses petits, et, sur la flamme du foyer, elles répandaient la graisse qu'avait suée la po- tence d'un assassin : — Par qui désires-tu que soient éclaircis tes doutes, demandèrent-elles à Macbeth ; par nous, ou par nos maîtres, les esprits ? — Où sont-ils, ces esprits ? répondit hardiment le roi, saus se laisser émouvoir par un spectacle aussi hideux. Je veux les voir ! Trois esprits répondirent aussitôt à l'appel des py- thonisses. Le premier qui s'éleva du chaudron fatidique avait la forme d'une tête de guerrier tout armé. Il appela le roi par son nom, et lui recommanda de se défier du seigneur de Fife : — Merci ! dit Macbeth, qui depuis longtemps ja- lousait Macduff, duc de Fife. Le second esprit apparut sous la forme d'un enfant couvert de sang. Lui aussi appela le roi par son nom. — Ne crains rien, Macbeth, lui dit-il. Eis-toi du pouvoir des humains. Il n'est pas un mortel, né delà femme, qui puisse rien contre toi. Sois sanguinaire, audacieux et résolu ! — Vis donc, Macdufï ! s'écria le monarque. Que me servirait, en effet, de te craindre ? Mais non : deux MACBETH. 41 sûretés valent mieux qu'une ! Tu mourras ! Je pour- rai dire enfin à la Peur à face de marbre qu'elle a menti, et je retrouverai le sommeil en dépit du ton- nerre ! Ce fut alors le tour du troisième esprit : un enfant, couronne en tête et un arbuste à la main : — Macbeth, Macbeth, dit l'apparition, moque-toi des conspirateurs ! Jamais tu ne seras vaincu, tant que la forêt de Birnam ne marchera pas contre Dunsinane et contre toi ! — A la bonne heure ! exclama Macbeth ; voilà d'ex- cellents augures ! Qui donc ira déraciner les forêts et leur faire quitter la terre qui les nourrit ? Je vois maintenant que je vivrai ce que vivent les autres hommes et que je ne périrai pas de mort violente. Mais il y a quelque chose que je brûle de savoir. Dites-moi, si cela est en votre pouvoir, si la postérité de Banquo régnera jamais sur cette terre d'Ecosse ? A ces mots, le chaudron magique s'enfonça dans le sol, et au bruit de fantastiques harmonies, huit fan- tômes, ressemblant à des rois, défilèrent devant Mac- beth. Banquo, qui venait le dernier, tout sanglant et tenant à la main un miroir où se reflétaient d'autres ombres royales, sourit en montrant à son assassin les futurs rois d'Ecosse, descendants de sa victime. Puis les sorcières, tout en dansant aux accords d'une mu- sique quasi-divine, ébauchèrent une sorte de salut au monarque stupéfait, et s'évanouirent comme se fond la neige sous les feux d'un soleil d'été. De ce moment, Macbeth ne rêva plus que sang et carnage. La première nouvelle qui frappa ses oreilles 42 MACBETH. à son retour de l'antre maudit, fut que Macduff, duc de Fife, avait fui en Angleterre pour y rejoindre l'armée que levait Malcolm, fils aîné de Duncan, dans le but de reconquérir le trône de ses pères. Transporté de rage, Macbeth marcha sur le château de Macduff, passa au fil de l'épée la femme et les en- fants du traître et fit massacrer quiconque lui tenait, de près ou de loin, par les liens du sang. Il n'en fallait pas davantage pour lui aliéner les plus influents de ses vassaux. Tous ceux qui le purent s'allèrent ranger sous les drapeaux de Malcolm et de Maeduff, qui déjà s'avançaient avec des forces formi- dables. Le reste, que la crainte des fureurs royales contraignait à demeurer neutres, souhaitait vivement que le tyran fût vaincu. Alors commença pour Macbeth une existence into- lérable. C'est à peine s'il put recruter les troupes qui lui étaient nécessaires. Il se sentait haï, méprisé, soupçonné par tous, et il se prenait à envier le profond sommeil de Duncan, que son poignard avait délivré à tout jamais des empoisonneurs et des assassins, des trahisons domestiques et des invasions de l'étranger. Pour comble d'infortune, sa femme, sa complice, la seule créature près de qui il lui arrivait parfois de se reposer des rêves affreux dont ses nuits étaient tor- turées, plia sous le faix de ses remords et de l'exécra- tion populaire, et mourut. La croyance commune fut qu'elle s'était suicidée. Seul, désormais, face à face avec ses crimes, sans une âme qui sympathisât avec lui, sans un confident à qui parler des forfaits qu'il méditait encore, il en vint MACBETH. 43 à désirer le trépas. Cependant, la rapide approche de Malcolm et de son armée réveilla sa vieille bravoure et il résolut — pour parler son langage — de mourir " cuirasse au dos ! " Les pythonisses ne lui avaient-elles pas fait de rassurantes promesses ? Ne savait-il pas, de par les esprits, que nul homme, né de la femme, ne prévau- drait contre lui, et qu'il resterait invincible tant que le bois de Birnam ne viendrait pas à Dunsinane ? — Promesses assez creuses, dira-t-on — Qu'importe ! il y croyait et c'en était assez pour le déterminer à la ré- sistance. Il s'enferma donc dans son castel, d'où il pouvait braver toutes les longueurs d'un siège, et là, attendit stoïquement l'arrivée de Malcolm. Un jour, accourut en toute hâte, pâle comme la mort et tremblant de tous ses membres, un messager dont la frayeur semblait avoir paralysé la langue : — Parleras-tu, chien d'esclave ? lui cria Macbeth. — Seigneur, balbutia l'homme, j'étais de garde sur la colline quand, en regardant vers Birnam, j'ai vu la forêt se mouvoir. — Si tu mens, hurla le roi, hors de lui, je te ferai pendre à l'arbre le plus proche jusqu'à ce que la faim te tue ! Mais si, par malheur, tu dis vrai, pends-moi toi-même, je te le permets ! La résolution du monarque faiblissait visiblement. Mais cette défaillance fut de courte durée : — Ces esprits maudits m'auraient-ils trompé, se disait-il, à l'aide de misérables équivoques ? Ah ! le bois de Birnam vient à Dunsinane î Eh bien, j'irai, moi à sa rencontre. Nul moyen de fuir d'ici ; nul 44 MACBETH. moyen d'y demeurer. J'ai assez, d'ailleurs, de la lu- mière et de la vie. Finissons-en, puis qu'il le faut ! Et, sautant en selle, il fit sonner la charge, et mar- cha contre les assiégeants qui déjà avaient atteint le manoir. Le messager ne s'était trompé qu'en apparence. C'était bien une forêt, mais une forêt d'un nouveau genre qu'il avait vue s'avancer vers le château. En habile général, Malcolm, au moment de traverser le bois de Birnam, avait ordonné que chacun de ses sol- dats déracinât un arbuste et le portât devant soi, pour dissimuler le nombre réel de ses troupes. De loin, cette tactique avait donné à ses guerriers en marche l'aspect fantastique qui avait jeté l'épouvante dans l'âme superstitieuse du messager. L'esprit n'avait donc pas eu tort ; seulement, comme tous ses pareils, il avait parlé en paraboles. Le coup était rude pour l'enfantine crédulité de Macbeth. Mais sa rencontre avec l'ennemi n'en fut pas moins épique. Bien que faiblement soutenu par de prétendus partisans qui, dans leur cœur,le haïssaient et faisaient des vœux pour le triomphe de Malcolm, il se battit avec la rage du désespoir et tailla en pièces tout ce qui tenta de s'opposer à sa valeur, jusqu'à ce qu'il parvint au lieu où se trouvait Macduff . A la vue de l'homme que les esprits lui avaient conseillé d'évi- ter à tout prix, il voulut s'esquiver, mais, plus prompt que l'éclair, Macduff, qui le cherchait depuis le com- mencement de la bataille, lui coupa soudainement la retraite. L'issue d'un pareil duel ne pouvait être que mortelle. MACBETH. 45 Macduff n'avait pas d'injure assez cruelle à jeter à la face du meurtrier de sa femme et de ces en- fants. Quant à Macbeth, qui croyait avoir assez ré- pandu déjà le sang de cette famille, il eût youIu évi- ter le combat ; mais Macduff s'acharnait après lui, le traitant de tyran, d'assassin, de lâche et de chien d'enfer : — Arrête ! lui cria enfin Macbeth, qui se rappela les paroles du deuxième esprit. Tu perds ta peine, et autant vaudrait pour toi tenter de poignarder le vide. Ma vie est enchantée, car nul homme né de la femme ne peut rien contre moi ! — Foin de tes enchantements ! riposta le guerrier. L'esprit menteur dont tu t'es fait l'esclave t'aurait dû dire que Macduff ne naquit pas de la femme à la façon des autres mortels, et qu'il fut, avant le temps, arraché aux entrailles de sa mère ! — Maudite soit la langue qui me révèle une pareille fourberie ! exclama l'infortuné monarque grelottant de terreur et, cette fois, bien désillusionné. Périsse à jamais la confiance des humains dans les équivoques grossières des pythonisses et des jongleurs infernaux ! Arrière, traître ! je ne me battrai pas contre toi ! — Tu as raison, dit Macduff avec un méprisant sou- rire. Vis pour que nous te montrions au peuple comme on montre les monstres, et, au-dessus de ta tête, nous ferons peindre ces mots: "Par ici, par ici ! venez voir le tyran ! " — Jamais î rugit Macbeth, à qui le désespoir rendit tout son courage. Je ne vivrai pas pour baiser la terre aux pieds de Malcolm, sous l'avalanche des malé- 46 MACBETH. dictions d'une ignoble populace. Le bois de Birnam est venu â Dunsinane, et toi, tu n'es pas né de la femme comme les autres hommes ! Eh bien, soit î je n'en irai pas moins jusqu'au bout ! Et il se rua sur Macduff. Tous deux se battirent comme des lions ; mais finalement Macduff resta vainqueur, et porta, en pré- sent, le tête du vaincu au jeune et légitime héritier de Duncan, qui, rentré en possession du trône dont l'avait si longtemps privé un usurpateur, fut acclamé roi par la noblesse et par le peuple. LA TEMPETE. Dans une île de l'océan, vivaient un vieillard, nommé Prospéro, et sa fille Miranda, merveille de jeunesse et de beauté. Ils étaient là les seuls représentants de l'espèce hu- maine, et Miranda y était venue si jeune qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais vu d'autre visage d'homme que celui de son père. Une caverne creusée dans le roc leur servait d'habi- tation. Prospéro l'avait divisée en plusieurs apparte- ments, dont l'un, qu'il appelait son cabinet d'étude, contenait ses livres, presque tous traitant de magie. Cette science était alors fort en faveur parmi les sa- vants, et lui avait été très utile dans les bizarres cir- constances où le malheur l'avait placé. L'île, en effet, avait été enchantée par une sorcière appelée Sycorax, morte peu de temps après qu'il y avait abordé. Grâce à ses connaissances dans l'art magique, il avait pu délivrer beaucoup de ces gentils farfadets, lutins malicieux sans être méchants, qui se font souvent les serviteurs actifs et fidèles de l'homme. La vieille Sycorax les avait emprisonnés dans des ar- bres, parcequ'ils avaient refusé d'exécuter ses ordres cruels. Depuis leur délivrance, ils avaient obéi à Prospéro comme l'eussent fait des esclaves. A leur tête se trouvait Ariel, le plus espiègle de la 48 LA TEMPETE. bande. Ce malin petit diable n'avait qu'un seul dé- faut; c'était de taquiner à outrance un pauyre monstre, Caliban, plus singe qu'homme, né de la vieille Syco- rax. Ariel l'avait en horreur à cause de cette origine. Prospéro, ayant trouvé dans les bois cet être informe, l'avait recueilli et lui avait appris à parler. Mais là s'était bornée l'éducation de son protégé, dont rien n'avait pu dompter les mauvais instincts. Aussi ne se servait-il de lui que pour les travaux les plus durs, et c'était Ariel qu'il chargeait de les lui faire exécuter. Dès que Caliban se permettait de flâner, Ariel, in- visible à tout autre qu'à Prospéro, fondait sur le pares- seux et le pinçait jusqu'au sang. Parfois, il lui fai- sait piquer une tête dans une mare, ou, prenant la forme d'un singe, il l'effrayait par les plus hideuses grimaces. Puis, se changeant soudain en hérisson, il se plantait sur le chemin du malheureux Caliban, qui reculait d'horreur devant les piquants où il craig- nait d'ensanglanter ses pieds nus. A l'aide de ces puissants petits génies, Prospéro com- mandait en maître aux vents et aux flots. Sur un signe de lui, ils soulevaient des tempêtes ; et, un jour, qu'ils s'étaient livrés à ce passe-temps, Prospéro mon- tra à sa fille un magnifique navire aux prises avec les vagues en furie : — Ce vaisseau, lui dit-il, est plein d'êtres sem- blables à nous. — mon cher père, s'écria Miranda toute émue, si c'est votre art qui produit cette épouvantable tour- mente, je vous en supplie, ayez pitié de ces pauvres LA TEMPÊTE. 49 gens ! Voyez, ils vont tous périr ! Si cela était en mon pouvoir, j'engloutirais l'océan sous la terre, plu- tôt que de laisser se perdre un si beau navire et tant de précieuses existences ! — Ne t'effraye pas tant, ma chérie, répondit le vieillard. J'ai bien recommandé à qui de droit qu'au- cun passager ne vienne à périr. Ce que j'en fais est pour ton bien. Tu ne sais ni qui tu es, ni d'où tu viens. Tout ce que tu sais de moi, c'est que je suis ton père. Tu ne connais du monde que cette triste caverne. Te rappelles-tu même quand tu y es venue? Je ne le crois pas, car tu n'avais alors que trois ans. — Je me le rappelle, cependant. — Vraiment ? — Oui ; je crois voir encore, comme dans un rêve, quatre ou cinq femmes s'empressant autour de moi pour me servir. — Il y en avait bien davantage, mon enfant. Mais je m'étonne que tu t'en souviennes. Est-ce tout ? — Oui, père. — Sache donc, alors, qu'il y a douze ans, j'étais duc de Milan. Toi, tu étais princesse, et mon unique héritière. Mon jeune frère, Antonio, en qui j'avais toute confiance et à qui je laissais, le plus souvent, le soin de gouverner, pendant que je m'ensevelissais dans mes livres, ne tarda pas à se croire duc lui-même et, sa popularité grandissant par ma faute, il me sacrifia à son ambition et réussit, avec l'aide du roi de JSaples, mon ennemi, à me priver de ma couronne. — Pourquoi ne nous ont-ils mis à mort aussitôt ? — Ils ne l'osèrent pas. Mon peuple nous aimait 50 LA TEMPÊTE. trop. Mais on nous embarqua sur un grand navire et, quand nous fûmes en pleine mer, on nous contraignit à descendre dans une chaloupe sans cordages, sans voiles et sans mât. Antonio crut ainsi s'être débar- rassé de nous. Heureusement, un de mes bons amis, le seigneur Gonzalo, avait pu secrètement placer dans le bateau de l'eau, des provisions, des cordages, et surtout mes livres, que j'estimais plus que mon duché même. — Oh ! père, comme j'ai dû vous être à charge depuis ? — Non, mon amour ; tu fus, au contraire, le chéru- bin qui me rattacha à la vie. Ton innocent sourire me cuirassa contre le malheur. Nos provisions durè- rent jusqu'à ce que nous eûmes abordé dans cette île déserte et, depuis, tout mon bonheur a été de t'in- struire, et de te voir si bien profiter de mes leçons. Miranda s'était jetée au cou du vieillard et l'enla- çait tendrement de ses jolis bras : — Que le ciel vous bénisse ! s'écria l'aimable enfant. Mais, dites-moi, pourquoi avez- vous commandé à cette tempête de faire rage autour de nous ? — Pour faire échouer sur cette île mes ennemis. Le roi de Naples et mon frère Antonio sont à bord de ce vaisseau maudit î Miranda allait se récrier, quand soudain le vieillard la toucha de sa baguette magique, et elle s'endormit profondément. Ariel venait, en effet, d'apparaître devant son maî- tre pour lui rendre compte des résultats de la tem- pête. Et, bien que les farfadets demeurassent toujours LA TEMPÊTE. 51 invisibles pour Miranda, Prospéro ne voulait pas qu'elle entendît son père converser avec un esprit follet : — Eh bien, mon mignon lutin, dit- il à Ariel, com- ment t'es-tu tiré de la tâche que je t'avais confiée ? Le sylphe fit une pittoresque description de la tour- mente et de la terreur des passagers. Ferdinand, le fils du roi de Naples, avait été le premier à sauter à la mer. Son père le croyait englouti par les vagues et perdu à tout jamais : — Il n'en est pas moins sain et sauf, continua le malin narrateur ; en ce moment, il est assis sur un rocher sur une pointe de l'île, les bras tristement croisés sur la poitrine, et se lamentant sur la mort de son père, qu'il croit noyé. Pas un cheveu de sa tête n'a été en- dommagé, et ses vêtements princiers, bien que ruis- selants d'eau salée, n'en sont ni moins brillants ni moins frais. — Bravo, mon petit Ariel ! Je reconnais là ta dé- licatesse. Amène-le ici. Il faut que ma fille le voie. Et que font mon frère et le roi de ISTaples ? — Je les ai laissés à la recherche de Ferdinand, mais bien convaincus qu'ils ne le re verront plus. Pas un homme de l'équipage n'a péri, et cependant, chacun d'eux se croit le seul échappé au naufrage. Le vais- seau, invisible pour eux tous, est en sûreté dans le port. — C'est parfait, mon ami ; mais il te reste encore quelque chose à faire. — Est-il possible ? Moi qui, d'après votre promesse m'attendais à ma liberté ! Je vous ai toujours fidèle- 52 LA TEMPÊTE. ment servi. Jamais je ne tous ai menti ; jamais je n'ai fait de fautes ; jamais je n'ai murmuré contre vos ordres. — Ah ! le petit ingrat ! dit en riant Prospéro. As- tu donc oublié la vieille Sycorax, que l'âge et la jalou- sie avaient presque pliée en deux ? Dis-moi, où était- elle née ? — A Alger, maître. — Vraiment ! Eh bien, cette mégère, à cause de ses sorcelleries, trop horribles pour que je te les ra- conte, avait été chassée d'Alger et abandonnée ici par des matelots. Or, parceque tu étais trop délicat pour exécuter ses ordres abominables, elle t'avait enfermé dans un arbre, où je t'ai trouvé poussant des cris de possédé. Qui t'a délivré ? Moi ! Ariel fut tout honteux d'avoir paru oublier cette généreuse action du vieillard : — Je suis à vos ordres, maître bien-aimé, s'écria-t-il. — A la bonne heure ! dit Prospéro, et tu ne perdras rien pour attendre, mon petit Ariel. En un clin d'œil, le sylphe fut auprès de Ferdinand, qu'il trouva assis à la même place, plongé dans une navrante mélancolie : — Allons, mon joli prince, lui dit-il, il faut me suivre. Une belle demoiselle demande à te voir. Et, tout en voletant dans la direction de la caverne, le gnome se mit à chanter : Sous trente pieds d'eau gît ton père ; Ses os sont devenus corail ; Ces perles, au brillant émail, Furent ses yeux ; car l'onde amère LA TEMPÊTE. 53 Ne laisse rien perdre de lui, Mais, par de merveilleux échanges, Le transforme en êtres étranges ; Et, soudain, quand chaque heure a fui. Des nymphes de l'abîme sombre Les gais et bruyants bataillons, Pour faire honneur à sa grande ombre, Sonnent leurs joyeux carillons ! D'aussi bizarres révélations sur le sort de son père étaient bien faites pour réveiller Ferdinand de sa tor- pide apathie. Profondément troublé, il suivit Tin- visible chanteur. Bientôt, il fut aperçu de Miranda et de Prospéro, qui étaient assis à l'ombre d'un grand chêne : — Ma fille, dit le vieillard, que regardes-tu doue si attentivement là bas ? — Père, répondit Miranda, je vois venir à nous une délicieuse créature qui semble chercher quelque chose de tous côtés, et dont la vue me comble de ravisse- ment. C'est un esprit, sans doute ? — Non, ma chérie ; c'est un être qui mange, dort, voit et entend comme toi et moi. Ce jeune homme était sur le vaisseau naufragé. Le chagrin a légère- ment altéré ses traits. A part cela, tu as raison de le trouver beau. Il a perdu ses compagnons et c'est eux qu'il cherche sans doute. Miranda, qui se figurait que tous les hommes a- vaient, comme son père, grave visage et barbe grise, ne revenait pas de son ébahissement. De son côté, Fer- dinand qui, depuis quelques heures, marchait de mer- veilles en merveilles, et à qui la voix d'Ariel, qu'il en- 54 LA TEMPETE. tendait toujours, faisait croire qu'il se trouvait dans une île enchantée, n'eut pas plus tôt aperçu l'éblouis- sante Miranda qu'il la prit pour la déesse de céans et la salua comme telle : — Je ne suis pas une déesse, lui dit simplement la jeune fille ; je suis .... Mais Prospéro l'interrompit. Il était heureux de les yoir ainsi s'admirer l'un l'autre, et s'éprendre à première vue ; mais, pour éprouver Ferdinand, il résolut de jeter quelques bâtons dans les roues de son amour. Il s'avança donc vers le jeune homme, les sourcils froncés, et l'accusa d'être venu en espion pour lui ravir son île : — Suis-moi, lui cria-t-il, je vais te lier par les pieds et par le cou. Je te ferai boire de l'eau de mer ; tu vivras de crabes, de racines desséchées et de cosses de grains de blé ! — Bien obligé ! riposta le prince. Mais je n'accept- erai pareil menu que d'un ennemi plus redoubtable que toi. Et il mit flamberge au vent. D'un signe de sa baguette, Prospéro le cloua au sol et paralysa tous ses mouvements : — Oh ! père, exclama Miranda en se pendant câli- nement à son cou, père, ne soyez pas si inhumain ! Pitié pour lui ! Je serai sa caution. C'est le second homme que j'aie jamais vu, et il me paraît digne de toute confiance ! — Silence, enfant ! dit Prospéro. Un mot de plus, et je vais te gronder. Comment ! tu te fais l'avocate d'un imposteur ! Pareceque tu n'as vu jusqu'ici que LA TEMPÊTE. 55 lui et Caliban, tu te figures qu'il n'y a pas d'autre bel homme au monde ? Il y en a des milliers, petite folle, et qui lui sont aussi supérieurs qu'il l'est à Caliban. — Père, insista la jeune fille dont il voulait éprouver le cœur, je l'aime tel qu'il est, et n'en désire point de plus charmant que lui ! — Allons, jeune homme, dit le vieillard sans se laisser attendrir, tu vois bien qu'il n'est pas en ton pouvoir de me désobéir. Suis-moi donc de bonne grâce. Le prince ignorait qu'il fût en présence d'un ma- gicien, et s'étounait de se sentir ainsi dompté. En dépit qu'il en eût, une force invisible le détacha du sol, et il lui fallut suivre Prospéro. Tant qu'il put apercevoir la forme divine de Miran- da, il regarda derrière lui tout en marchant. Mais quand il fut enfin dans la caverne, il lui sembla que la vie allait l'abandonner. Toute son énergie avait dis- paru comme dans un rêve : — Si seulement, se disait-il, je pouvais, une fois le jour, reposer mes regards sur cette adorable fille, ma prison serait encore un paradis ! Prospéro ne le tint pas longtemps sous les verroux. Il le chargea de mettre en tas de lourdes pièces de bois. Fils de rois sont, en général, peu familiers avec ce genre d'exercice. Aussi, Ferdinand fut-il bientôt brisé de fatigue. Pendant ce temps, le vieil- lard s'était soi-disant enfermé avec ses livres, non sans avoir fait savoir à sa fille à quelle rude tâche il avait condamné le jeune prince. 56 LA TEMPÊTE. En réalité, il surveillait de près les deux amou- reux ; — Beau jeune homme, disait Miranda, qui n'avait pas" tardé à venir rejoindre Ferdinand, ne travaillez pas ainsi. Mon père est avec ses livres au moins pour trois heures. Vous pouvez donc vous reposer. — Je ne l'ose, soupira le prince, il faut tout d'abord, belle dame, que je finisse ma tâche. — -Asseyez-vous tout au moins, et, pendant que vous reprendrez vos forces, je travaillerai à votre place. Ferdinand était trop galant cavalier pour accepter une telle offre. Loin donc d'avancer la besogne, la présence de Mirandane fit que la retarder. On n'em- pila guère de bois ; mais, en revanche, on causa beau- coup. Et Prospéro, invisible à leurs yeux, mais debout à leurs côtés, les écoutait avidement : — Comment vous appelez- vous ? disait le prince. — Mon père m'a défendu de le dire à personne ; mais ... je m'appelle Miranda. Prospéro sourit dans sa barbe, à cette première dé- sobéissance de son enfant. C'était par ses enchante- ments qu'elle s'était si subitement éprise du noble étranger. Il ne pouvait donc raisonnablement trou- ver mauvais qu'elle oubliât ses ordres en faveur de son amoureux. Celui-ci, d'ailleurs, se lança dans de si brûlantes protestations de tendresse, que le vieillard se félicita de son stratagème : — Oui, s'écriait Ferdinand avec feu, vous êtes la plus belle entre toutes les femmes ! LA TEMPÊTE. 57 — Je ne sais, répondait modestement Miranda ; je ne me rappelle aucun visage de femme. Je ne connais non plus d'autres visages d'hommes que celui de mon père et le vôtre. Mais ce que je sais bien, c'est que je ne désire d'autre compagnie que la vôtre, et que je ne puis imaginer des traits qui me plaisent plus que les vôtres. Mais je crois bien, monsieur, que je vous parle trop familièrement, et, en cela, je désobéis en- core à mon père. — Parfait ! se dit le vieillard en souriant de nou- veau. Ma fille sera reine de ISTaples ! Ferdinand s'embarqua, en effet, dans une autre ti- rade plus passionnée encore que la première, et finit par déclarer à sa belle qu'il était l'héritier de la cou- ronne de Naples et qu'il la ferait sa reine : — Seigneur, dit naïvement Miranda, dont les yeux se remplissaient de larmes, je suis folle de pleurer de ce qui me rend si heureuse. Voici ma réponse sans le moindre détour. Je suis votre femme, si vous vou- lez me faire l'honneur de m'épouser. Ferdinand allait se confondre en remercîments, quand tout à coup Prospéro se rendit visible à leurs yeux : — Ne craignez rien, mes enfants, leur dit-il. J'ai tout entendu, et j'approuve tout. Ferdinand, je ré- pare au centuple mon apparente rudesse envers toi en te donnant mon enfant. Je ne voulais qu'épouver ton amour, et tu t'es tiré à merveille de cette épreuve. Prends-la donc ; elle est en tout digne de toi. Et maintenant, asseyez-vous et causez jusqu'à mon re- tour. 58 LA TEMPETE. Cette fois, Miranda ne montra aucune disposition à désobéir. Prospéro ne fut pas plus tôt de retour dans sa ca- verne que, sur son ordre, Ariel apparut promptement devant lui : — Maître, dit le sylphe, vous voulez savoir ce que j'ai fait de votre frère et du roi de Naples ? — Oui, mon ami. — Ah ! je les ai terriblement effrayés, ces nobles seigneurs. Quand je les ai vus rompus de fatigue et mourants de faim, j'ai soudainement fait paraître de- vant eux un succulent banquet, et, au moment où ils allaient y faire honneur, j'ai pris la forme d'une hi- deuse harpie et j'ai tout dévoré. Puis, à leur indes- criptible étonnement, ladite harpie s'est mise à leur parler et à leur reprocher leur cruelle conduite en- vers Prospéro et sa fille en bas âge : "Le jour du châtiment est venu, leur disait-elle; tremblez, vous qui n'avez pas reculé devant la trahison et l'assassinat ! " Ah ! si vous les aviez vus ! Leur repentir était si poignant que, tout farfadet que je suis, je m'en sens encore tout remué de pitié I — Va les chercher alors, mon bon Ariel. Il ne sera pas dit que je serai moins compatissant qu'un sylphe envers mes semblables. Bientôt arrivèrent, en effet, le roi, Antonio et ce brave seigneur Gonzalo à qui Prospéro avait dû, douze ans auparavant, son salut et celui de son enfant. Ariel avait attiré leur attention en remplissant l'air d'une musique sauvage, et les avait amenés ainsi en LA TEMPÊTE. 59 présence de son maître, qu'aucun d'eux ne reconnut, tant la frayeur paralysait leurs sens. Le vieillard se nomma tout d'abord au vieux Gon- zalo, qu'il appela son sauveur. Alors les yeux d'Antonio et ceux du roi s'ouvrirent à la vérité. Eperdus, et la voix brisée par les sanglots, ils de- mandèrent un pardon que Prospéro ne leur fit pas at- tendre, et s'engagèrent aussitôt à le rétablir dans son duché : — Moi, dit Prospéro, au roi de Naples, j'ai en ré- serve pour vous un présent bien plus précieux. Et, ouvrant une porte, il lui montra Ferdinand jou- ant aux échecs avec Miranda. Il faut renoncer à dépeindre la joie folle de ce père et de ce fils, se retrouvant si inopinément, alors que chacun d'eux croyait l'autre au fond de la mer : — merveille ! s'écria Miranda; quelles nobles créa- tures sont celles-ci ? Le monde doit être bien beau, s'il renferme d'aussi brillants seigneurs ! Le roi ne fut pas moins ébahi que ne l'avait été son fils de la beauté et des grâces sans pareilles de la jeune fille : — Quelle est donc cette admirable jouvencelle ? dit- il. Est-ce la déesse qui nous a séparés, pour nous réunir à nouveau ? — Non, Sire, répliqua Ferdinand, qui ne put s'em- pêcher de sourire en entendant son père tomber dans la même erreur que lui-même ; c'est une mortelle que l'immortelle Providence a faite mienne. Pardonnez si, vous croyant mort, je l'ai choisie sans votre con- 60 LA TEMPETE. sentement. Elle est la fille de ce fameux duc de Mi- lan, dont la renommée avait tant de fois frappé mes oreilles. Je dois à l'illustre Prospéro une yie nou- velle, puis qu'il m'accorde cette délicieuse fiancée. — Et moi, dit le roi, j'ai un enfant de plus, et, chose singulière, mon premier devoir est d'implorer son pardon. — Trêve de tout cela ! intervint Prospéro. Oubli- ons le passé, puisque aussi bien le ciel Ta heu- reusement réparé. Et il embrassa tendrement son frère : — Une sage et toute-puissante Providence, ajouta-t- il, a permis que je fusse chassé de mon pauvre duché de Milan, pour que ma fille héritât de la riche couronne de Naples ; car, sans cette rencontre sur cette île déserte, jamais le fils du roi n'eût épousé ma Miranda. Antonio et le vieux Gonzalo pleuraient à chaudes larmes : celui-ci, de bonheur ; celui-là, de repentir : — Votre vaisseau est en sûreté dans le port, ajouta Prospéro, ainsi que tous vos matelots. Ma fille et moi, nous partirons avec vous demain. En atten- dant, restaurons-nous aussi bien que le permettront nos pauvres ressources. Et il appela Caliban, à qui il ordonna de préparer quelque nourriture et de mettre tout en ordre dans la caverne. Grande fut la stupéfaction du roi et de ses compagnons à la vue du monstre qui servait Prospéro. Avant de quitter son île, le vieillard appela Ariel : — Mon gentil petit gnome, lui dit-il, je te rends* dès aujourd'hui, toute ta liberté. LA TEMPETE. 61 Ariel ne se contint plus de joie : — Soyez béni, mon cher maître, s'écria-t-il ; mais, auparavant, je yeux m'assurer que des vents favo- rables enfleront vos voiles. Et alors, quelle joie d'ê- tre libre, et comme je vais vivre heureux ! Et il chanta cette gracieuse ariette : Où butine la gente abeille, Moi, je butine, et, si j'entends Le hibou crier, je m'éveille Dans la campanule vermeille D'une primevère à cinq dents. Sur le dos d'un chéiroptêre, Gaîment, je cours après l'été ; Et, libre enfin, dans maint parterre, Je vais, le cœur plein de gaîté, Vivre sous l'ombre tutélaire De la fleur d'un arbre enchanté ! Prospéro enfouit alors profondément dans le sol ses livres et sa puissante baguette. Il en avait à jamais fini avec les sciences occultes. Ses ennemis étaient domptés, et il était réconcilié avec son frère. Pour mettre le comble à sa félicité, il ne lui restait plus qu'à revoir sa terre natale, à re- prendre possession de son duché et à assister au mari- age de sa bien-aimée fille. Le fidèle Ariel conduisit heureusement le vaisseau jusque dans la magnifique baie de ISTaples où tous ses protégés débarquèrent, sains et saufs ; et ce délicieux voyage fut immédiatement suivi des noces splendides de Ferdinand et de Miranda. OTHELLO. Beabakcio, riche sénateur de Venise, avait une fille aussi belle que pure, la douce Desdémone, que de nombreux partis recherchaient en mariage autant pour ses qualités et ses vertus que pour ses brillantes perspectives de fortune. Mais, parmi ces prétendants de même race et de même couleur qu'elle, la noble fille n'avait distingué personne qu'elle pût aimer. Elle jugeait les hommes par le caractère et non par les traits du visage, et, chose plus étrange que digne d'imitation, elle avait donné son cœur à un noir de la Mauritanie, aimé de son père qui souvent le rece- vait à son foyer. L'incongruité de ce choix n'était pas d'ailleurs, ab- solument condamnable. A part la couleur de son teint, le noble Maure était, de tous points, digne de l'amour des plus grandes dames de son temps. Soldat et brave, il s'était élevé, par sa belle con- duite dans de sanglantes guerres contre les Turcs, au rang de général dans le service de Venise, dont le gouvernement l'estimait et l'honorait de sa con- fiance. Il avait beaucoup voyagé, et Desdémone raffolait, comme toutes les femmes, de récits d'aventures. Aussi, comme elle l'écoutait racontant sa vie d'aussi loin qu'il pouvait se souvenir : les batailles, les sièges, OTHELLO. 63 ]es combats corps à corps où il avait été engagé, et les dangers qu'il avait courus sur terre et sur mer ! Cent fois il n'avait échappé à la mort que par miracle en pénétrant dans une brèche ou en affrontant la gueule d'un canon ; puis un audacieux ennemi l'avait fait prisonnier et vendu comme esclave. Et il disait com- ment il s'était conduit alors, puis enfui ; et il mêlait à tous ces récits les descriptions des choses étranges qu'il avait vues dans les pays lointains : les immenses déserts, les cavernes romantiques, les carrières, les rocs et les montagnes dont les cimes se perdent dans les nues ; les nations sauvages, les mangeurs d'hommes et certaine race africaine dont les têtes, affirmait-il, croissent au-dessous de leurs épaules. Desdémone écoutait tout cela avec tant d'avidité que si quelque détail de ménage l'obligeait à s'absenter un instant, elle dépêchait bien vite toute affaire im- portune pour revenir, haletante, dévorer ce qui restait du discours d'Othello. Un jour même, il profita d'une heure de poignante émotion pour l'amener à le supplier de raconter dans son entier cette existence merveilleuse dont elle savait déjà tant de choses, mais sans suite. Il y consentit et lui arracha plus d'une larme au récit d'un terrible incident de sa jeunesse. Quand il eut cessé de parler, elle l'en récompensa par une tempête de soupirs. Elle laissa même échap- per un joli petit juron, s'écriant que tout cela dé- passait ce qu'elle avait entendu de pins merveilleux, de plus étrangement émouvant : — Je souhaiterais, lui dit-elle, ne vous avoir point 64 OTHELLO. entendu, et, pourtant, je voudrais que le ciel eût fait de moi un homme tel que vous. Merci, mille fois ; et si vous avez un ami qui m'aime, vous n'avez qu'à lui apprendre à me raconter vos aventures. Il serait sûr ainsi de me conquérir. A cette ouverture, faite avec non moins de modestie que de franchise et rendue plus nette encore par une grâce irrésistible et de pudiques rougeurs, Othello s'enhardit à parler de son amour et, dans cet heureux moment, décida la compatissante Desdémone à l'é- pouser en secret. Il n'y avait rien dans la couleur ou la fortune d'Othello qui pût lui faire espérer que Brabancio l'ac- cepterait jamais pour gendre. Le sénateur avait jusqu'alors laissé pleine liberté à sa fille, mais il s'at- tendait bien à la voir se conformer bientôt aux usages des nobles Vénitiennes et se choisir un mari de rang sénatorial ou de brillantes espérances. En cela, il devait être déçu. Desdémone aimait le Maure, en dépit de son teint noir. Son cœur, ses destinées, elle les avait consacrés à ce vaillant. Il l'avait subjuguée à tel point qu'elle préférait de beaucoup à tous les teints clairs et fleu- ris des jeunes seigneurs vénitiens, ses adorateurs, la sombre couleur qui, pour toute autre femme moins perspicace, n'eût pas manqué d'être une insurmon- table objection. Brabancio ne fut pas longtemps à apprendre le mariage de Desdémone. Le vieillard se leva, en pleine séance solennelle du Sénat, et accusa le Maure Othello d'avoir, par maléfices et sorcellerie, décidé OTHELLO. 65 la belle Desdémone à l'épouser sans le consentement paternel et an mépris des lois de l'hospitalité. Or, à ce moment précis, le gouvernement de Ve- nise avait un besoin immédiat des services d'Othello. On avait appris que les Turcs avaient fait d'im- menses préparatifs de guerre et avaient équipé une flotte qui se dirigeait sur l'île de Chypre, dans le but de reprendre cette forte position aux Vénitiens qui la possédaient alors. • Othello seul était homme à disputer Chypre aux Turcs, et tous les yeux s'étaient aussitôt tournés vers lui. Appelé devant le Sénat, il s'y présenta donc au double titre de candidat à une haute fonction na- tionale, et de criminel accusé d'offenses punies de mort par les lois de Venise. La grave assemblée devait à l'âge et au caractère sénatorial de Brabancio de l'écouter avec la plus grande patience. Mais, dans son indignation, le vieillard se livra contre Othello à de telles intem- pérances de langage, et éleva à la dignité de preuves tant d'allégations qui n'étaient que des vraisem- blances, que celui-ci, pour se défendre, n'eut qu'à raconter simplement l'histoire de ses amours. Et il le fit avec tant d'éloquence naturelle, il dé- peignit avec une candeur si noble, où éclatait la vérité, les péripéties de ses assiduités auprès de Des- démone, que le duc, qui présidait la cour, ne put s'empêcher d'avouer qu'un récit ainsi débité aurait conquis sa propre fille. Dans son opinion, Othello, en faisant sa cour, n'avait employé d'autres enchan- 66 OTHELLO. tements que les honnêtes artifices familiers aux amants, et toute sa sorcellerie se réduisait à savoir bien dire un de ces contes émouvants qui captivent une oreille féminine. Desdémone confirma de son propre témoignage celui d'Othello. Elle reconnut, devant le Sénat, tout ce qu'elle devait à son père pour la vie et l'éducation qu'il lui avait données ; mais elle le supplia de lui permettre d'accomplir des devoirs plus sacrés encore envers son seigneur et mari, " comme l'a fait ma mère, dit-elle, en vous préférant à son propre père." Débouté de sa plainte, le vieux sénateur se soumit à la nécessité, et donna sa fille à Othello, non sans lui exprimer vivement son chagrin : — Si j'avais été laissé libre de vous l'enlever, lui dit- il, je l'eusse fait certainement de tout cœur. Je suis heureux de n'avoir pas d'autres enfants, car la con- duite de Desdémone eût fait de moi un tyran et je les eusse surchargés d'entraves à cause de sa désertion. Cette difficulté aplanie, Othello prit immédiatement la direction de la guerre de Chypre. L'habitude lui avait rendu les fatigues de la vie des camps aussi na- turelles que le sont aux autres hommes le repos et la nourriture. De son côté, Desdémone consentit de bonne grâce à son départ. Elle faisait passer l'honneur de son mari, bien qu'accompagné de danger, avant la jouissance de ces oiseuses délices dans lesquelles s'écoulent d'habi- tude les premiers temps d'une union nouvelle. Les deux époux n'avaient pas plutôt débarqué à Chypre qu'ils y apprirent la dispersion de la flotte tur- OTHELLO. - 67 que par une épouvantable tempête. L'île se trouva donc délivrée de toute crainte d'une attaque immé- diate. Mais Othello allait souffrir d'un autre genre de guerre, et les ennemis que la méchanceté suscita contre l'innocente Desdémone furent, de leur nature, plus meurtriers que les étrangers ou les infidèles. De tous les amis du général, aucun ne possédait plus complètement sa confiance que Michel Oassio, jeune soldat florentin, gai, passionné, plein d'aisance et de grâce, toutes qualités fort appréciées du sexe. Avec cela, beau, éloquent ; l'homme, en un mot, qui pouvait le mieux éveiller la jalousie chez le mari quel- que peu âgé déjà, comme l'était Othello, d'une jeune et jolie femme. Mais celui-ci, aussi incapable de soupçonner une mauvaise action que de la commettre, avait l'âme trop noble pour être jaloux. Lorsqu'il fai- sait la cour à Desdémone, il s'était servi de Cassio comme médiateur entre elle et son amour, qu'il crai- gnait de ne savoir pas exprimer avec ces finesses de dialogue qui plaisent aux femmes et que son ami possédait à merveille. Plus d'une fois, le vaillant Maure, avec une inno- cente simplicité qui lui faisait honneur, avait député le jeune homme vers sa belle et l'avait chargé de la courtiser pour lui. Rien d'étonnant, dès lors, que Desdémone eût donné à Oassio, dans son cœur et dans sa confiance, la seconde place ; mais loin de la première, comme il convient chez une épouse vertueuse. Le mariage d'Othello n'avait rien changé à la situa- tion de Michel Casaio. Il visitait souvent l'heureux 68 0THEL1 0. couple, et sa conversation bruyante et sans contrainte était pour le Maure, au caractère plus grave, une agréable diversion, comme il arrive le plus souvent aux gens sérieux, enchantés de trouver ainsi un contre- poids à leur propre morosité. 'Alors Desdémone et Cassio causaient et riaient en- semble, comme au temps où celui-ci faisait à celle-là la cour pour le compte de son ami. Tout récemment, Othello avait rapproché de sa per- sonne le jeune Florentin en le faisant son lieutenant. Cette promotion à une place toute de confiance avait singulièrement offensé Iago, officier plus ancien en grade que Cassio, auquel il n'épargnait pas les épi- grammes. Selon lui, celui-ci n'était bon qu'à tenir compagnie aux dames et n'en savait pas plus qu'une petite fille sur l'art de se battre ou de déployer une armée sur un champ de bataille. Bref, il le haïssait cordialement. . Quant à Othello, il l'exécrait pour avoir favorisé Cassio et parcequ'il le soupçonnait, injustement et sans preuve, d'aimer sa femme à lui, Emilia. Pour se venger de ces griefs imaginaires, il conçut l'horrible plan d'entraîner dans une ruine commune Cassio, le Maure et Desdémone. En homme astucieux qu'il était, Iago avait étudié à fond la nature humaine. Il savait que de tous les tourments qui peuvent être infligés au moral de l'homme, ceux de la jalousie, bien plus redoubtable que les tortures corporelles, sont les plus intolérables et font les plus douloureuses blessures. Si donc il pouvait rendre Othejlo jaloux de Cassio, / OTHELLO. 69 il pourrait savourer à l'aise sa yengeance et peut-être causer, en fin de compte, la mort de Oassio ou d'Othello : de tous deux même ! Que lui impor- tait ? Pour célébrer l'arrivée du général et de sa femme, coïncidant si heureusement avec la nouvelle de la dis- persion de la flotte ennemie, Chypre s'était en quel- que sorte mise en fête. Ce n'était partout que ban- quets et réunions joyeuses. Le vin coulait à pleins bords et l'on buvait à la ronde la santé du noir Othello et de la blanche Desdémone. Cette nuit-là, Cassio commandait la garde, avec ordre d'Othello de veiller à ce que l'armée ne bût pas avec excès, ce qui eût pu amener des rixes bruyantes, effrayer les habitants et leur faire prendre en dégoût les forces nouvellement débarquées. Iago profita de cette circonstance pour commencer l'exécution de ses mauvais desseins. Sous prétexte de manifester sa loyauté et son affection pour le général, il poussa Cassio à en agir trop librement avec la dive bouteille — un grand tort chez un officier de garde. Tout d'abord, Cassio résista ; mais Iago sut si bien s'y prendre, que le lieutenant se rendit à ses familières, mais respectueuses, sollicitations et vida verre sur verre, Iago versant toujours et l'encourageant par ses chansons. Bientôt, Cassio porta toast sur toast à la louange de Desdémone, qu'il affirmait être une femme des plus exquises, jusqu'à ce qu'enfin le vin lui vola sa raison et que, pour répondre à une provocation à lui adressée par un individu aposté par Iago, il tira son épée et 70 OTHELLO. blessa le brave officier Montano qui s'interposait pour apaiser la dispute. La bagarre devint alors générale et Iago, premier auteur de tout le désordre, fut le plus empressé à ré- pandre l'alarme. Il fit même sonner la cloche du château, comme s'il se fût agi d'une dangereuse mutinerie, au lieu d'une simple querelle d'hommes ivres. Eéveillé en sursaut, Othello s'habille à la hâte, ar- rive sur la scène du conflit et en demande la cause à Oassio, chez qui les fumées du vin commençaient à se dissiper, mais à qui la honte coupait la parole. Interrogé a son tour, Iago feint une grande répu- gnance à accuser Cassio; mais sur l'insistance d'Othello, qui veut savoir la vérité, il raconte tout ce qui s'est passé, sans mentionner la part qu'il y a prise et dont le lieutenant était encore trop ivre pour se souvenir. Et le misérable conduit son récit de telle manière que, tout en paraissant vouloir atténuer la culpabilité de Oassio, il l'agrandit outre mesure. Le résultat fut qu'Othello, strict observateur de la discipline, se vit forcé de retirer à Cassio sa charge de lieutenant. Ainsi, la première fourberie d'Iago avait eu un suc- cès complet. Il avait sapé la fortune d'un rival abhorré ; mais il devait faire dans la suite un autre usage de l'aventure de cette nuit désastreuse. Entièrement dégrisé par ce déplorable incident, Oassio se lamentait maintenant auprès d'Iago, qu'il croyait toujours son ami : — Comment ai-je pu, disait-il, être assez fou pour me transformer ainsi en bête ? Me voilà perdu. Com- OTHELLO. 71 ment irais- je maintenant demander de nouveau ma place au général ? Il me répondrait que je suis un ivrogne. Et le pauvre garçon se méprisait lui-même. Iago, lui, affectait de prendre la chose en riant : — Qui ne se grise pas à l'occasion ? répliquait-il. Il n'y a plus qu'à se tirer le mieux possible de cette mauvaise affaire. C'est, la femme du général qui est le général à présent. Elle peut faire d'Othello ce qu'elle veut. Le meilleur est donc de prier Desdémone de plaider votre cause auprès de son seigneur. C'est une bonne et obligeante nature. Elle se fera un plaisir, de vous rendre ce service et de vous rétablir dans la faveur du général, qui ne vous en aimera que davantage après ce léger accroc à vos bonnes relations. L'avis était bon, en vérité, si, comme la suite le prouvera, Iago ne l'eût donné dans - des intentions perverses. Cassio s'adressa, en effet, à Desdémone qu'il n'était pas difficile de gagner à une honnête cause. Elle pro- mit donc de s'interposer auprès de son mari et de mourir plutôt que de renoncer à le convaincre. Et elle se mit à l'œuvre avec tant de grâce et de chaleur qu'Othello, bien que mortellement offensé par la con- duite de Cassio, ne put pas ne pas l'entendre. Quand il demanda du temps, lui disant qu'il était trop tôt pour pardonner à un tel coupable, elle ne se tint pas pour battue, mais insista pour qu'il fît grâce la nuit suivante, ou le lendemain, ou, au plus tard, le matin qui suivrait. Puis, elle fit ressortir le repentir et le désespoir du 72 OTHELLO. pauyre Cassio et combien peu sa faute méritait un châtiment si sévère. Et comme Othello hésitait encore, elle lui dit : — Quoi ! seigneur, me faudra- t-il tant plaider pour Cassio, pour Michel Cassio, qui me venait courtiser pour tous et, souventes fois, prit votre parti, quand je parlais mal de vous ? Sachez que je considère comme peu de chose ce que je vous demande là. Quand je voudrai vraiment éprouver votre amour, je réclame- rai quelque chose d'autrement important. Othello ne pouvait rien refuser à pareil solliciteur. Il promit de rendre à Cassio ses bonnes grâces, ne de- mandant à Desdémone que de lui laisser le choix du moment le plus convenable pour le faire. Il est bon de mentionner qu'Othello et Iago étaient entrés dans la chambre où se trouvait Desdémone, au moment précis où Cassio, qui venait d'implorer son intercession, disparaissait par la porte opposée. L'astucieux Iago, comme s'il se fût parlé à lui- même, avait alors laissé échapper ces paroles : — Je n'aime pas cela ! Othello prit peu garde tout d'abord à ce singulier monologue. L'entretien qu'il eut immédiatement avec sa femme le lui fit même complètement oublier ; mais il se le rappella plus tard. Car lorsque Desdémone fut partie, Iago, comme s'il voulait simplement satis- faire une idée qui lui passait par l'esprit, demanda au général si Cassio, alors que le Maure faisait sa cour, était instruit de son amour pour la fille de Brabancio : — Sans doute, répliqua Othello ; il nous servait même, en ce temps, d'intermédiaire. OTHELLO. 73 — Vraiment ! s'écria Iago, fronçant le sourcil, comme s'il avait soudain lu clairement dans quelque terrible mystère. Cette exclamation rappela à Othello les mots qu'avait laissé tomber Iago, lorsqu'en entrant dans la chambre de Desdémone il avait vu Oassio avec elle. Et, pour la première fois, il songea qu'il devait y avoir à tout cela quelque signification cachée ; car il considérait Iago comme un homme juste, honnête, et s'en croyait sincèrement aimé. Ce qui, chez un malhonnête homme, n'eût été que fourberie, lui apparaissait dans Iago comme le pro- duit naturel d'une âme candide, oppressée par quelque réflexion trop grave pour qu'on lui donnât libre cours. Aussi le pria-t-il de dire ce qu'il savait et de mettre à nu devant lui ses pensées les plus défavorables : — Mais, dit Iago, savez-vous s'il ne s'est pas glissé dans mon esprit quelque immonde supposition ? Car quel est le palais où ne se faufile quelque chose d'im- pur ? Et quel malheur si d'imparfaites observations vous faisaient commettre quelque imprudence ! Vous dévoiler mes pensées serait troubler votre paix. On ne compromet pas la bonne renommée des gens sur de légers soupçons. Gardez-vous bien d'être jaloux ! ajouta le misérable, quand il vit la curiosité d'Othello, poussée jusqu'aux confins de la folie par tant d'insinua- tions si perfidement calculées pour le troubler, le jeter dans le doute par les précautions mêmes qu'on sem- blait prendre pour l'en éloigner. — Je sais, dit Othello, que ma femme est belle, qu'elle aime la compagnie et les festins, qu'elle est 74 OTHELLO. libre dans ses discours, qu'elle chante, joue et danse à ravir ; mais, là où est la vertu, ces qualités sont ver- tueuses. 11 me faut des preuves, avant que je la puisse croire infidèle. — J'avoue franchement que je n'en ai pas, répliqua Iago, comme s'il eût été heureux de voir Othello si lent à mal penser de sa femme ; mais je vous supplie de bien observer sa conduite quand elle est en pré- sence de Oassio. Ne soyez pas jaloux ; mais ne soyez pas non plus trop confiant, car je connais mieux que vous le tempérament des Itali ennes, mes compatriotes, et les dames de Venise laissent voir au ciel plus d'une escapade qu'elles n'oseraient pas laisser voir à leurs époux. D'ailleurs, ajouta-t-il méchamment, Desdé- mone a trompé son père en vous épousant, et avec tant de malicieuse habileté que le pauvre vieillard a crié à la sorcellerie. Othello fut très impressionné par cet argument ad hominem. Si, en effet, Desdémone avait trompé son père, pourquoi ne pourrait-elle pas tromper son mari ? Iago lui demanda pardon de lui avoir fait de la peine ; mais Othello, en proie à une véritable torture, n'en prit pas moins un air d'indifférence et le pria de continuer, ce que le traître fit en se confondant en ex- cuses d'être contraint de parler contre Oassio, " son ami." Il en vint alors brutalement au fait : — Rappelez-vous, dit-il, que Desdémone a refusé nombre de partis avantageux de sa race et de sa cou- leur, pour vous épouser, vous, fils de la Mauritanie ; fantaisie bien étrange chez cette jeune fille et qui prouve à quel point elle peut pousser l'entêtement OTHELLO. 75 dans ses desseins. N'est-il pas probable qu'après ré- flexion elle en arrivera à vous comparer avec ses jeunes compatriotes d'Italie à la tournure si élégante, au teint si blanc et si frais ? Je vous conseille, ajouta-t-il en concluant, de différer quelque temps encore votre paix avec Oassio et de prendre bonne note, d'ici là, de la chaleur que mettra Desdémone à intercéder pour lui. C'est là un indice qui, du moins, ne vous fera pas défaut. Et voilà par quelle abominable intrigue, avec quelle finesse pleine de méchanceté, ce lâche faisait servir les charmantes qualités de cette innocente femme à sa destruction et s'apprêtait à la faire tomber dans les filets de sa propre générosité. Il avait tout d'abord poussé Cassio à s'assurer la médiation de Des- démone, et de cette médiation même il s'évertuait maintenant à tirer les moyens de la perdre. Par un raffinement de perfidie, il termina son en- tretien avec Othello en le suppliant de tenir Desdé- mone pour innocente jusqu'à preuve décisive du con- traire. Celui-ci promit d'être patient ; mais, dès ce mo- ment, toute paix de l'esprit avait cessé pour lui. Le profond sommeil qui, hier encore, lui était si doux, allait à jamais fuir ses paupières ; ni pavots, ni man- dragore, ni toutes les potions assoupissantes de la terre ne le lui pourraient rendre. Ses occupations de chaque jour lui devinrent à charge. La vie des camps' n'avait plus de charmes pour lui ! Lui, que la vue des bataillons, des bannières, d'une armée rangée en bataille faisait bondir d'allégresse ; lui, dont le cœur 76 OTHELLO. tressaillait d'aise au battement d'un tambour, au bruit d'une fanfare ou du hennissement d'un cbeval de guerre, il semblait maintenant avoir perdu cet orgueil et cette fière ambition qui sont les premières vertus du soldat. Toute son ardeur militaire, tout ce qui jadis le comblait de joie semblait l'abandonner. Tantôt il croyait à l'honnêteté de sa femme, tantôt il n'y croyait plus. Un moment il avait foi dans la justice d'Iago, puis il en doutait tout à coup. Il souhaitait alors n'avoir jamais rien su de tout cela : — Quand même elle eût aimé Cassio, se disait-il, je n'en eusse pas été plus malheureux, ne le sachant pas ! Et, l'âme mise en pièces par ce conflit de pensées contradictoires, il sauta, un moment, au gosier d'Iago et le somma de lui donner des preuves de la culpa- bilité de Desdémone ; sans quoi, il l'étranglerait sur l'heure pour avoir osé la calomnier. Le traître, feignant une grande indignation de ce que sa loyauté fût prise pour un crime, demanda au terrible Maure s'il n'avait pas parfois vu aux mains de Desdémone un foulard tacheté de fraises : — C'est moi, répondit Othello, qui le lui ai donné ; ça été mon premier présent. — Eh bien, dit Iago, j'ai vu, aujourd'hui même, Michel Cassio s'essuyer le visage avec ce mouchoir ! — S'il en est ainsi, hurla Othello, je jure de ne prendre aucun repos avant que ma vengeance ne les ait engloutis. Et d'abord, comme gage de ta fidélité, je compte que tu feras périr Cassio d'ici à trois jours ! . . OTHELLO. 77 Et quant à ce joli démon, ajouta-t-il, parlant de Des- démone, je me retire pour aviser à l'aise à quelque moyen expéditif de l'envoyer dans l'autre monde ! Pour un jaloux, les plus petits riens sont paroles d'évangile. Trompé comme il l'était, Othello trouvait suffisant qu'un mouchoir de Desdémone eût été vu dans les mains de Cassio, pour les condamner l'un et l'autre à mourir, sans songer même à rechercher comment Cassio se l'était procuré. Jamais Desdémone n'avait fait à celui-ci pareil cadeau. Epouse fidèle, elle n'eût jamais songé à faire à son mari l'affront de donner à un autre homme ce qu'elle avait reçu de lui en présent. Elle n'avait rien à se reprocher envers Othello. C'était le pervers Iago, qui toujours à l'affût d'une machination nouvelle, avait induit sa femme Emilia, une douce et bonne créature, à soustraire le mouchoir de Desdémone, sous prétexte d'en faire copier le des- sin, mais, en réalité, pour le laisser tomber sur le che- min de Cassio, certain que celui-ci le trouverait et don- nerait ainsi une apparence de plausibilité à la perfide accusation que Desdémone lui en avait fait présent. Peu après son entretien avec sa femme, Othello pré- texta un mal de tête, qui, en vérité, eût pu être très réel, et témoigna le désir qu'elle lui prêtât son mou- choir pour s'en entourer les tempes. Desdémone obéit : — Non, dit Othello, pas celui-ci ; celui que je vous ai donné. — Je ne l'ai pas sur moi, répondit-elle. 78 OTHELLO. Nous savons, en effet, qu'il lui avait été volé. — Vraiment ! dit Othello ; voilà ce que j'appelle une faute. Ce mouchoir a été donné à ma mère par une Egyptienne, une sorcière qui lisait dans la pensée d' autrui. D'après ce qu'elle dit à ma mère, ce fou- lard, tant que celle-ci le garderait, la rendrait aimable et lui assurerait l'amour de mon père. Mais, si elle venait à le perdre ou à s'en défaire, les affections de mon père s'éloigneraient d'elle, et il aurait pour elle autant d'aversion qu'il avait eu auparavant d'amour. En mourant, elle me le donna, me recommandant, si je me mariais jamais, de le donner à ma femme. C'est ce que j'ai fait. Songez- y, et qu'il soit votre favori, aussi précieux pour vous que votre œil même. — Est-ce bien possible ? s'écria la pauvre femme, saisie d'effroi. — C'est vrai, continua Othello. C'est un mouchoir magique. Il a été fait, dans un accès de transport prophétique, par une sybille qui avait passé deux cents ans sur cette terre ; les vers à soie qui en four- nirent les fils étaient sacrés, et c'est dans le sang du cœur de jeunes odalisques qu'il fut teint. En apprenant les merveilleuses propriétés de ce fou- lard, Desdémone pensa mourir de peur, car elle vit bien qu'elle l'avait perdu, et avec lui, elle le craignait, les affections de son époux. Celui-ci se dressa tout à coup, comme s'il était sur le point de commettre quelque acte de violence, et ré- clama de nouveau le mouchoir. Ne pouvant le pro- duire, Desdémone tenta d'arracher son mari à de trop sérieuses pensées et lui dit gaîment qu'elle voyait bien OTHELLO. 79 que tout ce fracas à propos d'un foulard n'avait d'au- tre but que de l'empêcher de plaider la cause de Cassio, qu'elle se mit alors à porter aux nues, comme l'avait prévu Iago, jusqu'à ce qu'Othello, fou de rage, s'élança hors de la chambre, laissant la pauvre Desdémone en proie, malgré elle, à la pensée que, décidément, son mari était jaloux. Mais pourquoi ? Elle l'ignorait. Alors elle se blâma d'accuser ainsi son noble Othello. Sans doute quelque déplaisante nouvelle lui était arrivée de Venise, ou quelque diffi- culté d'Etat lui troublait l'esprit et lui aigrissait le caractère : — Les hommes, se dit-elle, ne sont pas des dieux, et nous ne pouvons nous attendre, de leur part, pen- dant le mariage, aux mêmes attentions qu'au jour de nos noces. Et elle s'emporta contre elle-même pour avoir si dé- favorablement jugé le manque d'égards de son mari. Hélas ! lorsqu'Othello revint, il l'accusa plus ouver- tement d'infidélité : — Vous aimez un autre homme! lui dit-il. Mais il ne le nomma pas, et pleura. — Ah ! s'écria Desdémone, que ce jour soit à jamais maudit ! Pourquoi pleurez-vous ? — J'aurais pu, répondit Othello, supporter avec courage toute espèce de maux : la pauvreté, la mala- die, la disgrâce ; mais votre infidélité m'a brisé le cœur. Vous, plante si gracieuse, au parfum si doux et si pénétrant que tous mes sens en sont enivrés, je voudrais que vous n'eussiez jamais vu le jour ! 80 OTHELLO. Puis, il la quitta, tellement stupéfiée d'étonne- ment de se yoir aussi injustement soupçonnée, qu'un sommeil de plomb vint l'assaillir et qu'elle n'eut que la force de faire préparer son lit par sa servante, après lui avoir commandé d'y placer ses draps de noce : — Quand on instruit un bébé, dit-elle, on le fait avec douceur et en lui mesurant des tâches faciles. Et, de bonne foi, que suis-je autre chose qu'un petit enfant quand on me gronde ? Othello aurait bien pu s'y prendre ainsi ! Et ce fut là toute la plainte que fit entendre cette douce créature. Puis elle se coucha, espérant que son époux la re- joindrait bientôt. Elle ne tarda pas à tomber dans un assoupissement qui n'était que la conséquence du trouble profond de son âme, et pendant lequel Othello entra, tout plein du sombre projet qu'il avait conçu de mettre sa femme à mort. Mais quand il la vit endor- mie, il ne put se résigner à répandre son sang, ni à gâter d'une blessure cette peau si blanche, plus blanche que l'albâtre. Cependant, il avait décidé qu'elle mourrait : — Autrement, disait-il, elle trahira d'autres hom- mes, comme elle m'a trahi moi-même ! ' Alors, il la baisa au front pour la dernière fois ; et ce baiser lui parut si doux, qu'il lui fallut la baiser en- core. Et il pleura ; mais ces pleurs, disait-il, étaient des pleurs de rage. Eveillée par ces caresses, Desdémone regarda Othello et le vit se mordre la lèvre inférieure et rouler des yeux féroces, toujours fatals, elle le savait : OTHELLO. 81 — Préparez-vous à mourir, lui dit-il, et dites vos prières ; car je ne veux pas tuer votre âme ! Se voyant ainsi à sa merci, l'innocente épouse de- manda grâce et voulut savoir de quoi elle était cou- pable. Alors il nomma Cassio et parla du mouchoir " qu'elle lui avait donné," disait-il. Et comme la pauvre femme allait se justifier, il re- fusa soudain d'en entendre davantage et, la recouvrant de ses draps, il l'étoufPa. A ce moment, on apportait dans la maison Cassio, blessé et couvert de sang. Iago avait aposté une de ses créatures pour l'assassiner ; mais le meurtrier n'ayant pu réussir à le tuer, ni même à le blesser mor- tellement, avait été tué lui-même par Iago, qui crai- gnait que son attentat contre Cassio ne fût découvert. Or, dans les poches de cet homme on avait trouvé certaines lettres qui démontraient, clair comme le jour, la culpabilité d'Iago et l'innocence de Cassio ; et celui-ci venait maintenant implorer le pardon d'Othello et lui demander en quoi il avait pu l'offenser si fort qu'il eût donné à Iago l'ordre de l'assassiner. Cette découverte fut un coup de foudre pour Othello, qui comprit aussitôt que lui-même n'était qu'un assassin, et que sa femme, la pauvre innocente ! lui était toujours demeurée fidèle. Bourrelé de re- mords et ne pouvant survivre à cette révélation, il se jeta sur son épée et se laissant tomber sur le corps inanimé de sa chère et malheureuse femme, il expira. Grandes furent l'horreur et la consternation des té- moins de ces tragiques événements, car Othello avait 6 82 OTHELLO. une réputation sans tache, et s'était toujours montré éperdûment épris de Desdémone jusqu'au jour fatal où les détestables manœuvres d'un scélérat que, dans sa noblesse native, il n'avait jamais songé à suspecter, l'avaient poussé à des actes de désespoir. Il avait aimé, mais sans sagesse, et avec excès. Et quand il vit son erreur, les larmes, si rares chez lui, coulèrent de ses yeux de héros aussi pressées que les flots de gomme des arbres d'Arabie. Lui mort, chacun se rappela ses nobles actions et ses prodiges de valeur. Il ne restait plus à son successeur qu'à appliquer les plus sévères provisions de la loi à Iago, qui périt au milieu des tortures les plus raffinées ; après quoi, on fît savoir au gouvernement de Venise la mort lamenta- ble de son illustre général. TIMON, D'ATHÈNES. Timon, seigneur athénien, jouissait d'une fortune princière et affectait une libéralité sans limites. Bien que ses revenus fussent presque incalculables, ils avaient peine .à rentrer assez vite dans ses coffres- forts, tant il avait hâte d'en faire profiter toute espèce de parasites. Non-seulement les pauvres avaient part à ses munificences, mais il ne manquait pas de grands seigneurs qui ne dédaignaient pas de vivre de ses lar- gesses. Tout ce qui menait grande vie à Athènes aimait à s'asseoir à sa table, et sa maison était ouverte à tout venant. Cette réunion, chez un même homme, d'une richesse immense et d'une nature prodigue et sans contrainte, devait lui assujettir tous les cœurs. Aussi recevait- il des offres de services de gens de tout acabit, depuis le flatteur au masque transparent qui reflète comme un miroir la disposition d'esprit de son protecteur, jusqu'au cynique impudent et sans souplesse qui affecte le mépris des personnes et l'indif- férence pour les choses de ce monde, mais ne pouvait résister aux gracieuses façons et à la magnétique générosité de Timon, dont il venait, en dépit qu'il en eût, partager la chère toute royale, grandi qu'il se trouvait de cent coudées dans sa propre estime si le noble dissipateur l'avait honoré d'une légère incli- nation de tête ou d'un salut. 84 TIMON, D'ATHÈNES. Un poète écrivait-il des vers qu'il voulait lancer dans le monde, vite, il les dédiait au seigneur Timon. Les vers étaient dès lors assurés d'un succès d'argent, sans compter la bourse que Timon faisait tenir à l'auteur, devant qui s'ouvraient aussi sa maison et sa table. Un IDeintre avait-il un tableau à vendre, il le portait au seigneur Timon, sous prétexte d'en avoir son avis ; cela suffisait pour que celui-ci l'achetât séance tenante. Le palais de Timon était pour les joailliers et les marchands de riches étoffes un marché où ils pou- vaient toujours se défaire, sans crainte qu'on les mar- chandât, de leurs bijoux de prix et de leurs coûteux tissus. Bien mieux, l'excellent homme les remerciait encore avec effusion, comme s'il estimait une cour- toisie qu'on lui offrît de préférence ces précieuses superfluités, dont sa maison était remplie, sans autre avantage que d'ajouter chaque jour quelque encom- brement nouveau à cette pompe fastueuse et pleine, d'ostentation. Et c'était pire encore quant à sa personne, qu'assié- geait sans cesse une foule de visiteurs désœuvrés : poètes amis du mensonge, peintres, requins déguisés en marchands, seigneurs, grandes dames, courtisans besoigneux, solliciteurs de toute plume qui, sans re- lâche, se pressaient dans ses couloirs, inondant ses oreilles de cyniques flatteries murmurées à voix basse, l'adulant à l'égal d'un dieu, déclarant sacré l'étrier même d'où il s'élançait sur son cheval et semblant ne respirer l'air libre que par un effet de sa bonté et avec sa permission. Parmi ces parasites quotidiens se trouvaient de TIMON, D'ATHÈJSES. 85 jeunes nobles dont l'extravagante façon de vivre n'était nullement en rapport avec leurs revenus. Mis en prison par leurs créanciers, ils en avaient été retirés par Timon, à qui les jeunes fous s'étaient natu- rellement accrochés depuis, comme si quelque com- mune sympathie devait le rendre forcément cher à tous ces gaspilleurs aux mœurs lâches qui, ne pouvant le suivre sur le terrain du revenu, trouvaient plus commode de copier sa prodigalité en dépensant large- ment ce qui ne leur appartenait pas. L'une de ces mouches bleues était Ventidius, pour les injustes dettes duquel Timon avait tout récemment payé cinq talents (plus de 29,000 francs). Mais, au milieu de ce déluge de visiteurs, les plus en évidence étaient, sans contredit, les faiseurs de pré- sents et les donneurs de cadeaux. C'était une bonne fortune pour ces gens-là lorsqu'un de leurs chiens, de leurs chevaux, ou quelque partie sans valeur de leur ameublement venait à plaire, par hasard, à Timon. Celui-ci s'avisait-il d'en faire l'éloge, dès le lende- main matin il recevait l'objet avec les compliments de l'expéditeur et ses excuses pour le peu de mérite du présent, et comme Timon ne voulait pas être en reste de générosité, il ne manquait jamais d'envoyer vingt chiens ou vingt chevaux pour un, et tous de plus grande valeur que ceux qu'il avait reçus. Ces prétendus donateurs s'y attendaient de reste, sachant bien qu'ils avaient ainsi placé leur argent à gros et prompt intérêt. Le seigneur Lucius, par exemple, avait envoyé à Timon quatre chevaux blancs comme le lait et harna- 86 TIMON D'ATHÈNES. chés d'argent qu'il l'avait entendu louer; un autre, Lucullus, lui avait présenté, toujours à titre gracieux, une couple de lévriers dont il avait admiré la finesse et la célérité. Timon, avec sa complaisance ordinaire, avait accepté ces prétendus cadeaux sans soupçonner les visées déshonnêtes de ses amis et leur avait, natu- rellement, envoyé en retour un diamant ou quelque joyau valant vingt fois plus que leur don perfide et mercenaire. Parfois ces êtres sans scrupules allaient plus directe- ment au but et affectaient d'admirer et de louer quelque objet appartenant à Timon, ou quelque nou- velle acquisition faite par lui. Sans doute, la ruse était grossière et palpable ; mais le crédule Timon était trop aveugle pour la remarquer et, n'écoutant que son bon cœur, il s'empressait de donner, et de donner encore, sans qu'on lui eût rendu pour cela d'autre service que de se mettre facilement en frais de quelque misérable et évidente flagornerie. Il n'y avait guère que quelques jours qu'il avait ainsi donné à l'un de ces piètres sires le beau cheval bai qu'il montait lui-même, tout simplement parcequ'il avait plu à sa seigneurie de dire qu'elle n'avait jamais vu si superbe bête et si parfaite allure. Timon savait que l'on ne loue avec impartialité que ce que l'on désire posséder. Il jugeait, d'ailleurs, l'af- fection de ses amis par celle qu'il leur portait lui- même et sa passion de se dépouiller pour les autres était telle que, s'il l'eût pu, il leur eût distribué des royaumes, et cela sans jamais se lasser. Il ne faudrait pas croire, cependant, que toute la timon, D'Athènes: 87 N richesse de Timon passât aux mains de ces vils flat- teurs. Il savait, à l'occasion, être vraiment grand et généreux. Ainsi, l'un de ses serviteurs s'étant épris de la fille d'un riche Athénien qu'il ne pouvait obtenir à cause de la disparité de rang et de fortune, il donna, de son propre mouvement, trois talents d'Athènes à ce serviteur, qui fut ainsi mis à même de constituer le douaire que le père de la jeune fille exigeait de l'homme qui la rechercherait en mariage. Mais ce n'était là qu'une exception, et il laissait la plus grande part de sa fortune à la merci de gens sans conscience et de parasites, faux amis dont il ignorait la duplicité et à l'amour desquels il avait la faiblesse de croire parcequ'ils se poussaient près de sa personne, lui souriant et le flattant à qui mieux mieux, ce qui lui suffisait pour qu'il crût que sa conduite avait l'ap- probation de tous les gens de bien. Et quand il festoyait au milieu de tous ces adula- teurs et de tous ces faux amis, quand ils dévoraient son bien et mettaient à sec sa fortune en buvant sans mesure ses vins les plus recherchés, il ne pouvait discerner dans ces toasts portés à sa santé et à son bonheur la voix de l'amitié de celle de la basse flatterie. A la vue de tant d'admirateurs, il se sentait le cœur plein de fierté et considérait comme une précieuse jouissance d'avoir tant d'amis, ressemblant à autant de frères qui disposeraient réciproquement de leur fortune pour le bonheur commun. Et cependant, c'était sa fortune, à lui, qui payait tous les frais, ce qui expliquait l'allégresse avec la- quelle on se pressait au spectacle de ce qu'il prenait, 88 TIMON, D'ATHÈNES. dans sa démence, pour des agapes vraiment joyeuses et fraternelles. Mais pendant qu'il poussait à cette extrémité les exagérations de sa noble nature et vidait ses coffres aussi allègrement que si Plutus, le dieu de l'or, eût été son caissier ; pendant qu'il dépensait sans rime ni raison avec une insouciance telle qu'il ne voulait ni savoir comment il pourrait maintenir pareille prodi- galité, ni modérer la folle exubérance de ses désordres, ses richesses, qui n'étaient pas infinies, se fondaient forcément chaque jour au soleil de sa colossale pro- digalité. Mais qui donc eût voulu le lui dire ? Ses flatteurs ? Ils avaient trop grand intérêt à lui tenir les yeux fermés. Seul, son honnête intendant, Flavius, es- sayait, mais en vain, de lui représenter, comptes en main, la condition de ses affaires qu'il le suppliait, les larmes aux yeux, et avec une insistance qui, en toute autre occasion, eût été inconvenante chez un servi- teur, d'examiner sérieusement par lui-même. Timon changeait alors la conversation, car s'il est quelqu'un au monde qui ferme l'oreille à une remon- trance et soit moins disposé à envisager franchement sa situation, c'est bien le riche en train de devenir pauvre par sa faute. H est dur, en effet, de se persuader que l'on marche à la ruine. Souvent cet honnête et bon Flavius n'avait pu supporter la vue des gloutons dissolus et bruyants qui remplissaient à s'étouffer toutes les chambres du vaste palais de son maître et, dans leur ivresse, souillaient de ses vins les plus précieux les tapis des TIMON, D'ATHÈNES. 89 appartements ruisselants de lumières et pleins du fracas des instruments de musique et des bacchiques chansons. Alors l'excellent homme se retirait dans quelque coin solitaire, et ses larmes coulaient plus vite que le vin gaspillé par les convives, en songeant à la folle générosité de son maître : — Quand il n'y aura plus rien, pensait-il, de ces riches- ses qui le font encenser par tant de fourbes, combien vite s'évanouira le souffle qui engendre toutes ces fla- gorneries ! Le jeûne aura tôt fait de tuer ce concert de louanges de déjeûneurs et toutes ces mouches fui- ront au premier nuage annonçant les averses de l'hiver. Le jour vint, en effet, où Timon ne put davantage rester sourd aux représentations de son fidèle inten- dant. Il fallut de l'argent à tout prix, et quand il donna l'ordre à Flavius de vendre quelque terre pour s'en procurer, celui-ci, alors écouté pour la première fois, lui déclara que la plus grande partie de ses propriétés étaient déjà vendues ou confisquées. Il lui restait à peine de quoi payer, avec tout ce qu'il possédait en- core, la moitié de ses dettes. Frappé d'étonnement à cette révélation, Timon répliqua vivement que ses domaines s'étendaient d'Athènes à Lacédémone. — Oh ! mon bon seigneur, s'écria Flavius, tout vaste qu'est le monde, il n'est pas infini. S'il vous apparte- nait et que vous le donniez tout d'une haleine, vous l'auriez bientôt perdu ! Timon se consola par la pensée qu'il n'avait em- 90 TIMON, D'ATHÈNES. ployé jusque-là sa fortune que pour prouver son affec- tion à ses amis. S'il avait manqué de sagesse, il n'avait commis aucune vilenie, ni sacrifié à ses passions. — ~Ne pleure pas, dit-il avec bonté à son intendant qui gémissait ; sois assuré que ton maître sera toujours riche tant qu'il aura d'aussi nombreux et d'aussi nobles amis. Pauvre aveugle, qui pensait n'avoir qu'à se présen- ter pour qu'aussitôt ceux qu'il avait comblés de ses bontés missent leur fortune à sa disposition, comme il avait fait pour eux de la sienne ! Easséréné par cette perspective, comme s'il n'avait aucun doute du succès, il dépêcha des messagers aux seigneurs Lucius, Lucullus et Sempronius, auxquels il avait prodigué tant de faveurs, et n'oublia pas Ven- tidius, dont il avait payé les dettes et qui, par la mort de son père, était devenu le maître d'une fortune am- plement suffisante à payer de retour la courtoisie de son protecteur en lui rendant les cinq talents qu'il en avait reçus. De chacun de ces nobles obligés, Timon ne demandait que le prêt de cinquante talents, alors qu'il était bien persuadé que, dans leur gratitude, ils n'hésiteraient pas, s'il le fallait, à lui avancer cinq cents fois cette somme. C'est Lucullus qui reçut le premier message. La nuit précédente, cet abject gentilhomme avait rêvé qu'il recevait un bassin et une coupe d'argent et, quand on lui annonça le serviteur de Timon, il ne douta pas que son rêve sordide ne fût sur le point d'être réalisé. TIMON, D'ATHÈNES. 91 Sûrement, Timon lui envoyait ce riche présent. Mais quand il apprit qu'en réalité celui-ci avait besoin d'argent, il donna de suite la mesure de sa fausse et superficielle amitié. Il se confondit en protestations de dévouement à sa façon, jurant qu'il y avait longtemps qu'il avait prévu ce désastre, et cent fois n'était venu dîner chez Timon que dans l'intention de le lui dire. S'il était aussi venu souper chez lui, c'était avec l'idée bien arrêtée de le persuader de restreindre ses dépenses ; mais Timon n'avait jamais voulu comprendre que sa présence, à lui, Lucullus, était un conseil et un avertissement. Impudent mensonge, en vérité ; car, s'il avait en maintes occasions importantes, éprouvé la générosité de Timon ; s'il avait, comme il le disait, assidûment participé à ses festins, jamais il ne l'avait fait avec l'intention dont il se targuait ; jamais il ne lui avait donné un conseil, ni adressé un reproche. Bref, il finit par offrir de l'argen t au messager pour qu'il allât dire à son maître qu'il n'avait pas trouvé chez lui le seigneur Lucullus. Celui qui se présenta chez Lucius n'eut pas plus de succès. Ce fourbe, tout engraissé des festins de Timon, riche à en crever des dispendieux cadeaux de Timon, n'eut pas plus tôt compris que le vent avait tourné et que la source de tant de munificence s'était soudain tarie que, le premier mouvement de surprise passé, il se dit profondément désolé de n'être pas en mesure d'être utile à son ami ruiné. Il avait malheu- reusement, la veille même, fait des achats considé- rables qui avaient mis sa bourse à sec. C'était un 92 TIMON, D'ATHÈNES. odieux mensonge ; mais il ne s'en qualifiait pas moins de créature stupide, pour n'avoir pas gardé de quoi obliger un si généreux ami. — Ce serait, disait-il, un des plus grands chagrins de sa vie de s'être trouvé ainsi dans l'impossibilité de rendre service à un si honorable gentilhomme. Qui donc peut donner le nom d'ami à l'homme qui plonge au même plat que lui, comme le fait tout adulateur ? Tout le monde à Athènes savait que Timon avait été un père pour ce Lucius, avait soutenu son crédit de sa bourse, payant les gages de ses servi- teurs et des ouvriers qui suaient à bâtir les superbes maisons que réclamait l'orgueil de ce faux noble. Et ce même Lucius refusait aujourd'hui à Timon une somme qui, comparée à ce que lui avait donné ce gen- tilhomme, n'équivalait pas à la piètre aumône que l'on jette à un mendiant. Oh ! en quel monstre se transforme l'homme quand il se fait ingrat ! Sempronius, et chacun des nobles mercenaires aux- quels Timon s'adressa tour à tour, lui firent quelque évasive réponse ou refusèrent net. Ventidius lui- même, le riche Ventidius aujourd'hui libre de toute dette, refusa de lui prêter les cinq talents que Timon ne lui avait pas prêtés, lui, mais généreusement donnés aux jours de détresse. Et maintenant qu'il était pauvre, Timon se vit évité avec autant de soin qu'on le recherchait et le courtisait au temps de sa richesse. Les mêmes langues qui avaient chanté si haut ses louanges, exal- tant sa bonté, sa libéralité, sa main toujours ouverte, n'avaient pas honte de traiter maintenant cette bonté TIMON, D'ATHÈNES. 93 de folie, cette libéralité de profusion, bien que la seule folie eût été, de sa part, d'avoir choisi d'aussi indignes créatures pour les combler de ses faveurs. Désormais le palais de Timon fut considéré comme un lieu qu'il fallait fuir et détester. Ce n'était plus, comme jadis, le rendez-vous où. chacun venait goûter les vins exquis et les viandes délicates. Au lieu des convives tumultueux et festoyants, ou n'y voyait plus que la foule impatiente et clabaudeuse des créanciers, usuriers et extorqueurs, violents et intolérables dans leurs réclamations, exigeant des sécurités, des intérêts, des hypothèques, hommes au cœur de bronze qui ne souffraient ni refus ni délais. La maison de Timon était maintenant sa prison ; il ne pouvait ni en sortir, ni y rentrer sans qu'il se vît assiégé par ces sangsues. L'un lui réclamait cin- quante talents, l'autre lui présentait une facture de cinq mille couronnes ; eût-il voulu les payer avec son sang, goutte par goutte, il ne s'en fût pas trouvé assez dans tout son corps pour les satisfaire. Tout à coup, au moment même où tout semblait fini pour lui, ce soleil couchant sembla se parer d'un nouveau lustre et éblouit tous les yeux d'incroyables splendeurs. Une fois de plus, le seigneur Timom annonça une grande fête, à laquelle il invita ses hôtes d'autrefois, seigneurs et grandes dames, tout ce qu'A- thènes avait de puissant et de fashionable. Lucius vint, et Lucullus, et Ventidius, et Sempronius, et le reste. Comment dépeindre la consternation de ces chiens couchants quand ils virent, et crurent, que la pauvreté de Timon n'était que factice et destinée à éprouver la 94 TIMON, D'ATHÈNES. sincérité de leur affection ? Avaient-ils été assez sots de ne pas percer cette ruse à jour, alors qu'ils pou- vaient à si bon marché se faire, en l'obligeant, une réputation de générosité ! Quelle joie, cependant, de retrouver, fraîche et vive, cette source de munificence qu'ils avaient crue desséchée à jamais ! Et comme ils protestèrent, les dissimulés ! de leur profond cha- grin, de l'humiliation qu'ils ressentaient d'avoir été assez malheureux pour n'avoir pas eu sous la main les moyens d'obliger un si respectable ami! Mais Timon les supplia de ne pas se préoccuper de pareilles bagatelles, qu'il avait, lui, complètement oubliées. Et ces êtres rampants, qui lui avaient refusé leur bourse dans son adversité, se gardèrent bien de lui refuser leur pré- sence maintenant que la prospérité lui revenait avec un éclat tout nouveau. C'est que l'hirondelle ne suit pas l'été avec plus de joie que ne le fait ce genre d'hommes pour les bonnes fortunes des grands. Et de même que cet oiseau s'empresse de fuir devant l'hiver, ainsi font les hommes, vrais oiseaux d'été, à la première appa- rition de l'infortune. Enfin, le banquet commença en grande cérémonie et au son de la musique. Les tables se couvrirent de plats fumants, et quand ses hôtes se furent bien émer- veillés de voir un festin si pompeux, se demandant s'ils rêvaient et n'en croyant pas leurs propres yeux, les plats furent découverts soudain à un signal donné. Alors apparut le dessein de Timon. Car au lieu des mille mets exquis et recherchés qu'il avait coutume de leur offrir, ils n'aperçurent dans TIMON, D'ATHENES. 95 toute cette brillante vaisselle d'or et d'argent qu'un peu d'eau chaude et de fumée, plus en rapport avec la pauvreté de leur hôte et bien digne de cette poi- gnée de soi-disant amis, dont toutes les protestations n'étaient que fumée et les cœurs aussi fcièdes, aussi in- consistants que l'eau qu'il leur présentait : — Allons, chiens, avait crié Timon à ses convives ébahis, découvrez vos plats, et lapez ! Et avant qu'ils eussent pu revenir de leur surprise, il les avait aspergés en plein visage, " pour qu'ils en eussent leur content," disait-il, et il leur lançait à la tête les plats et tout ce qui lui tombait sous la main. Ce fut une admirable déroute, seigneurs et grandes dames s'enfuyant pêle-mêle et s'encapuchonnant à la hâte, pendant que Timon les poursuivait, les appe- lant, comme ils le méritaient, " parasites au sourire mielleux, masques courtois de mortels ennemis, loups pleins d'affabilité, ours à pattes de velours, fous de for- tune, amis de jours de fête, mouches d'occasion, etc." Mais eux, dans leur précipitation de le fuir, quit- taient sa maison plus volontiers qu'ils n'y étaient entrés, les uns perdant leurs manteaux et leurs capes, les autres, leurs bijoux ; tous heureux d'échapper à l'accès de folie de Timon et au ridicule de ce burlesque banquet. Ce fut la dernière fête que donna Timon et, par elle, il prit congé d'Athènes et de la société des hommes, car, à dater de ce jour, il vécut dans les bois, répu- diant cette ville abhorrée et l'humanité tout entière, souhaitant que les murs de la cité maudite s'écroulas- sent et que les habitants en fussent ensevelis sous leurs 96 TIMON, D'ATHENES. demeures. Dans sa colère, il appelait sur le genre humain tous les fléaux à la fois, la guerre et toutes ses horreurs, la pauvreté et toutes les maladies ; il adju- rait les dieux justes de confondre tous les Athéniens, jeunes et vieux, puissants et misérables : — Dans les bois, disait-il, la bête la plus féroce me traitera mieux que l'humanité. Et il se dépouilla de tous ses vêtements, pour ne conserver aucun dehors social, et, se creusant un ca- veau, il y vécut solitaire à la façon des bêtes, mangeant des racines sauvages, buvant de l'eau, fuyant tout être humain, et préférant se mêler aux hôtes des forêts, " moins dangereux, disait-il, et plus capables d'amitié que l'homme." Combien différent du Timon le riche, et les délices du genre humain, était ce Timon, nu et haïsseur d'hommes ! Où étaient ses flatteurs aujourd'hui ? Où. étaient ses courtisans et ses serviteurs ? La froide bise, cette impétueuse servante, lui réchaufferait-elle, vigilante camérière, son linge glacé? Ces arbres au tronc noueux, qui avaient survécu aux aigles des monts, s'allaient-ils changer en jeunes pages fantas- tiques, prêts à voler à son signal partout où il lui plairait de les envoyer ? Et ce froid ruisseau, quand l'hiver l'aurait couvert de glace, lui procurerait-il ses bouillons favoris et ces fins brouets qui le remettaient des excès d'une nuit de plaisirs ? Ou verrait-il les sauvages créatures qui habitaient ces bois venir lui lécher la main et le réchauffer de leurs caresses ? Un jour, qu'il cherchait des racines pour sa maigre pitance, sa bêche frappa un corps dur qui se trouva TIMON, D'ATHÈNES. 97 être un monceau d'or, enfoui là, sans doute, un jour de commotion publique, par quelque avare, mort de- puis sans avoir pu retirer ce trésor de sa prison et sans avoir livré son secret. Et ce '.' vil métal " gisait là, dans les entrailles de sa mère la terre, n'y faisant ni bien ni mal, comme s'il n'en fût jamais sorti, jusqu'à ce que le hasard lui fit enfin revoir la lumière. Il y avait là, si Timon avait pu changer sa détermi- nation, de quoi lui acheter à nouveau des amis et des flatteurs ; mais Timon était dégoûté du monde et de ses impostures et l'or lui répugnait à l'égal d'un poison. Il eût donc volontiers rendu ce trésor à la terre ; mais il songea aux calamités infinies que l'or cause aux hommes, qui, pour l'amour de lui, volent, op- priment, commettent toutes sortes d'injustices, de violences et même de meurtres. Et son aversion pour ses semblables était à ce point enracinée, qu'il prenait plaisir à penser que de ce monceau d'or qu'il avait découvert en creusant le sol, pourrait sortir quelque fléau pour l'humanité. Or, à ce moment, passaient près de sa retraite des soldats qui se trouvaient faire partie des troupes d'Al- cibiade, capitaine athénien, maltraité récemment par le sénat de son pays. De tout temps, les Athéniens ont été fameux par leur ingratitude envers leurs généraux et leurs meil- leurs amis. Alcibiade marchait donc contre eux avec la même armée triomphante qu'il avait autrefois commandée 7 98 TIMON, D'ATHÈNES. pour leur défense. Timon se montra satisfait de cette expédition et donna au capitaine tout son or pour qu'il en payât ses soldats, ne lui demandant en retour que de conquérir Athènes, de la raser à l'égal du sol, et d'en mettre à mort tous les habitants par le fer ou le feu, sans épargner les vieillards à cause de leur barbe blanche, car, disait-il, ce sont des usuriers, ni les enfants, à cause de leurs sourires prétendus inno- cents, car, ajoutait-il, s'ils vivent, ils grandiront pour devenir des traîtres : " Cuirasse donc, dit-il en ter- minant, tes yeux et tes oreilles contre tout spectacle ou tout bruit qui pourrait exciter ta compassion. Que les cris des vierges, des mères ou de leurs petits ne t'empêchent pas de massacrer tout être vivant dans la ville. Que tous soient confondus dans ton triomphe ; et quand tu les auras exterminés, que les dieux te confondent à ton tour, ô conquérant, car je vous hais tous, Athènes, les Athéniens et l'humanité ! " Un jour, pendant qu'il vivait ainsi dans le délaisse- ment d'une existence plus animale qu'humaine, il fut soudain très étonné de voir, debout devant l'entrée de son caveau, un homme qui le considérait avec admi- ration. C'était Flavius, l'honnête intendant, que son amour et son zèle pour son maître avaient poussé à venir jusqu'à sa misérable retraite pour lui offrir ses ser- vices. A la première vue du noble Timon d'autrefois ré- duit à une pareille abjection, nu comme à son entrée en ce monde, vivant comme une bête au milieu des bêtes, et qui semblait n'être plus que la triste ruine de TIMON, D'ATHÈNES. 99 lui-même, le brave serviteur était si affecté de cette monumentale décadence qu'il restait là sans voix, perdu dans son horreur et dans sa confusion. Quand il put enfin parler, les larmes l'étouffaient tellement que Timon eut beaucoup de peine à le reconnaître, ou, du moins, à se rendre compte de l'identité de cet être humain qui, contrairement à ce qu'il savait de l'hu- manité, venait lui offrir ses services dans l'extrémité où il se trouvait. Son premier soupçon fut qu'ayant la forme de l'homme, cet être devait pleurer faux et songer à le trahir ; mais l'excellent serviteur lui prouva de tant de manières que sa fidélité était réelle et lui démontra si clairement que l'affection seule, et le sentiment de ses devoirs envers celui qui avait jadis été son maître bien-aimé, l'avaient amené près de lui, que Timon fut forcé d'avouer que le monde contenait à tout le moins un honnête homme ; mais, comme il ne pouvait voir sans horreur une face humaine, ni entendre sans dégoût des mots prononcés par des lèvres d'homme, force fut à cet unique spécimen d'honnêteté de se re- tirer, parceque, bien qu'il eût un cœur plus compatis- sant que celui des mortels ordinaires, néanmoins il en avait la forme et les traits détestés. Mais des visiteurs autrement importants que le pauvre Flavius allaient interrompre bientôt la sauvage quiétude de la solitude de Timon. L'heure était ve- nue pour les ingrats seigneurs d'Athènes de se repen- tir amèrement de l'injustice dont ils s'étaient rendus coupables envers lui. Alcibiade, en effet, semblable à un sanglier furieux, ravageait tout sous les murs de 100 TIMON, D'ATHÈNES. la ville et menaçait de la réduire en poussière, tant il l'assiégeait avec vigueur. Alors on se souvint de l'an- tique prouesse et des hauts faits d'armes de Timon qui, autrefois, s'était montré aussi vaillant général qu'homme de guerre expérimenté, et l'on décida que, de tous les Athéniens, il était le seul qui pût se me- surer avec la terrible armée qui les assiégeait et re- fouler les impétueuses approches d'Alcibiade. Une députation de sénateurs fut donc chargée de s'aboucher avec le solitaire. Dans leur extrémité, ceux qui, dans la sienne, lui avaient montré si peu d'égards, Fallèrent trouver, comme s'ils comptaient sur la gratitude de l'homme qu'ils avaient maltraité et avaient droit à sa courtoisie par le fait même qu'ils s'étaient montrés envers lui si discourtois et si impi- toyables. Les larmes aux yeux et avec l'éloquence du déses- poir, ils le supplient, le conjurent de rentrer à Athènes et de sauver cette cité d'où leur ingrati- tude l'avait si récemment chassé. Eichesses, pouvoir, dignités, réparation pour le passé, honneurs publics, amour de ses concitoyens, ils lui offrent tout. Ils met- tent à sa disposition leurs personnes, leurs vies, leurs fortunes, s'il consent seulement à les suivre et à les sauver. Mais Timon, le nu et le haïsseur d'hommes, n'était plus Timon, le seigneur plein de bonté, la fleur de la valeur athénienne, leur défenseur pendant la guerre, leur ornement pendant la paix. Alcibiade pouvait maintenant tuer tous les Athéniens ; Timon n'en avait cure. Bien au contraire, si Alcibiade met- tait Athènes à feu et à sang et en massacrait les en- TIMON, D'ATHÈNES. 101 fants et les vieillards, Timon s'en réjouirait ; et il le leur dit : — Il n'y a pas dans le camp des assiégeants, s'écria- t-il, un poignard que je n'estime bien au-dessus du gosier le plus révéré d'Athènes ! Voilà toute la réponse qu'il daigna faire aux séna- teurs désappointés et tout en larmes. Cependant, au moment où ils s'allaient retirer, il les pria de le rappeler au souvenir des Athéniens et de leur dire que pour apaiser leurs anxiétés, adoucir leur chagrin et prévenir les conséquences de la rage du terrible Alcibiade, il y avait encore un moyen. Ce moyen, il voulait bien le leur faire connaître, tant était grande l'affection qu'il portait encore à ses chers concitoyens à qui il voulait, avant sa mort, ren- dre ce dernier service. A ces mots, les sénateurs reprirent quelque courage. Sans doute, Timon sentait renaître en lui sa vieille affection pour leur ville : — J'ai, leur dit-il, près de mon caveau, un arbre que bientôt il me faudra abattre. J'invite tous mes amis d'Athènes, riches ou pauvres, qui désirent échapper à tout chagrin, à venir ici et à goûter de mon arbre avant que je ne le coupe. C'était une façon élégante de les inviter à se venir pendre, remède décisif à tous les maux. De toutes les bontés qu'il eut pour l'humanité, celle-là fut la dernière. C'est aussi la dernière fois que ses concitoyens le revirent. Peu de jours après, en effet, un pauvre soldat, côtoyant la plage à peu de distance des bois où se tenait Timon, trouva sur le 102 TIMON, D'ATHÈNES. bord de la mer une tombe dont l'inscription indiquait que là reposait Timon, le haïsseur d'hommes "qui, disait ce document, avait détesté, de son vivant, tous les hommes, et souhaitait, en mourant, qu'un fléau consumât tous les misérables qui lui survivaient ! " On n'a jamais su bien clairement si Timon se donna violemment la mort, ou s'il fut emporté par le dégoût de la vie et l'aversion qu'il avait pour son espèce. Néanmoins, tout le monde admira la justesse de son épitaphe et combien sa fin s ? accordait avec ses prin- cipes, puisqu'il était mort comme il avait vécu, en haïssant le genre humain. Il ne manqua même pas d'Athéniens qui crurent voir une épigramme jusque dans le choix qu'il avait fait du bord de la mer pour son lieu de sépulture, comme s'il avait voulu par là que l'Océan pût à jamais pleurer sur sa tombe, et témoigner ainsi de son mépris pour les pleurs aussi futiles qu'éphémères de l'hypo- crite et trompeuse humanité. LE MARCHAND DE VENISE. Le Juif Shylock, usurier de profession, avait amassé, à Venise, une immense fortune, en prêtant à gros in- térêts aux marchands chrétiens. Créancier rapace et sans entrailles, il exigeait -avec une implacable rigueur l'exécution littérale des en- gagements contractés envers lui, et s'était fait à Venise de nombreux ennemis. En revanche, Shylock haïssait à mort un certain Antonio, riche et généreux négociant de la ville, qui prêtait, sans intérêt, aux gens en détresse, et ne man- quait jamais, à la Bourse, de lui faire d'amers re- proches sur son inhumanité à l'égard de ses débiteurs. Le Juif écoutait tout sans mot dire ; mais en se jurant à lui-même de se venger. Obligeant jusqu'à la prodigalité, Antonio était bien le plus noble type italien du vieil honneur de l'an- cienne Borne. Tous ses concitoyens l'adoraient. Mais, de tant d'amis, celui qu'il affectionnait le plus était le noble vénitien Bassanio, dont le mince patri- moine avait été englouti dans cette folle existence que mènent trop souvent les fils de famille plus nobles que millionnaires. Heureusement pour le jeune écervelé, la bourse d'Antonio lui était toujours ouverte comme son cœur, et il ne se faisait pas faute d'y puiser. Un jour, il vint demander au négociant trois mille ducats. 104 LE MABCHAND DE VENISE. — Que veux-tu faire d'une pareille somme, tonneau des Danaïdes ? dit Antonio en souriant. — Je suis amoureux fou d'une riche héritière, ré- pondit Bassanio, et je crois, à certains messages élo- quents partis de ses beaux yeux, que je serais le bien- venu si je lui faisais ma cour. Mais le moyen de courtiser et de plaire quand on loge le diable dans son escarcelle ? — C'est juste, dit l'excellent homme. Malheureu- sement, ma caisse est aussi vide aujourd'hui que le cœur de Shylock. Bassanio frissonna. Il lui sembla que tout l'écha- faudage de son avenir venait de s'écrouler. — Mais j'y pense, ajouta Antonio, ce Juif de malheur pourrait bien nous tirer d'affaire. J'attends de jour en jour des navires chargés de marchandises. Allons lui emprunter ce qu'il te faut. Et tous deux se rendirent chez l'usurier, à qui An- tonio exposa sa requête: — Tu peux fixer toi-même, lui dit-il, le genre et le taux d'intérêt qu'il te plaira. — Je le tiens donc enfin ! se dit Shylock, et je vais pouvoir, d'un seul coup, me payer grassement pour les outrages dont ce gâte-métier m'a abreuvé. Ah ! tu hais les Juifs, toi ! Ah ! tu prêtes sans intérêt, et tu m'insultes devant les marchands, moi et mes hon- nêtes bénéfices ! Maudit soit tout Israël, si j'ai pour toi quelque pitié ! — Eh bien, qu'est-ce que tu rumines là ? fit An- tonio, impatient d'en finir. Veux-tu, oui ou non, me prêter cet argent ? LE MARCHAND DE VENISE. 105 — Seigneur Antonio, répondit le Juif, vous m'ayez cent fois, à la Bourse, raillé sur mes richesses et sur ce que vous appelez mes profits illicites. Je me suis contenté de hausser pacifiquement les épaules. La patience est notre insigne, à nous ! Vous m'avez alors traité de mécréant et de coupe-jarret, vous avez craché sur mes vêtements d'Israélite ; vous m'avez poussé du pied, comme un chien. Or, il paraît qu'aujourd'hui vous avez besoin de moi, efc vous venez me dire : " Prête-moi trois mille ducats ! " — Est-ce qu'un chien a de l'argent ? Est-ce qu'un misérable roquet remue les ducats à la pelle ? Dois-je me courber bien bas, et dire : " Mon bon monsieur, vous avez craché sur moi mercredi dernier ; jeudi, vous m'avez traité de vil mâtin; trop heureux aujourd'hui de vous être agréable! Voici mes trésors : servez- vous donc ! " — Non ! répliqua Antonio ; car je suis bien résolu à te traiter encore de même. C'est en ennemi que je viens t'emprunter ; prête-moi toi-même en ennemi. Si, par impossible, je ne pouvais te rendre au jour dit tes misérables ducats, eh bien, tu seras plus à l'aise pour m'en punir ! — Tout beau ! seigneur Antonio, fit humblement Shylock. Pourquoi cette tempête d'indignation ? Je ne demande, moi, qu'à me concilier vos bonnes grâces. Je suis si prêt à tout oublier, que je ne vous demande pas un centime d'intérêt ! Le marchand ne put retenir un formidable éclat de rire: — Pas un centime ! continua Shylock sans s'émou- voir. Seulement, histoire de plaisanter, nous irons 106 LE MARCHAND DE VENISE. chez un avocat, et vous me signerez un papier dans lequel il sera stipulé que si, à certain jour, vous ne me remettiez pas le principal, j'aurais le droit de vous couper, aussi près du cœur que possible, une livre de votre chair. — Tope-là ! dit Antonio, riant de plus belle. Je signerai tout ce que tu voudras, et je dirai même par- tout que tu es un brave homme de Juif ! — Je m'oppose absolument à ce que vous signiez à cause de moi un engagement de cette nature ! s'écria Bassanio. — Allons donc ! insista le négociant. Bien avant que cet argent soit dû, mes navires seront ici avec vingt fois plus d'or que ne m'en donnera cet étran- gleur d'honnêtes gens ! — Par Abraham î s'écria Shylock, ces chrétiens sont gens bien soupçonneux ! Leurs propres procédés les font se méfier de ceux d'autrui, paraît-il. Voudriez- vous me dire, seigneur Bassanio, ce que je gagnerais à ce marché, si votre ami venait à ne pas me rem- bourser ? Une livre de chair détachée d'un homme est-elle donc une si précieuse emplette ? J'aimerais mieux, je vous' l'avoue, une livre de bœuf ou de mou- ton. Encore une fois, ce que j'en fais est pour ache- ter son amitié. Est-ce dit ? Très bien ! — Sinon, adieu ! En dépit des objurgations de Bassanio, qui, malgré les protestations de bienveillance du Juif, se refusait à laisser son ami courir un pareil risque, Antonio signa le contrat — "une pure plaisanterie," insistait Shylock. Portia, la riche jeune fille que voulait épouser LE MARCHAND DE VENISE. 107 Bassanio, vivait à Belmont, près de Venise. Comme grâces personnelles et perfections de l'esprit, elle ne le cédait en rien à celle de ses illustres homonymes qui fut la fille de Oaton et l'épouse de Brutus. Subitement enrichi par l'héroïque témérité d'An- tonio, Bassanio partit pour Belmont en grand équi- page, avec Gratiano, l'un de ses favoris, et sut promptement se faire agréer pour adorateur. Il n'avait pas caché à Portia qu'il n'avait pour toute fortune que sa haute naissance et le glorieux passé de sa famille. Mais la jeune fille l'aimait pour ses émi- nentes qualités personnelles. Elle était, d'ailleurs, assez riche pour dédaigner un mariage d'argent. Avec la plus gracieuse modestie, elle avait répondu à ses con- fidences qu'elle souhaiterait être mille fois plus belle encore et dix mille fois plus riche, afin d'être plus digne de lui : — Je ne suis, lui avait dit cette femme accomplie, en se dépréciant elle-même par excès d'amour, qu'une fillette sans éducation, sans expérience du monde ; pas assez vieille, cependant, pour ne pouvoir plus apprendre. Vous serez mon précepteur. Vous me dirigerez en toutes choses. Je vous donne tout : mon cœur, ma main, mes richesses. Hier encore, mon Bassanio, j'étais l'âme de cette opulente maison, ma propre reine et celle de mes serviteurs. Aujourd'hui, cette maison, ces serviteurs, moi-même, tout est à vous, mon adoré seigneur ! Et, ce disant, elle lui avait passé au doigt une bague de prix, emblème de la souveraineté qu'elle lui conférait. 108 LE MARCHAND DE VENISE. Bassanio ne pouvait en croire ses oreilles. Tant de délicatesse et de munificence le remplis- saient d'admiration et de gratitude. — Jamais, s'écria-t-il dans un élan d'enthousiasme et de tendresse, je ne me séparerai de cette bague, gage de votre générosité et de votre amour ! Ce délicieux échange de serments éternels avait pour témoins Nérissa, fille d'honneur de Portia, et Gratiano. Celui-ci s'empressa de féliciter les deux fiancés : — Combien je serais heureux, dit-il à Bassanio, si tu me permettais de me marier aussi, et le même jour que toi ! * — Qu'à cela ne tienne î répondit le noble Vénitien, en souriant. Mais encore faudrait-il te trouver une femme. — La voici ! répliqua vivement le jeune favori, en désignant Nérissa, toute rougissante de plaisir. Nous nous aimons depuis longtemps, et elle m'a promis de m'épouser, si tu épousais sa chère maîtresse. — Serait-il vrai, Nérissa ? demanda Portia. — Il ne dépend que de vous, madame, répondit coquettement la jolie camériste. — Qu'il en soit donc ainsi ! dit Portia, fort amusée de l'incident. Et Bassanio ajouta avec un fin sourire : — Ce sera pour nous un grand honneur, seigneur Gratiano, que d'assister à vos noces, le jour même des nôtres. En ce moment, entrait un messager. Il remit à Bassanio une lettre d'Antonio. LE MARCHAND DE VENISE. 109 Le jeune homme l'eut à peine ouverte, que son visage devint blanc comme un linceul : —Qu'y a-t-il donc ? s'écria Portia. Vous annonce- rait-on la niort d'une personne qui vous est chère ? —Ma douce amie, dit Bassanio, jamais lignes plus désolantes n'ont frappé les regards d'un mortel. En vous déclarant mon amour, je vous ai dit nettement que ma seule richesse est le sang qui coule dans mes veines. J'aurais dû ajouter que je suis plus que pauvre, car je suis le débiteur de trois mille ducats. Et il raconta la magnanime folie qu'avait faite An- tonio. Puis il lut à Portia la lettre de son malheureux ami: " Mon cher Bassanio, écrivait celui-ci, tous mes vaisseaux sont perdus. Me voilà à la merci du Juif, et, comme il faudra que j'en meure, je voudrais te serrer la main avant de quitter cette vallée de larmes. Cependant, fais comme il te plaira ; et si ton amitié pour moi ne te ramène pas à Venise, considère ma lettre comme non avenue." — N'est-ce que cela ? s'écria Portia. Je donnerais vingt fois trois mille ducats avant que l'on pût toucher à un cheveu de cet excellent Antonio ! Partez, mon ami ; rachetez sa parole et ramenez-le avec vous. Vous me serez d'autant plus cher, que vous m'aurez plus coûté ! Et, pour donner à son fiancé le droit d'user léga- lement de sa fortune, Portia voulut que les deux mariages eussent lieu le jour même. Bassanio partit alors en toute hâte avec Gratiano pour Venise, où il trouva Antonio sous les verroux : 110 LE MARCHAND DE VENISE. — ISTe crains rien, généreux ami, lui dit-il ; dans une heure, tu auras recouvré ta liberté ! Mais quand il se présenta chez Shylock, celui-ci re- fusa de recevoir les trois mille ducats. Le jour du payment était passé, et le Juif voulait la livre de chair promise par Antonio: rien de plus, rien de moins. Un jour fut fixé pour les débats de cette mons- trueuse affaire devant le duc et le Sénat de Venise, et Bassanio attendit, la mort dans l'âme, l'issue de cette déplorable aventure. Portia, cependant, instruite de la date de l'odieux procès, réfléchit aux conséquences possibles de l'inhu- manité de Shylock. Elle se demanda si elle ne pourrait pas elle-même sauver des griffes hébraïques celui qui, pour l'amour de son Bassanio, avait si noblement risqué sa propre vie. En épouse soumise, elle avait bien promis de se laisser gouverner en toutes choses par la sagesse su- périeure de son mari ; mais les circonstances lui paru- rent devoir légitimer un appel à ses propres forces et à la sûreté de son propre jugement. Elle résolut donc de partir aussi pour Venise et d'y plaider en faveur du prisonnier. Parmi ses relations, elle avait un illustre avocat du nom de Bellario. Elle lui écrivit, lui exposa le cas, et le pria de lui envoyer, en même temps que ses con- seils, tout ce qu'il fallait pour qu'elle pûfc se présenter devant la Cour comme défenseur d'Antonio. Bellario lui obéit de point en point. Au jour dit, vêtue en avocat, et accompagnée de LE MARCHAND DE VENISE. m Nérissa, qu'elle avait habillé en clerc, Portia arriva à Venise, entra dans la salle du Sénat au moment où venait d'être appelée la cause d'Antonio, et remit au duc une lettre de Bellario, dans laquelle celui-ci s'ex- cusait d'être empêché par la maladie de venir défendre l'accusé, et priait la Cour d'accepter, en son lieu et place, le jeune et savant docteur Balthazar — c'était le nom qu'il donnait à Portia. Bien que fort étonné de la bonne mine et de la jeunesse que dissimulaient mal la toge et la perruque du gracieux substitut, le duc fit droit à la requête de Bellario, et le faux Balthazar prit place au banc de la défense. Au premier coup d'œil jeté par elle sur la salle, Portia avait deviné le Juif sans entrailles et aperçu son mari qui, lui, ne la reconnut pas. Le pauvre Bassanio, debout près de son malheureux Antonio, semblait plongé dans un abîme de désolation. Portia -comprit, à cette vue, combien ardue était la tâche qu'elle' s'était imposée. Mais elle ne s'en sentit que plus déterminée à vaincre et, la parole lui ayant été donnée, elle s'adressa, sans hésiter, à Shylock : — D'après la loi de Venise, lui dit-elle, vous avez le droit strict pour vous dans cette triste affaire. Mais comptez- vous pour rien la miséricorde, cette rosée bienfaisante et céleste qui fertilise l'âme de celui qui donne autant que celle de celui qui reçoit ? La miséricorde ! Mais elle sied mieux aux monarques que leur éclatante couronne, car elle est un attribut de Dieu lui-même, et plus les puissances d'Tci-bas sont 112 LE MARCHAND DE VENISE. tempérées par la clémence, plus elles se rapprochent de la divinité ! Shylock, aussi impassible qu'un rocher, se contenta de répondre : — Il n'a pas payé ; qu'il souffre ! — Mais, répliqua Portia, n'est-il pas prêt à vous payer ? — Voici l'argent, s'écria Bassanio, et je décuplerai la somme, s'il le faut, pour satisfaire ce démon ! Ne pouvez-vous, jeune et docte maître, pour l'amour de l'humanité, tourner quelque peu la loi ? — Une fois établies, dit gravement Portia, les lois ne doivent pas être éludées. — J'ai donc raison ! exclama Shylock. Jeune homme, vous parlez comme l'eût fait Daniel lui- même ! — Montrez-moi le contrat, dit Portia. Un coup d'œil lui suffit pour constater que le Juif avait droit à une livre de chair, prise le plus près pos- sible du cœur de son débiteur : — Soyez néanmoins miséricordieux, dit-elle ; prenez l'argent qui vous est offert et déchirons ce fatal billet. — Jamais ! s'écria l'usurier ; je jure par mon âme qu'il n'y a pas sous le ciel une langue assez mielleuse poure me faire changer de sentiment ! — Antonio, dit Portia, préparez donc votre poitrine pour le couteau de Shylock. Voyez, il l'aiguise déjà. Qu'avez- vous à dire ? — Eien, sinon que je suis prêt. Donne-moi la main, Bassanio, et adieu î Ne te désole pas de ce qui m'arrive à cause de toi. Parle quelquefois de LE MARCHAND DE VENISE. 113 moi à ta noble épouse et dis-lui que je t'ai bien aimé ! — Antonio ! s'écria le jeune homme, le ciel m'est témoin que ma femme m'est plus chère que ma propre existence ; et cependant, je donnerais, pour te sauver la vie, ma femme et le monde entier. Je sacrifierais tout, plutôt que de te voir la victime de ce monstre à face humaine. — M'est avis, insinua Portia, bien qu'en elle-même elle 'admirât cet élan de chaude amitié, que votre femme, si elle vous entendait, vous saurait peu de gré de tant d'abnégation ! — Moi, s'écria Gratiano, ne voulant pas rester en arrière sur le terrain de la générosité, j'ai aussi une femme charmante et que j'aime à la folie ; mais, si je pensais qu'en allant au ciel, elle pût changer la réso- lution de ce maudit Juif, je l'y laisserais aller à l'ins- tant ! — Il est fort heureux pour vous que vous disiez cela loin d'elle ! intervint Nerissa, qui, tout en jouant à ravir son rôle de clerc, ne perdait pas un mot de ce peu galant colloque. — Allons, trêve de balivernes ! cria Shylock. La sentence, mon bon juge ! Il se fit un profond silence. — Les balances sont-elles prêtes ? demanda Portia. Et s'adressant au Juif, qui la dévorait du regard : — Shylock, lui dit-elle, il vous faudrait un chirurgien. — Pourquoi ? fit l'usurier avec un soubresaut. — Parceque votre victime pourrait succomber à une hémorragie. 8 114 LE MARCHAND DE VENISE. — Il n'est pas question de cela dans le contrat. — Non ; mais il y aurait charité à y pourvoir. — Je ne me préoccupe que de mon contrat ! — Très bien ; prends donc ta livre de chair. La loi est pour toi, et la Cour aussi. Et tu peux la prendre aussi près du cœur qu'il te plaira, la loi et la Cour t'y autorisent encore. — Bravo, Daniel ! répéta le Juif. Sois béni, juge intègre et sans peur ! Et il se remit à aiguiser son long couteau, tout en jetant sur Antonio des regards de féroce allégresse. — Je suis prêt ! répéta stoïquement le prisonnier. — Un instant, Juif ! dit Portia. Sache bien que tu n'as pas droit à une goutte de sang. Le texte du billet est précis : "Une livre de chair," rien de plus ! Si, en la coupant, il t'arrivait de répandre une goutte de sang chrétien, tes terres et toute ta fortune seraient, de par la loi, acquises à Venise. Shylock n'avait pas songé à cet ingénieux moyen de défense. Des applaudissements frénétiques éclatèrent dans toute la salle : — Bravo, Daniel ! exclama Gratiano, en singeant Shylock. Sois béni, juge intègre et sans peur ! — J'accepte l'argent ! donnez-moi l'argent ! glapit le Juif atterré. — Le voilà ! dit Bassanio tout joyeux. — Doucement ! reprit Portia. Le Juif a insisté pour ne recevoir que son dû. Il n'aura donc que son dû. Allons, Shylock, prépare- fcoi à couper la livre de chair qui t'appartient. Mais, prends-y bien garde : pas LE MARCHAND DE VENISE. 115 de sang ! Et ne va pas surtout couper plus ou moins d'une liyre ! Si tu te trompais de la valeur d'un myriagramme ou de l'épaisseur d'an cheveu, les lois de Venise te condamneraient à mourir, et toute ta fortune reviendrait au Sénat. — Mon argent ! mon pauvre argent ! répéta Shylock, dont les dents claquaient de terreur ; donnez-moi mon argent, et je m'en vais ! Bassanio lui tendit une bourse gonflée d'or. Shylock allait s'en saisir comme d'uue proie, quand la voix calme, mais vibrante, de Portia vint de nou- veau le clouer à sa place : — Halte-là ! Juif ; je n'en ai pas fini avec toi. La loi de Venise est formelle contre tout étranger qui, directement ou indirectement, a attenté à la vie d'un de ses citoyens. Ta fortune est, dès ce moment, con- fisquée, et ta vie est à la merci du duc. A genoux donc, misérable, et implore ton pardon ! Le duc fit signe qu'il allait parler, et l'enthou- siasme populaire, prêt à éclater, se contint à grand'- peine : — Shylock, dit le souverain, je veux te prouver com- bien est profond l'abîme qui sépare l'esprit chrétien de celui de tes coreligionnaires. Je te pardonne avant même que tu en fasses la demande. Ta vivras ; mais une moitié de tes richesses ira à Antonio, l'autre à l'Etat. — Je refuse en ce qui me concerne, dit Antonio, si Shylock, qui a récemment déshérité sa fille unique pour avoir épousé le jeune chrétien Lorenzo, consent à transférer, lorsqu'il mourra, à cette malheureuse 116 LE MARCHAND DE VENISE. enfant, la part que m'alloue sur sa fortune la loi de notre pays. — J'y consens, murmura le Juif, heureux de s'en tirer à si bon compte. Et, tombé du haut de ses rêves de vengeance, dé- pouillé, de plus, de la moitié de ses biens, Shylock quitta la salle, à moitié fou de honte et de colère. La Cour s'ajourna, et Antonio fut remis en liberté. Le duc, charmé de la sagacité et de l'éloquence du jeune défenseur, voulait le retenir à dîner. Portia, qui désirait être chez elle avant le retour de son mari, remercia avec effusion : — Récompensez ce jeune homme comme il le mérite, dit, en s ? éloignant, son Altesse à Antonio, car vous lui devez la vie ! — Mon digne monsieur, dit alors Bassanio au pré- tendu docteur Balthazar, vous avez droit à notre éter- nelle reconnaissance ; mais mon ami et moi, nous ne savons vraiment comment vous la témoigner. Vous plairait-il d'accepter les trois mille ducats dus à cet abominable Juif ? — Non, répondit Portia, vous ne me devez rien. Mais Bassanio insistant : — Eh bien, j'accepterai vos gants, dit l'astucieuse jeune femme, et les porterai en souvenir de vous. Bassanio ôta ses gants et les tendit à Portia : — Oh ! la belle bague que vous avez là, fit celle-ci d'un air dégagé. Me la donnerez-vous aussi ? — Helas ! j'ai juré de ne jamais m'en séparer, sou- pira Bassanio. C'est un présent de ma. femme, et. . . — Assez ! cria Portia, affectant la colère et quittant LE MARCHAND DE VENISE. 117 brusquement la salle avec Nérissa ; je n'attendais pas moins de votre reconnaissance . . . éternelle ! Les deux amis restèrent interdits à cette brusque manifestation de déplaisir : — Mon cher Bassanio, dit enfin Antonio, cet homme nous a rendu un tel service qu'il me peine de te voir lui refuser un joyau sans grande valeur, simplement pour éviter un petit désagrément de ménage. Tout honteux d'avoir pu paraître ingrat, le gen- tilhomme envoya Gratiano porter en toute hâte la bague à Portia : — Ah ! s'écria Nérissa en apercevant son mari, qui ne l'avait nullement reconnue sous ses vêtements de clerc, voilà qui est fort gracieux ! Mais, vous aussi, vous avez une jolie bague, et vous pouvez bien m'en faire présent. J'ai assez travaillé pour cela ! Gratiano soupira plus fort que ne l'avait fait son ami ; mais, pour ne pas paraître moins généreux que lui, il passa au doigt de Nérissa l'anneau que celle-ci lui avait remis au jour de leurs noces. Nous laissons à penser si les deux jeunes mariées firent des gorges chaudes aux dépens de leurs sei- gneurs et maîtres. Elles se promirent bien de les tancer vertement, à leur retour, et de les accuser d'avoir fait cadeau de leurs alliances à d'autres femmes. ' Quand, le soir, elle revit de loin sa splendide de- meure de Belmont, Portia se sentit le cœur plein d'une suave allégresse. Plus elle s'en rapprochait, plus elle tressaillait de cette joie intime qu'éprouve quiconque a conscience d'avoir fait une noble action. 118 LE MARCHAND DE VENISE. Jamais la lune ne lui avait paru si brillante ; et un nuage étant venu à en voiler l'éclat, elle s'éprit, dans un accès de gaîté enfantine, d'une petite lumière qu'elle apercevait dans le vestibule de son habitation. — Vois, Nérissa, dit-elle, comme ce modeste flam- beau pénètre de ses chatoyants rayons l'obscurité de ma demeure. N'est-il pas le gracieux symbole d'une bonne œuvre illuminant un monde pervers ? Et cette musique que j'entends au dehors ne te paraît-elle pas plus douce, dans le délicieux silence d'une belle nuit ? Eentrée chez elle, elle reprit, ainsi que Nérissa, les vêtements de son sexe, et toutes deux attendirent tranquillement le retour de leurs maris. Ceux-ci ne tardèrent pas, en effet, à arriver avec Antonio. Bassanio avait à peine eu le temps de présenter son ami à Portia, qui le félicitait vivement de sa délivrance, que le bruit d'une querelle assez vive entre hérissa et Gratiano attira leur attention : — Déjà î . . . intervint Portia, qui ne pouvait s'em- pêcher de sourire. Qu'y a-t-il donc mes beaux amou- reux ? — Oh ! rien, répondit Gratiano. Nérissa me cherche noise à propos d'une méchante bague qu'elle m'a donnée et qui portait cette magnifique devise, digne des poétiques effusions dont les couteliers de Venise ornent leurs produits : Aime-moi bien, je t'en conjure. Et ne me quitte pas, si tu hais le parjure ! — Que nous chantez- vous là! se récria ISTérissa, avec LE MARCHAND DE VENISE. 119 votre poésie de carrefour et la mince valeur de cette bague ? M'aviez- vous promis, oui ou non, de la con- server jusqu'à votre mort ? Et voilà que vous pré- tendez l'avoir donnée à un clerc d'avocat ? A d'autres, mon joli monsieur ! C'est à une femme que vous en avez fait cadeau ! Tenez, je devrais vous arracher les yeux ! Ne mentez pas ; je sais tout ! — Je jure, s'écria Gratiano avec feu, que je l'ai donnée à un méchant galopin, pas plus haut que vous, ma foi, qui servait de gratte-papier à l'habile défen- seur d' Antonio î Ce minuscule bavard m'a tellement importuné de ses supplications que, pour ne pas deve- nir fou, j'ai dû la lui abandonner. — Vous avez eu grand tort, Gratiano, dit Portia avec une gravité d'emprunt. C'était le premier présent de votre jeune femme, et vous deviez ne vous en dessaisir à aucun prix. Ce n'est pas mon noble époux qui en aurait agi ainsi avec la bague que je lui ai donnée ! — Votre noble époux, madame, répliqua Gratiano, décidé à brûler ses vaisseaux pour se tirer d'embarras, avait commencé par donner la sienne à l'avocat, et c'est ce qui a enhardi ce petit diable d'écrivassier à me mendier la mienne. — Est-il possible ? s'écria Portia dans un feint accès de colère. Ah ! je vois bien maintenant que Nerissa a raison, et que chacun de vous a fait à quelque vile créature des générosités à nos dépens ! — Sur mon honneur ! ma chère Portia, exclama Bassanio, l'avocat d'Antonio ayant refusé les trois mille ducats que je lui offrais, réclama pour tous honoraires la bague que j'avais au doigt. Je vous de- 120 LE MARCHAND DE VENISE. mande humblement pardon ; mais qu'eussiez-vous fait à ma place, pour reconnaître l'inappréciable service que cet éminent docteur nous avait rendu ? Antonio se désolait sincèrement d'être la cause in- volontaire de cette tempête domestique : — J'ai engagé une fois mon corps pour l'amour de Bassanio, dit-il tristement à Portia. Sans l'homme à qui il a donné votre bague, je ne serais pas, à l'heure qu'il est, au nombre des vivants. Eh bien, j'engage aujourd'hui le salut de mon âmè, s'il le faut, et je réponds que votre mari ne vous manquera jamais plus de parole ! — Accepté ! répondit Portia. Eemettez-lui donc ce second anneau, et recommandez-lui de le mieux garder que le premier. En même temps, Nérissa passait aussi une bague au doigt de Gratiano. A la vue des deux anneaux de leurs fiançailles, nos deux maris restèrent muets de surprise. Les deux jeunes femmes riaient de fcout leur cœur. L'explication de cet imbroglio ne prit pas longtemps et porta à son comble l'émerveillement des trois amis, et leur admiration pour Portia. Antonio allait enfin se confondre en remercîments, quand celle-ci lui remit certaines lettres que le hasard avait fait tomber entre ses mains et qui annonçaient l'arrivée au port des vaisseaux qu'il croyait perdus. Un si heureux dénoûment fit promptement oublier tant de cruelles épreuves, et tous s'amusèrent beau- coup de l'aventure des bagues et de ces maris qui n'avaient pas reconnu leurs femmes. LE MARCHAND DE VENISE. 121 — Par Jupiter ! s'écria gaîment Gratiano, en se laissant aller à rimer : Vous me voyez tout confondu D'avoir été si sot ; mais, soit dit sans reproche, belle Nérissa, je veux être pendu, Si jamais clerc de la basoche Me fait mordre à nouveau dans le fruit défendu ! LE ROI LEAR Leak, roi de la Grande-Bretagne, avait trois filles. Deux d'entre elles, G-onerill et Regan, avaient épousé, l'une le duc d'Albany, l'autre, le duc de Oornwall. A l'époque où commence ce récit, le roi de France et le duc de Bourgogne étaient les hôtes de Lear et prolongeaient chez lui leur séjour pour mieux faire leur cour à la charmante Oordélia, dont tous deux s'étaient vivement épris. Lear était alors plus qu'octogénaire. Brisé par l'âge et les soucis du trône, il résolut tout à coup de ne plus prendre part aux affaires de l'Etat et d'en laisser le gouvernement à des mains plus jeunes et plus fortes. Il aurait ainsi le temps de se préparer à la mort, qui ne .pouvait tarder à venir. Il manda donc près de lui ses trois filles et voulut savoir de leur propre bouche qu'elle était celle dont il était le plus aimé, afin de donner à chacune la part d'héritage que semblerait mériter le degré de piété filiale qui l'animait. L'aînée, Gronerill, déclara que la parole était im- puissante à exprimer la tendresse qu'elle avait pour son père. Il lui était plus cher que la lumière de ses propres yeux, plus cher que la vie et la liberté. Long- temps elle se répandit en ces pitoyables protestations de dévoûment qui ne sont que la facile contrefaçon LE ROI LEAR. 123 d'un amour absent, et se réduisent à quelques brillantes tirades débitées avec l'assurance nécessaire en pareil cas. Ravi de ces beaux discours qu'il croyait venir autant du cœur que des lèvres de Gonerill, le roi, dans un élan de paternelle affection, lui fit don, à elle et à son mari, du tiers de son vaste royaume. Puis, il demanda à sa seconde fille ce qu'elle avait à dire. Aussi fausse que sa sœur, Eegan ne lui céda en rien pour la chaleur de ces démonstrations. Bien au contraire, elle affirma que les belles phrases de celle-ci n'allaient pas à la hauteur de l'ineffable amour qu'elle portait à son Altesse : " Toutes les joies de la terre, disait-elle, ne sont pour moi que supplices, comparées à celle dont m'inonde mon adoration pour mon bien- aimé père et roi ! " Lear se félicita d'avoir ce qu'il croyait être la perle des enfants affectueux, et crut ne pouvoir moins faire, en présence de si touchantes déclarations, que d'abandon- ner à Regan et à son époux un tiers de son royaume, égal en étendue à celui qu'il venait de donner à Gronerill. Se tournant alors vers Cordélia, qu'il appelait le soleil de sa vie, il la pria de prendre la parole. Elle allait, pensait-il, réjouir les oreilles de son vieux père de la même délicieuse musique que ses sœurs. Elle les surpasserait même en exaltation, car elle avait tou- jours été la gâtée de son cœur. Mais les grossières flatteries de ses sœurs avaient singulièrement déplu à Cordélia. Elle savait combien leur cœur était loin de leurs lèvres. Elle comprenait 124 LE ROI LEAR. que leurs cajoleries n'avaient d'autre but que de dé- posséder le vieux roi et de régner, avant sa mort, avec leurs maris, et elle répondit tout simplement qu'elle aimait Sa Majesté dans la mesure de son devoir, ni plus, ni moins. Blessé de ce qu'il considérait comme de l'ingratitude de la part de sa fille favorite, le roi l'engagea à peser ses paroles et à les modifier, si elle ne voulait pas com- promettre son avenir. — Vous êtes mon père, répondit la jeune fille ; vous m'avez nourrie et aimée. Moi aussi, je vous aime de mon mieux. Je vous obéis et vous honore. Mais je ne puis, comme mes sœurs, adapter mes lèvres à de pompeux discours, ni promettre de n'aimer que vous au monde. Si, comme elles le disent, mes sœurs n'ont d'affection que pour leur père, pourquoi chacune d'elles a-t-elle pris un époux ? Si jamais je me donne un maître, il exigera, j'en suis sûre, la moitié de ma tendresse, de ma sollicitude et de mon dévoûment. Jamais je ne me marierai pour n'aimer, comme mes sœurs, que mon père seul. En réalité, Cordélia aimait son vieux père à la folie. En tout autre moment, elle le lui eût dit sans phrases, avec toute la chaleur d'une âme profondément aimante, et sans toutes ces restrictions évidemment peu gra- cieuses. Mais, en présence des artificieuses adulations de ses sœurs, qu'elle voyait récompensées par son père de si extravagante façon, elle s'était dit que le mieux était d'aimer et de se taire. Elle échapperait ainsi à tout soupçon d'affection mercenaire. Moins elle met- trait d'ostentation à protester de son amour filial, LE ROI LEAR. 125 plus celui-ci se distinguerait de celui de ses sœurs par son éclatante sincérité. Il n'en fut rieû . Lear ne vit dans cette franche sim- plicité de langage qu'un intolérable orgueil. Même en ses meilleurs jours, il s'était toujours montré violent et inconsidéré dans ses colères. Aujourd'hui que la vieillesse obscurcissait encore sa raison, il était moins capable que jamais de distinguer la vérité de la flatte- rie, et les phrases fleuries du fourbe, du langage vrai du cœur. Dans sa fureur, il priva Cordélia du tiers de royaume qu'il lui avait réservé et le partagea également entre ses deux autres filles et leurs époux, les ducs d'Albany et de Oornwall. Puis, il fit venir' ces derniers devant lui, et, en présence de toute sa cour, leur donna le diadème en commun et les investit conjointement de toute son autorité. Désormais, ils administreraient les revenus de l'Etat. Le pouvoir exécutif leur était dévolu, et Lear ne conservait que le titre de roi. Il ne gardait pour toute prérogative royale que le droit d'habiter tour à tour, pendant un mois, les palais de ses deux filles, avec cent chevaliers attachés à sa per- sonne. Grands furent l'étonnement et le chagrin de ses courtisans, en le voyant disposer si follement de son royaume, sous l'influence d'un emportement où la rai- son n'avait nulle part. Mais ils n'eurent pas le courage de s'interposer entre le monarque et sa colère. Seul, le comte de Kent osa prendre la parole en faveur de Cordélia. L'impétueux Lear lui ordonna aussitôt, sous peine de mort, de renoncer à ce dessein, mais le 126 LE ROI LEAR. brave duc n'était pas homme à reculer devant pareille menace : — J'ai toujours été loyal envers Votre Majesté, dit-il. Je tous ai honoré comme roi, aimé comme père, suivi comme maître. Je n'ai fait cas de ma vie que parce - que je pouvais la vendre chèrement à vos ennemis. Jamais je n'ai craint de mourir quand il s'agissait de vous sauver. Aujourd'hui que vous me traitez vous- même en ennemi, je ne puis, serviteur fidèle, oublier mes principes d'autrefois. Je dois, en homme de cœur, m'opposer à vos desseins, pour le plus grand bien de mon roi. Si j'ai . manqué d'égards, c'est que vous manquiez de sang-froid. Je fus longtemps pour vous un conseiller fidèle et sûr, et je supplie mainte- nant Votre Majesté de voir par mes yeux, comme elle l'a fait maintes fois en de graves circonstances, et d'agir d'après mes conseils. Réfléchissez, tandis qu'il en est temps encore, et révoquez des dispositions aussi néfastes que téméraires, car, j'en réponds sur ma vie, votre fille cadette n'est pas celle qui vous aime le moins, et ceux-là ne manquent pas de cœur qui parlent sans emphase comme sans hypocrisie. Quand le pouvoir souverain s'incline devant la flatterie, l'hon- neur se doit de rester simple et franc. Quant à vos menaces, que pouvez- vous me faire ? Ma vie n'est- elle pas déjà à votre service ? Mon devoir était de parler ; la crainte de la mort ne pouvait m'empêcher de le remplir. Cette noble indépendance du comte de Kent ne fit que porter à son comble l'indignation du roi. Comme un malade furieux qui tuerait son médecin par amour LE ROI LEAR. 127 du mal qui doit l'emporter, il bannit de ses Etats ce dévoué serviteur et ne lui donna que cinq jours pour faire ses préparatifs de départ. Si le sixième jour trou- vait sur le sol de la Grande-Bretagne sa personne abhorrée, c'en était fait de lui. Kent fit donc au roi ses adieux : — Aussi bien, s'écria-t-il, demeurer ici en présence de telles dispositions de mon roi, serait un véritable bannissement î dieux ! protégez Oordélia ; prenez sous votre égide cette jeune fille à la pensée si droite, au langage si discret. Puissent les pompeux discours de ses sœurs être suivis d'actes d'amour ! Et maintenant, je pars, et vais porter ma douleur sur la terre de l'exil ! Ce fut alors le tour du roi de France et du duc de Bourgogne d'apprendre la singulière détermination du roi Lear. Persisteraient-ils à courtiser Oordélia, maintenant qu'elle avait encouru la disgrâce de son père et n'avait plus pour toute dot que ses attraits personnels ? Le duc de Bourgogne refusa net d'épouser dans de pareilles conditions ; mais le roi de France comprit vite que Oordélia n'avait perdu l'affection de son père que parceque sa langue n'avait pu se plier, comme celle de ses sœurs, aux exigences de la flatterie : — Vos vertus, dit-il à la jeune fille en lui prenant la main, sont une dot plus précieuse qu'un royaume. Prenez congé de vos sœurs et de votre père, bien qu'il vous ait traitée de façon peu généreuse. Venez avec moi ; vous serez ma reine et celle de la belle France, et vous régnerez sur un plus beau royaume que celui de vos sœurs. 128 LE ROI LEAR. Et, dans son mépris, il compara le duo de Bourgogne à un tonneau percé, d'où s'était échappé en un ins- tant tout l'amour qu'il prétendait avoir pour cette noble enfant. Les yeux pleins de larmes, Cordélia prit congé de ses sœurs et les supplia de bien aimer leur père, selon la promesse qu'elles en avaient faite : — Nous connaissons notre devoir, répliquèrent celles- ci avec humeur, et n'avons nul besoin de vos leçons. Tâchez vous-même de plaire à votre mari, qui vous a prise, ajoutèrent-elles d'un air moqueur, pour l'amour de Dieu. Cordélia s'en alla le cœur gros, car elle connaissait la duplicité de ses sœurs et eût désiré laisser son père en de meilleures mains. Elle n'était pas plus tôt partie, que celles-ci mon- trèrent sous leurs vraies couleurs les diaboliques dispo- sitions qui les animaient. D'après les conventions que nous avons indiquées, Lear devait passer un mois tour à tour chez ses filles. Il demeura tout d'abord avec son aînée, Gonerill. Mais le mois n'était pas encore écoulé que le vieux roi comprit combien promettre et tenir font deux. Maintenant qu'elle avait obtenu de son père tout ce qu'il pouvait donner, même sa couronne, cette misé- rable lui enviait les quelques miettes de royauté que le vieillard s'était réservées pour se faire accroire qu'il était encore roi. Elle ne pouvait souffrir de le voir, lui et ses cent chevaliers. Chaque fois qu'elle le ren- contrait, elle prenait un air ref rogné. S'il désirait lui parler, elle se disait malade, ou empêchée, pour se LE ROI LEAR. 129 débarrasser de sa présence. Il était clair qu'elle con- sidérait sa vieillesse comme un fardeau inutile et ses gens comme une dépense à supprimer. Et non-seu- lement elle se relâcha de son respect extérieur pour le roi, mais, se conformant à son exemple et, nous le craignons bien, à ses instructions secrètes, ses propres serviteurs affectèrent de négliger le service de l'infor- tuné monarque, tantôt refusant d'exécuter ses ordres, tantôt poussant l'impudence jusqu'à prétendre ne les avoir point entendus. Un tel changement dans la conduite de sa fille ne pouvait échapper au roi Lear ; mais, comme il en coûte toujours de s'avouer que Ton a fait une sottise et que l'on est la victime de sa propre obstination, il ferma les yeux aussi longtemps qu'il le put sur d'aussi déplorables inconvenances. L'amour vrai et la fidélité ne se laissent pas plus rebuter par les mauvais traitements que la duplicité et la bassesse de cœur ne se concilient par les bons. L'excellent comte de Kent fournit une preuve de plus de la vérité de cette maxime. Banni par Lear, certain de mourir s'il était découvert en Grande- Bretagne, il y demeura quand même, prêt à subir les conséquences de sa détermination héroïque, tant qu'il verrait une possibilité d'être utile au roi son maître. Tout expédient, tout stratagème est bon à l'homme loyal. Pour lui, rien n'est abject ou vulgaire, dès que le devoir réclame de lui quelque service ! Kent n'hésita pas à revêtir la livrée d'un domes- tique, et, dépouillé de tout l'appareil de son rang, il 130 LE ROI LEAR. s'offrit à être l'humble serviteur de son roi, qui ne le reconnut pas sous un tel déguisement. Mais Lear fut frappé de la franchise, ou plutôt de la brusquerie qu'affecta le comte dans ses réponses. Il trouva un certain plaisir à n'entendre plus les doucereuses sornettes de la flatterie, dont il avait tant de motifs d'être dégoûté après avoir trouvé, chez sa propre fille, les actes si peu conformes aux discours. Il ne fut donc pas difficile à ces deux hommes de s'entendre, et Lear prit Kent à son service, sous le nom de Oaïus qu'il s'était donné, sans jamais soup- çonner que ce nom cachait son illustre favori d'autre- fois, le haut et puissant comte de Kent. Caïus ne fut pas longtemps à trouver l'occasion de prouver à son royal maître sa fidélité et son amour. Le premier jour ne s'était pas écoulé, qu'il vit l'inten- dant de Gonerill, encouragé secrètement sans doute par sa maîtresse, manquer de respect à Lear et regar- der insolemment le vieillard, tout en lui parlant comme à un valet. Devant un pareil outrage à la majesté royale, Caïus ne fit aucun esclandre, mais, tranquillement, donna à l'impudent esclave un croc- en-jambe qui l'envoya s'étaler dans le chenil. Lear lui sut gré de cette correction, et s'attacha de plus en plus à son nouveau serviteur. Kent n'était pas, d'ailleurs, le seul _ ami que Lear eût auprès de lui. Au temps où il avait 'encore un palais, il y entretenait, suivant la coutume des rois et des grands personnages de cette époque, un de ces bouffons, connus sous le nom de fous, qui les divertis- saient après les affaires sérieuses. LE ROI LEAR. 131 Or, lorsque le vieillard se fut dépossédé de sa cou- ronne, le pauvre fou s'attacha quand même à ses pas et lui prouva son amour, autant que le pouvait un per- sonnage aussi insignifiant et d'aussi bas étage. Par ses amusantes saillies, il tenait son maître en bonne humeur, bien qu'il ne se gênât nullement parfois de le plaisanter sur, l'imprudence qu'il avait commise en se découronnant lui-même et en donnant tout à ses filles : — Chacune d'elles, s'écriait-il alors en rimaillant, Soudain pleura de joie à si riche recette ; Et moi, je chante de courroux De voir un roi si bon jouer cligne-musette, Et grossir le troupeau des fous ! C'est dans de pareilles extravagances et dans des bouts de chansons, dont il savait des douzaines, que ce brave homme de fou laissait plaisamment déborder son cœur, même en présence de Gonerill, qu'il piquait parfois très au vif par ses amères railleries. Ainsi, il comparait le roi au passereau qui nourrit les petits du coucou jusqu'à ce qu'ils soient devenus assez forts pour lui abîmer la tête à coups de bec pour sa peine : — Un âne, disait-il encore, voit bien, tout âne qu'il est, quand la charrue est avant les bœufs. Allusion mordante aux filles de Lear, plus haut placées maintenant que leur père : — Lear, ajoutait-il, n'est plus Lear, il n'en est dé- sormais que l'ombre ! Une fois ou deux, il faillit être fouetté pour ces in- tempérances de langage. 132 LE ROI LEAR. Mais l'indigne Gonerill ne s'en tint bientôt plus à la froideur et aux allures irrespectueuses que Lear avait enfin remarquées. De bien autres déboires attendaient ce père et sa folle tendresse. Il lui fut dit nettement un jour que son séjour au palais devenait désagréable, du moment qu'il insistait pour y maintenir une suite de cent chevaliers : — Une pareille suite, disait Gonerill, est aussi inu- tile que coûteuse et ne sert qu'à scandaliser ma cour par de bruyantes débauches. Eéduisez-la, je vous prie, et ne gardez auprès de vous que de vieux hommes d'armes, plus en rapport avec votre âge. Tout d'abord, Lear n'en put croire ses oreilles. Etait-ce bien sa fille qui lui tenait un tel langage ? Elle, qui avait reçu de lui une couronne, voudrait diminuer son escorte et lui mesurer le respect dû à sa vieillesse ! Il ne pouvait se faire à cette pensée. Mais elle insista, et la fureur du vieillard s'exhala en terribles imprécations : — Tu mens, exclama-t-il, détestable mégère ! Et elle mentait en effet, car les cent chevaliers étaient tous d'une sobriété et d'une conduite irrépro- chables, tous hommes de devoir et incapables de se livrer aux scandaleuses débauches qu'elle leur repro- chait : — Qu'on prépare à l'instant mes chevaux, ajouta-t-il ; nous allons, de ce pas, mes cent chevaliers et moi, chez ma fille Eegan ! Et il tempêta contre l'ingratitude, ce monstre au cœur de marbre, disait-il, plus horrible chez un enfant que le plus affreux des monstres marins : LE ROI LEAR 133 — Puisses-tu, tonna-t-il en maudissant sa fille aînée Gonerill, puisses-tu n'avoir jamais de progéniture, ou, si tu en as, fasse le ciel qu'elle vive pour te rendre tous les dédains et tous les mépris dont tu as abreuvé ton yieux père. Tu sentiras alors combien plus péné- trante que la morsure du serpent est l'ingratitude de ceux qui nous doivent la vie ! A ce moment, le duc d'Albany, mari de Gonerill, tenta de détruire dans l'esprit de son beau-père tout soupçon de connivence de sa part dans les mauvais procédés de sa femme ; mais Lear refusa de l'écouter, sauta en selle, tout bouillant de rage, et partit avec sa suite pour le palais de sa seconde fille, Eegan. Et tout à coup, devant la pensée du vieillard se dressa l'image de Cordélia. Combien légère lui appa- rut alors la faute de cette enfant, si tant est qu'il y eût faute, en comparaison de la conduite de Gonerill ! Et il pleura, le pauvre père ; puis, toute sa virilité se révolta à l'idée qu'une aussi indigne créature que Gonerill eût assez d'empire sur lui pour le faire pleurer. • Eegan et son mari vivaient dans leur palais avec beaucoup de magnificence et d'éclat. Lear chargea son serviteur Caïus de leur porter un message les invi- tant à tout péparer pour sa réception et celle de son escorte. Mais Gonerill l'avait sans doute devancé, car, en même temps que Caïus, arrivait à la cour de Eegan un autre messager, porteur de lettres dans les- quelles Gonerill accusait son père d'humeur fantasque et méchante> et conseillait à sa sœur de ne pas recevoir chez elle l'escorte extravagante qu'il traînait après lui. 134 LE ROI LEAR. Caïus n'eut pas de peine à reconnaître dans cet en- voyé son vieil ennemi l'intendant, qu'il avait si cava- lièrement châtié de son impudence envers Lear. Son aspect lui déplut ; puis, soupçonnant ce qui l'amenait, il l'insulta, lui offrit de s'aligner avec lui, et, sur son refus, le battit comme plâtre. Cet être malfaisant, ce porteur de messages de haine n'avait, en vérité, que ce qu'il méritait ; mais le bruit de la généreuse indignation de Caïus vint aux oreilles de Regan et de son mari, et en dépit de son titre d'envoyé du roi, qui l'eût dû rendre inviolable, le pauvre comte fut mis aux ceps. Le premier spectacle qui frappa les regards de Lear, à son entrée au château, fut donc celui de l'humi- liante posture imposée à son fidèle serviteur. Le roi augura mal, dès ce moment, de la réception qui l'attendait ; mais ce fut bien pis lorsqu'il demanda où étaient sa fille et son gendre. Ou lui répondit qu'ayant voyagé toute la nuit précédente, ils ne pou- vaient le recevoir. Puis, comme il insistait impérieuse- ment et sur un ton de colère, Eegan et le duc de Corn- wall vinrent à sa rencontre. Mais quelle ne fut pas sa surprise en les voyant accompagnés de l'odieuse Gone- rill, venue en personne pour conter ses griefs et exciter sa sœur contre le roi son père ! Le vieillard, d'autant plus indigné que Regan tenait amicalement sa sœur par la main, demanda à Gonerill comment elle pouvait sans rougir de honte affronter la vue de ses cheveux blancs : — Retournez chez Gonerill, conseilla Regan, et vivez en paix avec elle. Licenciez la moitié de vos LE ROI LEAR. 135 chevaliers, et demandez-lui pardon. Vous êtes vieux et devez être prudent. L'heure est venue pour vous d'être dirigé et gouverné par des gens plus sages que vous ne l'êtes. — Comment ! s'écria Lear, j'irais me jeter à genoux et mendier de ma propre tille vêtements et nourriture î Mais ce serait le comble du ridicule ! Une pareille soumission serait contre nature. Jamais je ne remet- trai le pied chez elle, et je suis bien résolu à m'établir ici, moi et mes cent chevaliers. Tu n'as pu oublier, ô ma Eegan ! que je t'ai donné la moitié de ma cou- ronne, et tes yeux bons et doux n'ont pas le dur éclat de ceux de Gonerill. Non ! plutôt que de reprendre le chemin de sa demeure avec ma suite diminuée de moitié, je partirais pour la France et j'y demanderais une pension de prolétaire au roi qui a épousé ma Oor- délia sans l'ombre d'une dot ! Hélas ! il se trompait en espérant être mieux traité par Eegan qu'il ne l'avait été par Gonerill. Il semblait, au contraire, que sa seconde fille voulût renchérir sur l'indigne conduite de sa sœur, car elle déclara que cinquante chevaliers étaient, à son avis, beaucoup trop ; vingt-cinq devaient amplement suffire. Le cœur presque brisé, Lear consentit alors à retour- ner chez Gonerill : — Tes cinquante doublent les vingt- cinq de Eegan, dit il ; ton affection pour moi vaut donc deux fois la sienne. — Vous vous méprenez, repartit Gonerill. Je ne, vois même pas la nécessité de vingt-cinq chevaliers, ni de dix, ni de cinq, quand mes propres gens ou ceux de ma sœur sont à votre service. 136 LE ROT LEAR. Ainsi c'était à qui, de ces deux sœurs dénaturées, se montrerait plus cruelle envers son vieux père, au- trefois si bon pour elles. Elles lui retiraient un à un les quelques gardes-du-corps dont la présence in- diquait encore qu'il avait été roi, et le roi d'un grand royaume ! Non pas qu'il soit essentiel, pour être heureux, d'avoir une suite pompeuse ; mais il est dur de ressem- bler à un mendiant lorsqu'on a été roi et de se voir sans l'ombre d'un cortège quand on a commandé à des millions d'hommes. Et puis, c'était moins la suppression de son escorte et les inconvénients qui s'ensuivraient pour lui, que l'ingratitude de ses filles, qui perçaient le cœur du pauvre vieux roi au point d'ébranler sa raison. Désabusé par ce double mauvais traitement, furieux de s'être si follement dépossédé de son royaume, il jurait, sans trop savoir ce qu'il disait, de tirer ven- geance de ces abominables mégères et d'en faire des exemples qui frapperaient de terreur l'univers tout entier. Menaces vaines, que son bras désarmé était désormais impuissant à exécuter ! La nuit vint pendant qu'il les proférait, et, avec elle, une épouvantable tempête. Le tonnerre grondait ; les éclairs sillonnaient les nues et la pluie tombait à torrents ; mais rien n'ébranla la résolution de ses filles de refuser un asile à sa suite. Alors, il demanda ses chevaux et, plutôt que de vivre sous le même toit que ces ingrates enfants, il préféra s'exposer à la fureur des éléments déchaînés. — Les gens entêtés, dirent ces deux filles, ne doivent LE ROI LEAR. 137 s'en prendre qu'à eux-mêmes des malheurs qui les accablent justement. Et, là-dessus, elle le laissèrent aller, et refermèrent sur lui leurs portes ! Le vent soufflait avec f urie ; pluie et tempête re- doublaient d'intensité ; mais le vieillard s'en alla brave- ment, moins ému de ces convulsions de la nature que de la rude indifférence de ses filles. Pendant de longues lieues, c'est à peine s'il rencon- tra un buisson ; et il marchait toujours, défiant les vents et le tonnerre, à travers de vastes plaines en friche, exposées, par cette horrible nuit, à toutes les rages de la tempête. Et, dans son désespoir, il commandait aux vents d'emporter la terre au fond de l'Océan ou de la sub- merger sous l'amoncellement de ses vagues, pour qu'il ne restât plus trace d'un animal aussi ingrat que l'homme. A ce moment, Lear n'avait d'autre ami que son bouffon, qui le suivait en dépit de tous ses malheurs. Même le pauvre fou semblait vouloir terrasser l'infor- tuné à coups de bons mots et de joyeuses railleries : — Piètre nuit, disait-il, pour y tailler sa coupe ! Votre Majesté ne ferait pas trop mal, ma foi, de re- tourner chez sa fille et de lui demander sa bénédiction ; Mais moi, qui n'ai pour tout potage Qu'un petit brin d'esprit — Ouf ! quell' pluie et quel vent ! — Il faut bien me montrer content, Même si chaque jour est un long jour d'orage. Par ma bosse! ajoutait-il, voilà tout de même une fière nuit pour rafraîchir un orgueil de femme ! 138 LE ROI LEAR. C'est dans cette singulière société que le brave et fidèle comte de Kent, toujours transformé en Caïus, trouva celui qui jadis avait été un grand monarque : — Hélas! sire, lui dit-il, est-ce vous que je vois en ces lieux ? Les êtres même qui aiment la nuit, n'aiment pas des nuits comme celle-ci. Devant ce formidable orage, les animaux se sont .enfuis et cachés dans leurs tanières. L'homme, par nature, a horreur de ce qui l'afflige et l'épouvante. Mais le roi, qui ignorait toujours le dévouement du comte, le remit vertement à sa place : — On ne ressent pas les petites douleurs, dit-il, au siège d'une grande maladie. Quand l'esprit est à l'aise, le corps peut être délicat à loisir ; mais la tempête qui gronde sous mon crâne paralyse tous mes sens et ne me laisse de sensibilité qu'au cœur. Et il se mit à discourir sur l'ingratitude : — C'est absolument, disait-il, comme si la bouche déchirait à belles dents la main qui lui porte la nourri- ture ; car pour les enfants, les parents sont tout : la nourriture, comme les mains qui la suppléent. L'excellent Caïus n'en persista pas moins à l'ex- horter à ne pas demeurer exposé à l'orage. Lear consentit enfin à se réfugier dans une misérable cabane, perdue au milieu des bruyères. Ce fut le fou qui y entra le premier, mais pour en sortir soudain à toutes jambes, suant la peur et criant qu'il avait vu un esprit. Vérification faite, l'es- prit se trouva être un pauvre mendiant de Bedlam, qui s'était glissé là pour y chercher un abri et avait horrifié le bouffon en lui parlant de diables. LE ROI LEAR. 139 C'était un de ces malheureux lunatiques, réellement aliénés, ou feignant de l'être pour mieux extorquer la charité au campagnard compatissant ; un de ces traî- nards de villages qui s'intitulent " pauvre Tom," ou "pauvre père Ugène," s'en vont soupirant: "N'y a-t-il rien pour le pauvre Tom ? " montrent d'un air piteux leurs bras qu'ils ont eux-mêmes mis en sang à l'aide d'épingles, de clous ou d'aiguillons de romarin, et à force de mutilations, de prières ou d'imprécations de fous furieux, arrachent quelque aumône à l'igno- rance du paysan, ému ou terrifié. A la vue de ce pauvre diable, si destitué de tout, qu'il avait à 'peine autour des reins de quoi couvrir sa nudité, Lear déclara qu'il devait être quelque malheu- reux père que sa folle tendresse pour ses filles avait réduit à cette extrémité. Il n'y avait, croyait-il, que des filles sans entrailles qui pussent faire d'un homme une pareille ruine. En l'entendant divaguer ainsi, le bon Caïus comprit qu'il perdait l'esprit et que les mauvais traitements de ses filles le, conduisaient réellement à la folie. C'est alors que la loyauté du noble comte s'affirma par des services autrement importants que ceux qu'il lui avait été donné jusqu'alors de rendre à son roi. Dès le point du jour, avec l'aide de quelques cheva- liers demeurés fidèles, il conduisit son bien-aimé maître au château de Douvres, qu'il possédait comme comte de Kent et ou le grand nombre de ses amis lui assurait une influence indiscutée. De là, il s'embarqua pour la France, se rendit en toute hâte à la cour de Cordélia et lui exposa en termes 140 LE ROI LEAR. si touchants, et sous de si vives couleurs, les malheurs de son auguste père et l'inhumanité de ses sœurs, que, les yeux pleins de larmes, cette fille vraiment tendre et bonne supplia le roi son époux de lui permettre de s'embarquer pour l'Angleterre avec une force suffisante pour châtier ses sœurs et leurs maris et rendre son trône au roi son père. Cette requête lui fut aussitôt accordée et bientôt elle débarqua à Douvres avec les troupes du roi de France. Pendant ce temps, Lear avait, on ne sait comme, échappé à la surveillance des gardiens auxquels l'avait confié le comte de Kent. Des gens de la suite de Cordélia le trouvèrent errant, aux environs de Dou- vres, dans la plus pitoyable condition. Bien fou, cette fois, il remplissait l'air de ses chansons, portant sur sa tête une couronne qu'il s'était faite avec des brins de paille, des orties et autres herbes sauvages qu'il avait arrachées aux champs de blé. Cordélia brûlait du désir de revoir son père ; mais, sur l'avis des médecins, elle consentit, à regret, à at- tendre que le sommeil et quelques potions végétales eussent rétabli quelque peu l'équilibre dans ce pauvre cerveau détraqué. Grâce aux habiles praticiens, à qui la noble fille promit tout son or et tous ses joyaux s'ils sauvaient le vieux roi, Lear fut bientôt en état de paraître devant son enfant. Ce fut une émouvante rencontre. Quand le pauvre monarque put contempler à nouveau les traits de sa fille favorite, il se sentit inondé de joie, mais en même LE ROI LEAR. 141 temps tout honteux des filiales caresses que lui prodi- guait celle qu'il avait si durement rejetée, dans sa folle colère, pour une faute sans gravité. Si violente était la lutte de ces deux sentiments dans ce cerveau encore à moitié brisé par la folie, qu'il se rappelait à peine, par moments, qui il était ou qui lui parlait et l'embrassait si tendrement. — Oh ! criait-il alors aux témoins de cette scène touchante, par pitié, ne riez pas de moi si je me trompe en prenant cette belle dame pour ma fille Cor- délia ! Et il tombait à genoux, suppliant son enfant de lui pardonner ; mais elle, la chère âme, était à ses pieds depuis longtemps, le priant de la bénir. — Ce n'est pas à vous, lui disait-elle, de fléchir le genou ; c'est à moi, votre enfant, votre seule vraie fille, votre fidèle Oordélia ! Et elle l'embrassait avec effusion. Elle eût voulu, disait-elle, effacer par ses baisers tout souvenir de l'inhumanité de ses sœurs. Les mal- heureuses ! elles devraient rougir de honte d'avoir jeté dehors leur vieux père, au mépris de ses cheveux blancs. Par une si terrible nuit, elle eût laissé se chauffer près de son foyer jusqu'au chien de son ennemi, quand bien même, ajoutait-elle avec grâce, ce chien l'eût mordue jusqu'au sang ! Mais elle était là maintenant, lui apportant de France l'assistance de toute une armée. Là-dessus, le roi lui ordonna d'oublier et de par- donner : — J'étais vieux et inconsidéré, lui disait-il, et je ne 142 LE ROI LEAR. savais pas ce que je faisais. Ce qui est certain, c'est que tu avais de graves raisons pour ne m'aimer point; mais tes sœurs n'en avaient aucune. — Non,répondit simplement Cordélia ; je n'avais au- cune raison de vour haïr, et elles n'en avaient pas da- vantage. Mais laissons ce vieillard aux bons soins de cette fille aimante et dévouée. Le sommeil et des remèdes in- telligents eurent enfin raison du désarroi où l'avait jeté la cruelle conduite de ses autres enfants et réta- blirent l'harmonie dans ses facultés ébranlées. Que faisaient, pendant ce temps, Eegan et Gone- rill ? De pareils monstres d'ingratitude, si perfides envers leur père, ne pouvaient qu'être d'infidèles épouses. Elles se fatiguèrent bientôt de sauvegarder même les apparences et affichèrent publiquement leurs illicites amours. Toutes deux s'étaient éprises d'Edmond, fils naturel du comte de Gloucester dont il avait traîtreusement accaparé l'héritage, après avoir réussi à faire déshériter le fils légitime, son frère Edgard. Devenu comte à la suite de scélérates intrigues, cet homme sans honneur devait être compris et aimé d'aussi viles créatures que Gonerill et Eegan. Aussi, le duc de Oornwall, mari de Eegan, étant venu à mourir, celle-ci déclara aussitôt son intention d'épouser ce comte de Gloucester. Alors Gonerill, à qui ce misérable avait aussi maintes fois juré un éter- nel amour, trouva, dans sa fureur jalouse, le moyen d'empoisonner sa sœur. Mais elle ne put le faire sans LE ROI LEAR. 143 être découverte, et son mari, le duc d'Albany, instruit de sa coupable passion pour le comte Edmond, la fit jeter dans une prison ou. elle mit fin à ses jours, dans un accès de rage et d'amour déçu. La justice de Dieu avait eu enfin raison de ces deux filles sans cœur. Mais les voies de la Providence sont mystérieuses et il n'est que trop vrai que l'innocence et le dévoûment ne réussissent pas toujours sur cette terre. Au moment où il applaudissait à la fin tragique et méritée de ces deux femmes, le monde fut frappé d'étonnement à la nouvelle des mélancoliques desti- nées de la jeune et vertueuse Lady Cordélia, dont la touchante histoire semblait digne d'un tout autre dénoûment. Ce furent en effet les forces de G-onerill et Eegan, commandées pas le méchant comte de Gloucester, qui l'emportèrent, et, comme celui-ci ne pouvait souffrir qui que ce fût entre le trône et lui, il fit périr en prison la noble Cordélia. Ainsi le ciel prit pour lui-même, et dans la fleur de sa jeunesse, cette admirable et innocente femme, après l'avoir donnée au monde comme un éclatant exemple de piété filiale. Lear ne survécut pas longtemps à sa bien-aimée fille. Un peu avant sa mort, le brave comte de Kent, qui l'avait suivi pas à pas depuis les premières insultes de ses filles jusqu'à cette triste période de sa décrépi- tude, tenta vainement de lui faire comprendre qu'il n'était pas un serviteur vulgaire. La pauvre cervelle 144 LE ROI LEAR. du moribond, usée par les soucis, ne pouvait saisir alors comment Kent et Caïus n'étaient qu'une seule et même personne. Le comte jugea inutile de trou- bler ses derniers moments par des explications intem- pestives. Lear mourut donc sans avoir connu le dévoûment de ce loyal sujet qui, lui-même, ne résista plus long- temps aux atteintes de l'âge et au chagrin que lui avaient causé les malheurs de son roi. Nous n'avons voulu raconter ici que les aventures de Lear et de ses filles. Nous n'avons donc pas à nous occuper de la ven- geance que la justice céleste tira du misérable comte de Gloucester. Disons cependant que ses trahisons furent décou- vertes et qu'il fut tué en combat singulier par son frère, l'héritier légitime. Quant au duc d'Albany, mari de G-onerill, qui n'était pour rien dans la mort de Cordélia et n'avait jamais encouragé les mauvais procédés de sa femme envers le roi Lear, il succéda à celui-ci et régna sur la Grande- Bretagne toute entière. HAMLET. Gertrude, reine de Danemark, devenue veuve par la mort soudaine du roi Hamlet, avait à peine attendu deux mois pour convoler en secondes noces avec le prince Claudius, frère du défunt monarque. Une telle précipitation, chez une reine, choquait toutes les convenances. Les uns crièrent à l'indélicatesse ; d'autres, au manque de cœur. Il ne manqua pas de langues indé- pendantes qui allèrent plus loin. Ce Olaudius ne ressemblait en rien au mari si cava- lièrement remplacé. Il était aussi laid que le feu roi était beau, aussi vil, aussi méprisable que celui-ci était digne de respect et d'amour. On ne se gêna donc pas pour dire qu'il s'était adroitement débarrassé de son frère, dans le but d'ac- caparer, pour lui-même et pour sa lignée, le trône qui, légitimement, revenait au fils d'Hamlet. C'est surtout sur ce jeune prince que l'inexcusable action de la reine G-ertrude fit une impression pro- fonde. La mémoire de son père lui était sacrée, et il la ré- vérait avec une sorte d'idolâtrie. Très sensible lui- même à tout ce qui touchait à l'honneur, scrupuleux jusqu'à l'excès à l'endroit de l'étiquette, des traditions et des exigences sociales, il éprouva de la scandaleuse conduite de sa mère un chagrin fort différent de celui 146 HAMLET. que lui causait la morfc prématurée du roi sou père, mais tout aussi vif, tout aussi cuisant ; et ces deux douleurs réunies engendrèrent en lui une sombre et incurable mélancolie. Toute sa gaîté, toute la fraîcheur de sa jeunesse se voilèrent comme d'un nuage. Ses livres, naguère sa passion, perdirent pour lui tout attrait. Les exercices chers à son âge et commandés à son rang lui devinrent à charge. Le monde lui apparut bientôt comme un jardin où les fleurs avaient été étouffées sous des herbes parasites et sans charmes. Et ce n'était pas la pensée qu'il pourrait bien, un jour, être dépossédé du trône, qui l'obsédait ainsi. Sans doute, pour une âme aussi hère que l'était la sienne, il était dur de se voir la victime d'une pareille indignité ; mais que sa mère eût si brusquement mis de côté le souvenir de son premier époux, voilà ce qu'il ne pouvait comprendre ! Elle qui semblait ne vivre que pour le feu roi, et s'attacher à ce monarque incomparable comme le lierre au chêne majestueux des forêts, donner, moins de deux mois après les funérailles,, son cœur et sa main au frère de ce même époux, c'était à n'y pas croire ! D'autant mieux, qu'en soi, ce mariage était de la plus haute inconvenance, et même contraire à la loi, vu le degré de parenté et le caractère de l'homme qu'elle avait appelé à partager son trône et sa couche royale. Hamlet se sentait écrasé par tant de perfidie plus que par la perte de dix trônes. Gertrude et le nouveau roi n'épargnaient cependant rien pour le distraire. Mais il persistait à ne venir à EAMLET. 147 la cour que revêtu de ses habits de deuil. Jamais il ne s'en était séparé ; pas même pour faire honneur aux fêtes du second mariage de sa mère. Pour lui, ces réjouissances avaient eu tout le caractère d'un sacrilège, et Ton n'avait pu le décider à y assister. Ce qui le troublait par-dessus tout, c'était le mystère qui entourait la mort soudaine de son père vénéré. Olaudius avait fait entendre qu'elle avait été causée par la piqûre d'un serpent. Mais le jeune Hamlet soupçonnait son oncle d'être lui-même le venimeux reptile, debout aujourd'hui sur les marches du trône. De là, ses doutes affreux qui le harassaient jusqu'à la folie. Que devait-il penser de sa mère ? Jusqu'où s'élevait sa complicité dans cette infâme disparition du roi légitime ? Y avait-elle simplement consenti ? Ou, sachant qu'il devait s'accomplir avait- elle, oui ou non, aidé de ses mains royales, à la perpé- tration de cet abominable crime ? Depuis quelques jours, le prince entendait dire que les officiers et soldats préposés, la nuit, à la garde du château, voyaient, sur la plateforme, apparaître un spectre ressemblant au monarque défunt et constam- ment revêtu, de pied en cap, de la même armure que celui-ci aimait à porter de son vivant. ïïoratio, l'ami de cœur du jeune prince, était de ceux qui avaient été témoins de ce fait singulier. D'accord avec ses camarades, il affirmait que le fan- tôme se montrait dès que douze heures sonnaient au beffroi du palais. Pâle, la face plus attristée que colère, le spectre ne répondait à aucune des questions 148 HAMLET. que lui adressaient les gardes tremblants. Une fois, cependant, il avait releyé la tête, et sa belle barbe noire, semée de fils d'argent, comme le sable d'un bla- son, avait remué comme s'il eût fait effort pour parler. Mais, tout à coup, un coq avait entonné son chant matinal, et l'étrange apparition s'était évanouie. De tous ces témoignages, ïïamlet conclut que le fan- tôme avait à faire quelque communication et ne la ferait qu'à lui seul. Il résolut donc de faire partie lui-même de la garde de nuit et la rejoignit, par un froid très vif, avec Horatio et le soldat Marcellus. Soudain, comme ils s'entretenaient de la tempéra- ture qui les gelait jusqu'aux moelles, Horatio montra du doigt une majestueuse forme blanche qui s'avançait sur la terrasse du palais. Muet de surprise et de terreur, Hamlet n'en put d'abord croire ses yeux. Mais rappelant bientôt tout son courage, et recon- naissant son père qui le regardait avec une navrante tendresse, il s'écria : — Eoi, ô Hamlet î pourquoi avez- vous quitté votre tombe, où nous vous avions si tendrement couché ? Pourquoi visitez-vous à nouveau, à la clarté de cette lune blafarde, la terre où vous avez régné ? Père bien- aimé, y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour que votre âme jouisse de l'éternelle paix ? Lentement, le spectre fit signe à son interlocuteur de le suivre dans quelque endroit solitaire où il pour- rait l'entretenir en secret. — Prenez garde, prince ! intervinrent Horatio et Mar- HAMLET. 149 cellus. C'est peut-être un méchant esprit ! Peut- être va-t-il tous attirer vers la mer, ou sur le sommet de quelque affreux rocher, et là, revêtir quelque horrible forme pour vous priver de votre raison ? Mais le jeune homme tenait trop peu à la vie pour se laisser ébranler par leurs supplications. Quant à son âme, immortelle comme celle qui était là devant eux, qu'avait- elle à redouter ? Et, se sentant au cœur une vaillance surhumaine, il s'arracha aux étreintes de ses compagnons et suivit le fantôme. Alors, quand ils furent bien seuls, celui-ci rompit le silence : — Je suis, dit-il, le spectre de ton père, cruellement mis à mort par Olaudius, ton oncle, jaloux de ma couronne et qui aspirait à ma couche royale. Pendant que, selon ma coutume, je dormais, une après-midi, dans mon jardin privé, il s'est traîtreusement glissé jusqu'à moi et m'a versé dans les oreilles le jus de la vénéneuse jusquiame, l'un des végétaux les plus re- doutables pour l'homme. Eapide comme la foudre, le poison a envahi mes veines, me brûlant le sang et répandant sur ma peau les plaques hideuses de la lèpre. La main même de mon frère me ravit ainsi, pendant mon sommeil, ma couronne, ma reine, ma vie ! Si ja- mais tu m'as aimé, Hamlet, venge ma mort ! Yenge l'affront que me fait ta mère en épousant mon meur- trier ; mais ne me venge pas sur elle. Laisse-la à la merci de ses remords, et remettons-nous au ciel du soin de la punir ! — Je vous obéirai, mon père ! promit Hamlet. 150 HAMLET. Et le fantôme disparut. Eesté seul, Hamlet se jura solennellement de tout oublier désormais et de ne conserver d'autre souvenir que celui des ordres qu'il venait de recevoir. ïïoratio fut l'unique confident de la conversation que nous venons de rapporter. A lui, comme à Mar- cellus, Hamlet enjoignit le secret le plus absolu sur ce qu'ils avaient vu pendant cette mémorable nuit. Tant d'émotions, s'ajoutant coup sur coup à ses chagrins et à ses insomnies, conduisirent rapidement le jeune prince aux confins de la folie. Un instant, il crut que réellement sa raison allait lui échapper. Il n'en fut rien cependant. Mais craignant de devenir pour son oncle un objet de soupçons et de le mettre ainsi sur ses gardes, il ré- solut d'agir ostensiblement comme s'il avait, en effet, perdu l'esprit. Il espérait que Olaudius en arriverait à le croire incapable d'aucun projet sérieux et finirait par ne plus rien redouter de ce qu'il prendrait pour une inoffensive démence. Et il contrefit si bien l'insensé, dans son langage comme dans sa mise et dans sa conduite, que Claudius et Gertrude s'y trompèrent tous deux. Mais, comme ils ignoraient l'apparition du spectre, ils s'imaginèrent que l'amour, et non le chagrin, avait troublé la cer- velle d'Hamlet. Bien plus, ils crurent avoir trouvé l'objet de sa passion dans Ophélia, fille de Polonius, le plus éminent des conseillers du palais. Avant ses premiers accès de mélancolie, le prince avait, en effet, témoigné pour cette belle jeune fille une admiration qui tenait de l'enthousiasme. Il lui HAMLET. 151 écrivait souvent et lui envoyait des présents magni- fiques. Ophélia n'était pas restée insensible à d'aussi honorables assiduités ; mais, depuis le meurtre de son père, Hamlet l'avait négligée. Ce fut bien pis lors- qu'il se fut décidé à contrefaire la folie. Alors il af- fecta de la traiter avec rudesse. — Pauvre ami ! se disait la compatissante Ophélia. C'est la maladie, et non l'inconstance, qui le fait en agir ainsi avec moi. Sa belle âme ressemble à ces cloches harmonieuses qui, bien dirigées, remplissent les airs de délicieux refrains, mais déchirent les oreilles de sons discordants, si on les balance maladroitement et sans mesure ! Tout absorbé qu'il fût par ses projets de vengeance, Hamlet ne s'aperçut pas moins de la douleur que cau- sait à Ophélia son apparente cruauté. Pour lui, qui ne rêvait plus qu'aux moyens de faire disparaître de la scène du monde l'homme qui lui avait tué son père, l'amour et les délicates attentions envers l'objet aimé paraissaient aujourd'hui choses bien oiseuses. Mais il ne put résister, un jour, au désir de consoler quelque peu la douce créature qu'il adorait, et, dans un élan de folle passion, il lui fit porter une lettre des plus ex- travagantes, telle, d'ailleurs, que le lui permettait son état prétendu d'insanité, mais où perçait, çà et là, la profonde tendresse dont débordait son cœur : " Chère Ophélia, écrivait-il, libre à vous de croire que les étoiles ne recèlent ni chaleur ni lumière, que le soleil reste immobile dans l'océan des cieux et que la vérité n'est que mensonge ; mais ne doutez jamais de l'immensité de mon amour ! " 152 HAMLET. En fille respectueuse et sage, Ophélia montra cette lettre à son père qui, lui, se considéra comme tenu de la communiquer au roi et à la reine. Dès ce moment, les deux souverains ne doutèrent plus que l'amour ne fût la cause des excentricités du jeune prince, et Gertrude s'en montrait heureuse. — Si les charmes d'Ophélia, disait-elle, ont ainsi af- fecté mon fils, pourquoi les vertus de cet ange égaré sur la terre ne finiraient-elles pas par le guérir ? Une pareille cure leur ferait honneur à tous deux ! Mais la maladie dont souffrait Hamlet n'était pas de celles que guérit l'amour. Le fantôme de son père le suivait partout. Par- tout, il entendait la voix d'outre-tombe qui lui avait ordonné de punir un assassin. Et chaque heure de re- tard dans l'exécution de cet ordre lui paraissait un crime : un crime de lèse-majesté et de mépris des injonctions paternelles. Tuer le roi, constamment entouré de ses gardes, n'était cependant pas chose facile. La présence de la reine qui, presque partout, se montrait avec Olaudius, était aussi un obstacle pour Hamlet. Mettre à mort une créature humaine répugnait à ce prince naturelle- ment doux et miséricordieux. Mais plonger sa dague dans le cœur de l'homme qui, après tout, était le mari de sa mère, lui paraissait plus horrible encore. Et puis, son habituelle mélancolie, l'abattement d'esprit dans lequel il s'était longtemps complu, avaient comme émoussé sa virilité et le faisaient flotter à tous les vents de l'irrésolution. Enfin, il lui venait, de temps à autre, des scrupules sur l'identité du spectre qui lui HAMLET. 153 avait apparu. Etait-ce bien celui de son père ? D'après ce qu'on lui avait enseigné, l'esprit du mal pouvait revêtir mille formes diverses. N'était-ce pas cet esprit pervers qui avait choisi ce moyen de le pousser au crime et de le perdre à jamais ? — Je puis être le jouet d'une chimère, se dit- il un jour. J'attendrai que quelque événement plus concluant vienne m'éclairer dans cet affreux dédale. Le hasard voulut qu'il vînt alors à la cour une troupe d'acteurs que, jadis, le jeune prince aimait beaucoup à entendre, surtout dans un monologue fort tragique où étaient décrites avec talent la mort du vieux Priam, roi de Troie, et l'inconsolable douleur d'Hécube, sa femme, mère du vaillant Hector. Hamlet fut charmé de revoir ces vieilles connais- sances et demanda à entendre de nouveau le récit qu'il affectionnait tant. Trop heureux de plaire à son royal ami, le tragé- dien se surpassa lui-même. Avec une mimique des plus expressives et une mer- veilleuse puissance d'élocution, il fit revivre devant Hamlet l'horrible scène de l'assassinat de Priam, affaibli par l'âge et se cramponnant, pour attendrir le cruel Pyrrhus, aux angles de l'autel de ses dieux Lares. Puis, il dépeignit Troie en flammes, son peuple mas- sacré, la reine Hécube, au désespoir, se sauvant nu- pieds à travers les chambres de son palais embrasé, n'ayant qu'un misérable haillon pour couvrir sa tête, naguère si belle sous sa royale couronne, et une cou- verture grossière, ramassée à la hâte, pour protéger les 154 HAMLET. formes divines qu'avaient voilées tant de riches étoffes et de manteaux éblouissants. Hamlet, tous les spectateurs, l'acteur lui-même, étaient émus jusqu'aux larmes. La voix de ce dernier était littéralement brisée par les sanglots. —Eh quoi ! se dit le prince, voilà un homme qu'un récit purement imaginaire suffit à exalter à tel point qu'il verse de vrais pleurs sur la mort d'un roi qu'il n'a jamais vu, sur une reine disparue depuis des siècles ; et moi, qui ai tant d'impérieux motifs pour m'émouvoir, moi qui ai vraiment perdu, par le crime d'un in- fâme, et mon père et mon roi, je croupis dans une apathie honteuse qui ressemble à un oubli volontaire de mes devoirs les plus sacrés ! Et, tout à coup, le souvenir lui revint d'un meur- trier qui, voyant au théâtre, une scène d'assassinat prise sur le vif, confessa sur le champ son crime ! Il ordonna aussitôt que l'on préparât une tragédie, dans laquelle sa troupe favorite représenterait devant son oncle quelque chose de semblable à l'empoisonne- ment de son père. Lui, sans que personne s'en doutât, épierait sur le visage de Claudius l'effet de ce coup de théâtre et acquerrait ainsi une certitude morale de la culpabilité de cet usurpateur. La pièce faite, il invita le roi et la reine à la repré- sentation. Au jour dit, Claudius, Gertrude, toute la cour assistaient au spectacle. Hamlet, affectant l'indif- férence, se tenait près du roi qui ne se doutait nulle- ment du piège tendu à sa conscience et à ses re- mords. HAMLET. 155 Le drame se passait à Vienne et roulait sur le meurtre du duc Gonzago. Au premier acte, Baptista, femme de Gonzago, lui faisait mille protestations d'amour éternel : — Si le ciel, disait-elle, venait à vous arracher à ma tendresse, jamais je ne me remarierais. Bien plus, je ne crois pas qu'il me fût possible de vous survivre. Mais que je sois maudite si jamais je reprenais un mari ! Il n'y a, pour commettre une action si basse, que les femmes sans cœur qui tuent leur premier époux ! Olaudius changea de couleur, et la reine faillit s 'é- vanouir. Eien de tout cela n'échappait à Hamlet. Mais ce fut bien pire, quand un certain Lucianus, l'un des proches parents de Gonzago, vint empoison- ner celui-ci pendant qu'il dormait dans son jardin : — Des torches î des torches ! s'écria Olaudius, se dressant soudainement comme s'il eiit été piqué par un aspic. Qu'on me reconduise à mes appartements ! Et il quitta brusquement le théâtre, prétextant une indisposition subite, qui pouvait bien, d'ailleurs, n'être que trop réelle. Olaudius parti, la pièce fut, naturellement, inter- rompue aussitôt. Hamlet n'en demandait pas davantage. Il savait maintenant, à n'en plus douter, que le spectre avait dit vrai. Et il se sentit envahir par une joie étrange : — Ami, dit-il à Horatio, me voici tout rajeuni, et je parierais mille livres que la parole du fantôme vaut !56 EAMLET. mon poids d'or ! A mon tour, maintenant ! L'heure du châtiment est enfin venue ! Mais avant qu'il eût pu aller plus loin dans son œuvre de vengeance, il fut mandé par la reine, qui désirait l'entretenir seul dans ses appartements parti- culiers. Cette entrevue avait été exigée par Claudius. Le roi voulait que Gertrude témoignât à son fils le vif déplaisir qu'ils éprouvaient, elle et lui, de sa con- duite et de ses bizarreries passées, et il avait chargé Polonius — vieux diplomate sans principes et qui n'était pas fâché d'être mis au courant des secrets de la cour — de se cacher derrière des draperies, d'où il pourrait tout entendre, afin de faire ensuite à son maître un rapport fidèle de ce qui s'allait dire dans cette ren- contre de la mère et du fils. Gertrude vint droit au fait et fit à Hamlet d'amers reproches : — Savez-vous, lui dit-elle sans ménagements, que vous avez vivement mécontenté votre père ? — Mon père ! s'écria Hamlet, indigné d'entendre ce titre vénéré appliqué au misérable Claudius. Mon père ! c'est vous, madame, qui l'avez offensé ! — Voilà une réponse bien sotte ! fit la reine. — Une réponse digne de la demande ! riposta le jeune prince. — Oubliez- vous à qui vous parlez ? — Hélas ! je ne demanderais qu'à l'oublier ! Vous êtes la reine ; la femme du frère de votre mari. Malheureusement, vous êtes aussi ma mère. Plût au ciel que vous ne la fussiez pas ! EAMLET. 157 — Si vous continuez, dit Gertrude, à me témoi- gner si peu de respect, je vous enverrai d'autres in- terlocuteurs. Je vais quérir le roi ou Polonius. Mais Hamlet ne l'entendait pas ainsi. Maintenant qu'il était seul à seul avec sa mère, il ne voulait pas qu'elle le quittât sans qu'il eût tenté de la rappeler au sentiment du devoir. Il la saisit donc par le poignet, et, de sa main de fer, la força à se rasseoir. Epouvantée de tant d'audace, et craignant qu'il ne fût vraiment en proie à un accès de folie furieuse, Gertrude poussa un grand cri. Un autre cri sortit de derrière les rideaux : — Au secours ! au secours de la reine ! — Infâme ! hurla Hamlet, qui crut que le roi lui- même se dissimulait derrière les tapisseries. Tu mourras aujourd'hui de ma main. Et, tirant son épée, il les transperça jusqu'à ce que, tout bruit ayant cessé, il conclut que Claudius était mort. Mais, quand il retira le cadavre de sa cachette, il reconnut qu'il avait tué Polonius : — Malheureux î exclama la reine, quelle abominable et sanglante action vous avez commise là ! — Sanglante, en effet, madame ! répliqua Hamlet, mais pas aussi abominable que celles que vous avez commises vous-même en tuant un roi et en épousant son frère ! Il avait été trop loin pour s'arrêter là. Il se sentait décidé à parler sans détours, et il le fit. 158 HAMLET. Sans doute, les fautes des parents doivent être traitées avec ménagement par ceux à qui ils ont donné le jour ; mais il y a des crimes qu'un fils est excusable de stigmatiser comme ils le méritent, même devant sa mère, surtout s'il se propose, par là, de la ramener dans les voies de la réparation et de la justice : — Pourquoi faut-il, ô reine î dit Hamlet, que vous ayez donné au monde d'aussi détestables exemples ! En vous voyant oublier si vite vos protestations d'éternelle fidélité, les hommes ont perdu la foi aux promesses de leurs compagnes. Voulez-vous donc que nous taxions la vertu d'hypocrisie ; le serment, de mensonge ; la religion, de comédie digne des pitres forains et de leurs boniments trompeurs ? Devant votre monstrueuse alliance avec le meurtrier de votre époux, le ciel a rougi de honte et le cœur de l'huma- nité s'est soulevé de dégoût. Vous aviez pour mari le meilleur et le plus beau des hommes. Son front, majestueux comme celui de Jupiter ; sa noble tête qu'encadraient des boucles luxuriantes de cheveux aussi soyeux que ceux d'Apollon ; son regard, qui jetait des flammes comme les yeux du dieu Mars ; son port aussi noble, aussi gracieux que l'attitude de Mercure lors- qu'il pose son pied léger sur le sommet d'une de ces hautes cimes qui semblent baiser les cieux, tout le fai- sait ressembler aux puissantes divinités de l'Olympe. Et qui avez-vous mis à sa place ? Un être hideux et méprisable, dont le souffle empoisonné, semblable à ces vents brûlants qui dessèchent et ruinent les mois- sons, a tari les sources de la vie chez le plus magna- nime des rois ! HAMLET. 159 — Grâce ! grâce ! implora Gertrude. Jamais je n'avais yu mon âme aussi noire et aussi difforme ! — Grâce î répéta ironiquement Hamlet. Vous ne pouvez songer au pardon tant que vous continuerez à vivre avec ce monstre, tant que vous partagerez la couche de l'assassin de votre mari et du voleur de sa couronne ! . . . . Comme il achevait ces mots, le spectre de son père entra dans la chambre, tout semblable au feu roi alors qu'il était dans toute la splendeur de sa virilité : — Mon fils, dit le fantôme au jeune homme frappé de terreur, où est la vengeance que tu m'avais pro- mise ? Et il disparut. Hamlet resta un moment comme cloué au sol, le doigt tendu vers la funèbre apparition, et la décrivant à sa mère, qui n'apercevait rien et tremblait comme la feuille à la pensée que son fils était réellement fou. Bientôt remis de son émotion, le prince comprit ce qui se passait dans l'esprit de la reine : — Ce n'est pas ma prétendue folie, mais votre double crime, lui dit-il, qui ramène ici l'esprit de mon père. Touchez mon pouls. Est-ce celui d'un homme hors de sa raison ? N'est-il pas calme et régulier ? Et, les larmes aux yeux, il la supplia de s'humilier devant la divinité, et d'éviter, à l'avenir, la société du roi : — Prouvez, ajouta-t-il, en respectant la mémoire de mon père, que vous êtes encore une mère pour moi, et je me jetterai à vos pieds, en fils dévoué, pour solli- citer votre bénédiction ! 160 HAMLET. Gertrude promit de lui obéir, et Hamlet se retira. Et, quand il fut seul et songea au père de la pauvre Ophélia, tué par lui pendant cette terrible entrevue, il pleura amèrement. Claudius saisit avidement le prétexte que lui four- nissait la fin tragique de son conseiller intime, pour faire quitter le Danemark au jeune prince. Volontiers, il l'eût fait mettre à mort ; mais il re- doutait la colère du peuple, qui aimait l'héritier légi- time du feu roi, et la reine, dont la dureté de cœur ne s'étendait pas jusqu'au prince, son fils. Il feignit donc de craindre pour la sécurité d'Hamlet dans ses Etats, à cause du meurtre de Polonius, et le fit s'em- barquer sur un navire qui se rendait en Angleterre, alors vassale et tributaire du Danemark. Deux courtisans sans scrupules accompagnaient l'au- guste voyageur, et devaient remettre à la Cour britan- nique des lettres de Claudius la requérant, pour des raisons d'Etat, de faire mettre à mort l'infortuné jeune homme, dès qu'il aurait mis le pied sur le sol anglais. Mais Hamlet, soupçonnant quelque noir complot contre sa vie, parvint, pendant la nuit, à se procurer les lettres fatales, y effaça son nom et lui substitua ceux des deux misérables chargés de l'assassiner. Cela fait, il scella de nouveau les ordres de Claudius et les remit ou il les avait pris. Pendant la traversée, le vaisseau qu'il montait fut attaqué par des pirates. Heureux de cette occasion de prouver sa vaillance, Hamlet se précipita, seul, l'épée à la main, à la ren- contre des écumeurs de mer qui abordaient son navire EAMLET. 161 et les frappa d'admiration par sa bravoure. Lâches jusqu'au bout, les deux courtisans ordonnèrent à leurs matelots de pousser au large, et abandonnant le prince à son sort, firent précipitamment yoile vers l'Angle- terre avec les lettres qui contenaient, sans qu'ils s'en doutassent, leur propre arrêt de mort. Les pirates surent bientôt qui ils avaient pour pri- sonnier et traitèrent ïïamlet avec d'autant plus de considération qu'ils espéraient obtenir ses bons offices, au cas où ils viendraient à avoir quelques démêlés avec la justice danoise. Et, ayant bientôt atteint l'un des ports du Danemark, ils l'y firent débarquer sain et sauf. De là, le j>rince écrivit à Claudius, pour lui faire savoir qu'il se présenterait à la cour dès le jour sui- vant. Un désolant spectacle l'attendait à son arrivée. La jeune et belle Ophélia, qu'il avait tant aimée, n'avait pu supporter le choc donné à sa raison par la fin tragique et prématurée de son père. A la pensée que Polonius avait péri de mort vio- lente, et de la main même du prince qui l'avait si ar- demment courtisée, elle était devenue folle, mais d'une folie douce et inoffensive. Elle passait son temps à offrir aux dames de la cour des fleurs destinées, disait- elle, à orner le cercueil de son père. Elle s'en allait, de ci, de là, chantant des chansons d'amour et de deuil, qui, parfois, étaient dénuées de sens, sa mémoire ayant sombré dans la tempête de son désespoir. Un jour, elle trompa la vigilance de ses gardiens, s'en vint près d'un saule pleureur dont les rameaux 11 162 HAMLET. éplorés pendaient au-dessus d'une petite rivière qui les reflétait dans son cours limpide, et se hissa sur l'une des branches pour y suspendre des guirlandes de marguerites et d'orties. Tout à coup, le frêle support se brisa, et l'infortu- née tomba dans le courant. Ses vêtements la retinrent un instant au-dessus de l'eau, et elle modulait, la pauvre petite ! quelqu'une de ses monotones ariettes, sans songer que la mort s'apprêtait à la saisir. Puis elle disparut, et c'était le triste cortège de ses funérailles qui défilait devant Hamlet, quand celui-ci arriva en vue du palais de Olaudius. Le roi, Gertrude, toute la noblesse suivaient la fu- nèbre procession, derrière Laerte, frère d'Ophélia, qui menait le deuil. Tout d'abord, le prince ne se douta pas que l'on conduisait à sa dernière demeure celle dont il avait si souvent rêvé de faire la compagne de son existence, et, ne voulant pas troubler la cérémonie, il y assista inaperçu et sans mot dire. Mais bientôt il vit la reine elle-même jeter dans la fosse fraîchement creusée les fleurs que l'usage voulait que l'on répandît sur le cercueil des jeunes vierges. Puis il l'entendit s'écrier : — Roses parfumées, allez rejoindre cette rose qui n'est plus ! Charmante enfant, c'est ton front de fiancée que j'aurais aimé à couvrir de fleurs. Tu au- rais dû vivre pour être l'épouse de mon Hamlet ! Le malheureux comprit alors combien la fatalité lui était implacable. HAMLET. 163 Et Laerte, fou de douleur, ayant sauté dans la fosse, en criant aux fossoyeurs de l'ensevelir sous la même terre que sa bien-aimée Ophélia, Hamlet n'y tint plus et bondit près du jeune homme, qui, le reconnaissant, le saisit à la gorge et l'eût infailliblement étranglé, comme meurtrier de Polonius,si les spectateurs de cette horrible scène ne se fussent interposés. Plus tard, Hamlet s'excusa auprès de Laerte, et celui-ci, comprenant que le prince n'avait pas voulu le braver dans cette singulière occurrence, lui pardonna, du moins en apparence. Claudius ne pouvait, en effet, manquer d'exploiter cet incident au profit de la haine qu'il portait à son neveu. Aussi poussa-t-il le fils de Polonius à défier Hamlet à un assaut d'armes, sous prétexte de faire admirer à la noblesse l'habileté du prince à manier le fleuret. Hamlet accepta avec empressement. Au jour dit, et devant toute la cour, les deux cham- pions s'alignèrent. Mais Laerte, par ordre du roi, avait négligé de boutonner son fleuret et en avait trempé préalablement la pointe dans un poison des plus violents. De grands paris s'étaient engagés entre les courti- sans sur l'issue de cette rencontre soi-disant amicale. Tout d'abord, Laerte laissa l'avantage à son adver- saire, aux applaudissements de Claudius qui, avec une dissimulation satanique, portait des toasts à " son cher neveu " et pariait des sommes extravagantes sur son succès final. Mais, bientôt, Laerte revint à son rôle d'assassin et, 164 HAMLET. se précipitant sur Hamlet, lui porta une botte furieuse et mortelle. Le prince, outré de cette perfidie, se saisit de l'arme de son déloyal ennemi, et l'en perça à son tour. Au même moment, un cri terrible retentissait. C'était Gertrude qui l'avait poussé. Elle venait, sans le savoir, de vider une coupe em- poisonnée que Claudius, en scélérat prévoyant, avait préparée pour Hamlet, au cas où celui-ci eût été vainqueur. La reine expira presque instantanément au milieu d'atroces convulsions. Hamlet comprit qu'il était tombé dans un piège abo- minable, et ordonna que l'on fermât toutes les portes, jusqu'à ce qu'il eût le mot de cette horrible énigme. Laerte, qui se sentait mourir, confessa son crime et l'ordre infâme qu'il avait reçu du roi : — Prince, dit-il à sa victime, vous n'avez plus qu'une demi-heure à vivre. La science humaine ne peut rien pour vous. Pardonnez-moi ! Et il expira. — Misérable ! hurla Hamlet en se jetant sur Clau- dius et en le frappant droit au cœur, il y a encore au bout de cette arme assez de poison pour toi. Meurs donc, et que mon père soit enfin vengé ! Puis, se tournant vers son fidèle Horatio, qui, lui aussi, voulait se percer de son épée: — Ami, lui dit -il, vis et jure-moi que tu diras au monde tout ce qu'a souffert le malheureux Hamlet ! Et Horatio, tout en larmes, lui ayant juré de lui obéir, le noble prince rendit l'esprit. LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. C'était vraiment une loi bizarre, pour ne pas dire monstrueuse, que celle qui donnait aux pères de fa- mille d'Athènes le droit de choisir pour leurs filles un mari et de les contraindre, sous peine de mort, à l'é- pouser. Ils sont, heureusement, rares les pères dénaturés qui désirent la mort de leurs enfants, si désobéissants que ceux-ci puissent être. Cette loi restait donc lettre morte. Tout au plus seryait-elle parfois d'épouvantail, lorsque quelque jeune Athénienne se montrait par trop récalcitrante. Il arriva cependant, sous le règne du brave Thésée, qu'un vieillard, nommé Egée, vint se plaindre de ce que sa fille Hermia refusait d'épouser le jeune et noble Démétrius, qu'il avait choisi pour elle. Hermia aimait un certain Lysandre et le préférait à tous les Démétrius du monde. Forte de son amour, elle se présenta devant le roi et plaida elle-même sa propre cause : — Ce Démétrius, dit-elle au monarque, a fait publi- quement la cour à mon intime amie Hélène, et je sais qu'Hélène l'aime à la folie. Dans un tel état de choses, comment puis-je obéir à mon père ? Thésée, aussi juste que vaillant, trouvait que la jeune fille n'avait pas tout à fait tort. Mais le vieil Egée s'en tenait à ses droits paternels 166 LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. et entendait les faire triompher de ce qu'il appelait la folle obstination de sa fille : — Prince, s'écria-t-il, il faut qu'elle obéisse ou qu'elle meure ! — Je ne puis, en effet, dit Thésée fort ému, aller contre les lois de mon pays. Hermia, vous avez quatre jours pour réfléchir. Si, à l'expiration de ce délai, vous refusez d'épouser Démétrius, il ne vous restera plus qu'à mourir ! Hermia quitta le palais en toute hâte et courut chez Lysandre, à qui elle fit part du péril qui la menaçait : — Ne crains rien, mon adorée, dit le jeune homme en l'étreignant passionnément de ses bras nerveux. J'ai une vieille tante à quelques lieues d'Athènes, et cette loi barbare n'a de pouvoir sur toi que dans les limites de la ville. Quitte donc la maison de ton père aujourd'hui même. Une fois chez ma parente, nous nous marierons, et tu seras sauvée. Je te re- joindrai ce soir dans le bois délicieux où nous avons fait tant de charmantes promenades pendant le beau mois de Mai. La jeune fille consentit avec enthousiasme à l'exé- cution de ce plan. Malheureusement, elle s'ouvrit de son projet de fuite à son amie Hélène, qui n'eut rien de plus pressé que d'aller conter la chose à son cher Démé- trius. L'amour fait souvent faire des folies peu généreuses. Hélène s'était dit que le noble Athénien ne man- querait pas de se mettre à la poursuite de Lysandre et d'Hermia. Et pour la pauvre satisfaction de le suivre LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 167 dans cette chasse aux amoureux, elle avait trahi le secret de son amie, au risque de la faire livrer à la justice du pays. Le bois dont parlait Lysandre était le lieu favori de rendez-vous d'une multitude de petites fées qui s'y livraient à mille divertissements nocturnes, sous les yeux de leur roi Obéron et de leur reine Titania. Or, ces deux minuscules, mais augustes personnages étaient alors en froid. Dès qu'ils se rencontraient, sous les pâles rayons de la lune, par les sentiers om- breux du joli bois, ils se prenaient de querelle et s'em- portaient si fort, que les lutins effrayés se glissaient dans les calices des lotus et s'y tenaient tout trem- blants jusqu'à ce que -la tempête domestique se fût apaisée. Tout cela, parceque Titania se refusait à donner pour page à Obéron un diminutif d'orphelin dont la mère avait été fort intime avec elle. La reine avait volé le pauvre petit à sa nourrice et l'avait fait élever en prince. La nuit même où Lysandre et ïïermia devaient se rejoindre dans le bois, Titania s'y promenait avec ses filles d'honneur, quand Obéron se présenta devant elle avec tout un cortège de gracieux courtisans : — Mauvaises rencontres, dit le roi, que celles qui se font au clair de la lune ! — Comment ! c'est vous, monsieur le jaloux ? répli- qua la reine. Disparaissons, mes toutes belles, ajouta-t-elle en s'adressant à sa cour ; j'ai renoncé pour toujours à fréquenter ce mal élevé. — Silence ! insolente miniature, s'écria Obéron ; ne 168 LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. suis-je pas ton seigneur et maître ? Donne-moi ton méchant petit orphelin, et je te pardonne. — Tout le royaume des fées, répondit fièrement Titania, n'achèterait pas cet enfant ! Et elle s'éloigna, très irritée. — Très bien ! murmura Obéron ; je saurai te punir de ton obstination, et tu la regretteras avant qu'un nouveau soleil ne dore les sommets de ces vieux chênes. Ce disant, il envoya quérir Puck, son conseiller privé et son favori. Ce Puck — qu'on appelait aussi Eobin le Joyeux — était un génie espiègle et fourbe, qui jouait toute es- pèce de tours comiques aux villageois du voisinage. Tantôt il se glissait dans les laiteries et y volait toute la crème ; tantôt il insinuait ses formes légères efc aériennes dans la baratte et empêchait, par ses danses fantastiques, le beurre de se former sous les coups de la fille de ferme. Les jeunes brasseurs n'étaient pas plus heureux avec lui. Si Puck se mettait en tête de folâtrer dans leur brassin de cuivre, l'aie était perdue sans retour. Quelques bons compagnons étaient-ils attablés gaî- ment autour d'un vaste pot de bière, Puck s'y précipi- tait sous la forme d'un crabe rôti, et si quelque bonne vieille venait à y boire, il se heurtait à ses lèvres trem- blottantes et lui couvrait de liquide son menton ridé ; ou, si la vénérable matrone s'installait gravement sur un tabouret à trois pieds et se préparait à conter une ballade à fendre le cœur à un rocher, le malin petit diable donnait au siège mal équilibré un croc-en-jam- be magique et le renversait. La pauvre vieille s'éta- LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 169 lait alors de tout son long, aux bruyants éclats de rires des spectateurs qui se tenaient les côtes à ses dépens, et juraient, par leurs aïeux, que jamais ils ne s'étaient fait tant de bon sang. — Arrive ici, Puck, dit Obéron à ce farceur noc- turne. Tu vas m' aller chercher la fleur que les jou- vencelles de céans appellent Paresse d'amour. Tu connais bien cette petite fleur violette dont le suc, ré- pandu sur les paupières des dormeurs, les fait, quand ils s'éveillent, devenir amoureux fous du premier être qu'ils aperçoivent. Je veux verser, cette nuit, quel- ques gouttes de cet élixir sur celles de ma Titania, pour qu'elle s'amourache, à son réveil, de la première créature qu'elle verra, fût-ce un lion, ou un ours, un ouistiti sfcupide, ou un turbulent macaque. Et je ne dissiperai cet enchantement, à l'aide d'un autre dont j'ai le secret, que lorsqu'elle m'aura donné le petit page que je réclame ! Puck, qui ne se plaisait qu'à mal faire, rit de tout cœur de l'idée folâtre de son maître, et courut cher- cher la fleur. Or, Démétrius et Hélène arrivaient précisément dans le bois. Obéron, en attendant le retour de son malicieux favori, s'amusa à les observer et à les écouter. Le noble Athénien reprochait durement à la jeune fille de l'avoir suivi. Celle-ci se défendait de son mieux ; mais Démétrius ne voulut rien entendre et, après l'avoir rudoyée sans pitié, l'abandonna "à, la merci des bêtes féroces " — la bonne âme ! — en se sau- vant à toutes jambes. La pauvre Hélène le suivit ; mais sans parvenir à le rejoindre. 170 LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. Le petit roi n'avait rien perdu de cette scène, et .se sentit envahir par une profonde compassion pour la jolie délaissée. Quand Puck revint avec la fleur, il lui raconta ce qu'il avait vu, et lui commanda de se mettre à la re- cherche de cet Athénien au cœur de roche qui n'avait pas craint de ternir de larmes l'éclat de si beaux yeux : — Pour l'en punir, ajouta-t-il, tâche de le trouver endormi, et verse sur ses cils quelque gouttes de notre élixir. Mais fais en sorte qu'à son réveil, son premier regard tombe sur la charmante mortelle qu'il est assez fou et assez cruel pour dédaigner. — Comptez sur moi, cher maître, dit Puck. Et le malin diablotin partit en chasse avec une moi- tié de la fleur enchantée. Alors Obéron muni de l'autre moitié, se rendit au délicieux bocage où. Titania se préparait à prendre son repos. Ce bocage, que la reine appelait ses appartements privés, embellissait les bords d'un lac limpide. Ce n'était que thym sauvage, primevères, violettes parfu- mées, sous un dais de chèvrefeuilles, de roses de Damas et d'églantines. Là, Titania passait chaque nuit quelques heures, n'ayant pour toute couverture que la peau chatoyante d'un serpent qui, toute petite qu'elle était, suffisait amplement à envelopper cette aérienne créature. Quand Obéron pénétra inaperçu sous l'odorant ber- ceau, il entendit la mignonne souveraine donner ses ordres à ses fées pour la nuit : — Attention ! disait-elle à son bataillon de petites LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 171 folles, en désignant leurs différents groupes. Vous, vous tuerez les insectes et lesyers qui dévorent le cœur de mes roses ; vous, vous ferez la chasse aux chauves- souris dont les ailes membraneuses servent à faire vos manteaux ; vous, vous empêcherez les hiboux, ces braillards nocturnes, de s'approcher de ma couche. Mais, auparavant, endormez-moi avec vos chansons. Et, sans se faire plus prier, les elfes entonnèrent ce gracieux refrain : Serpents aux rugueuses écailles, Rentrez vos venins et vos dards ; Hérissons, orvets et lézards, Disparaissez de ces broussailles, Et respectez le doux sommeil De Titania, l'immortelle ! Mais toi, divine Philomèle, Jusqu'au gai retour du soleil, Chante ton : "Do, do, l'enfant do, Do, l ? enfant dormira bientôt " Cachez-vous, sorciers et sorcières, Jusqu'au chant du "Cocorico !" Dors, belle reine des bruyères ; Dodo. . . . bonne nuit. . . . fais dodo Titania ne fut pas plus tôt endormie, que la joyeuse bande s'envola pour aller s'acquitter des diverses tâches qui lui étaient imposées. Obéron se glissa alors près de la dormeuse et lui versa sur les paupières quelques gouttes de son élixir, en disant : Quand tes yeux s'ouvriront à la clarté du jour, Tout ce que tu feras, fais-le par fol amour ! 172 LE SONGE D'UiïE NUIT D'ÉTÉ. Mais revenons à Hermia. A son arrivée dans le bois, elle avait trouvé Lysandre qui l'attendait. Mais, brisée par l'émotion et la fa- tigue, elle se vit bientôt dans l'impossibilité d'aller plus loin, et se laissa persuader par son ami de prendre quelque repos sur un doux tapis de mousse, pendant que lui-même irait -s' étendre, un peu plus loin, sur un banc de gazon. Tous deux ne tardèrent pas à s'endormir. Mais Puck, qui fouillait le bois pour y trouver Dé- métrius, aperçut notre beau Lysandre, et le voyant vêtu en Athénien, ne douta pas qu'il ne fût le cruel amant qu'il devait punir. Hermia, couchée non loin de lui, était, sans doute, la belle dédaignée. — Puisqu'ils sont seuls ici, se dit le sylphe, elle sera évidemment la première créature humaine qu'il verra à son réveil. Voilà donc ma commission facilement faite, et je n'ai qu'à verser sur les yeux de ce beau ténébreux mon élixir de "Paresse d'Amour." Et, enchanté de sa perspicacité, Puck arrosa con-. sciencieusement les paupières de Lysandre, et disparut, laissant les deux jeunes gens dormir de tout leur cœur sous les brillants reflets de la lune, alors en son plein. Mais il arriva qu'Hélène, incapable de suivre à la course le peu galant Démétrius, le perdit bientôt de vue, et s'égara dans les méandres des bois silencieux. Tout à coup, au moment où elle déses|)érait d'en sortir vivante, hantée qu'elle était par de sombres his- toires de loups et de serpents, elle aperçut Lysandre étendu sur le gazon. LE SONGE L'UNE NUIT D'ÉTÉ. 173 — Quelque malheur lui serait-il arrivé ? se dit-elle toute tremblante. Et, faisant appel à tout son courage, elle le toucha légèrement à l'épaule : — Bon jeune homme, lui dit-elle, si tous n'êtes pas mort, réveillez-yous, de grâce ! Lysandre ouvrit, en effet, les yeux, et si puissant était l'élixir de la petite fleur violette, qu'à la vue d'Hélène, il oublia soudainement Hermia et se sentit envahir par une passion folle pour la fausse amie de sa fiancée : — ravissante Hélène, s'écria-t-il, quel est le dieu bienfaisant qui t'envoie en ces lieux ? Autant la blanche tourterelle l'emporte en grâce sur le cor- beau, autant toi-même tu l'emportes en beauté sur Hermia. Pour te plaire, je traverserais ce bois tout en flammes .... — Assez ! exclama Hélène, furieuse d'un langage qu'elle considérait comme une raillerie et un outrage dans la bouche de l'homme qu'elle savait solennelle- ment engagé à Hermia. Qu'ai-je donc fait pour que tout le monde se croie ainsi permis de se moquer de moi et de m'insulter ? N'est-ce pas assez que T)é- métrius me refuse ses doux regards et ses bonnes pa- roles ? Faut-il que vous, Lysandre, vous, que je croyais si noble de cœur et de sentiments, vous simu- liez pour moi un amour que vous devez à une autre ? Et elle s'enfuit, poursuivie par Lysandre qui laissa son Hermia seule, au milieu de la nuit, dormant, sans protecteur, en plein bois. Imaginez la frayeur de cette pauvre Hermia, lors- 174 LE SONGE D'UNE NUIT D'ETE. qu'à son réveil, elle vit que Lysandre avait disparu ! Affolée par sa solitude, elle erra à l'aventure, appelant à grands cris son infidèle, et souhaitant de mourir si elle ne parvenait à le retrouver. Pendant ce temps, Démétrius n'avait cessé de cher- cher Hermia et Lysandre, et ne les rencontrant nulle part, il avait fini par se laisser tomber au pied d'un grand chêne et par s'y endormir. C'est là que le trouva bientôt Obéron. A certaines réponses de Puck, le petit roi des fées avait compris que son favori avait fait une sottise et s'était trompé de personne en administrant l'élixir. Aussitôt, il s'était mis lui-même en campagne pour trouver Démétrius et, l'ayant promptement reconnu sous l'arbre, il lui toucha les yeux avec ce qui lui restait du suc de la petite fleur violette. Alors se produisit un imbroglio des plus bizarres. Hélène, Lysandre et Hermia arrivèrent successive- ment près de Démétrius, qui, subitement réveillé, aperçut d'abord Hélène et se mit à lui débiter mille extravagances amoureuses. Lysandre en fit autant, sans se préoccuper de Démétrius et d'Hermia. Les deux Athéniens parlaient à la fois, élevant Hélène aux nues, la proclamant la plus belle des femmes et lui jurant un amour éternel. Hermia était pétrifiée d'étonnement. Comment ces hommes, qui tous deux aspiraient à sa main, en étaient-ils arrivés à ce degré d'impudence et d'oubli ? Hélène bouillait de rage et croyait ses trois amis d'autrefois ligués ensemble pour se moquer d'elle. LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 175 Cette situation burlesque déchaîna entre les deux jeunes filles une tempête d'invectives : — Méchante Hermia, criait Hélène, c'est toi qui as poussé Lysandre à me yexer de ses propos d'amour. C'est toi qui mets dans la bouche de Démétrius les fades sornettes dont il m'assassine en ce moment. Moi, une déesse, une nymphe rare, une perle des cieux ! Me parlerait-il ainsi de son propre mouve- ment, lai qui me hait et me repousserait volontiers du pied comme il ferait d'un chien ! Comment ne rou- gis-tu pas de t'associer à des hommes pour tourner ta pauvre amie en ridicule ? As-tu donc oublie la tendre amitié de nos jours d'école ? Combien de fois n'avons- nous pas, assises sur le même coussin, chantant la même chanson, brodé sur la même toile la même fleur favorite, grandissant ensemble comme deux cerises vermeilles sur un même pédicule ? Hermia, ta con- duite est indigne d'une amie, indigne d'une jeune fille qui se respecte ! — Ta colère me semble bien étrange, rij)osta Her- mia. Si l'une de nous se moque de l'autre, ce n'est certes pas moi, en ce moment. — C'est cela ! continue ! répliqua Hélène hors d'elle-même. Fais bien ta sérieuse et tire-moi la langue dès que je tourne le dos. Tu n'as décidément ni politesse, ni pitié ! Elles se seraient querellées longtemps encore si, tout à coup, elles n'avaient remarqué que Lysandre et Démétrius avaient disparu. Les deux rivaux s'étaient, en effet, enfoncés sous bois pour s'y disputer Hélène, les armes à la main. La peur fut plus forte que la 176 LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. colère, et les deux jeunes filles s'élancèrent à la pour- suite des duellistes. Puck et Obéron avaient tout entendu. — Petit sot ! dit le roi au génie, te serais-tu trompé de parti pris, par hasard ? — Je vous jure, maître, que le hasard a tout fait, répondit Puck. Ne m'avez-vous pas dit que je re- connaîtrais mon homme à son costume d'Athénien ? Vous voyez que tous deux sont vêtus presque de même. Il n'y a pas de quoi, d'ailleurs, se désoler beaucoup de cette méprise, car, parole de Puck, je n'ai jamais tant ri ! — Bien ; mais je ne veux pas que cette plaisanterie tourne au tragique. Tu vas rejoindre à l'instant les deux amoureux et les envelopper d'un brouillard si épais qu'ils ne puissent s'apercevoir entre eux. Con- trefais leurs voix, et, à force de sarcasmes et d'injures qu'ils croiront s'adresser l'un à l'autre, harasse-les si bien à te suivre, qu'ils finissent par s'endormir. Alors tu verseras le suc de la plante que voici sur les yeux de Lysandre.. Par la vertu de ce nouvel élixir, il oubliera sa soudaine passion pour Hélène, et les deux belles dames, heureuses de se retrouver aimées de l'homme que chacune d'elles préfère, croiront n'avoir fait qu'un mauvais rêve. Fais vite, Puck ; moi, je vais voir de qui s'est amourachée ma Titania. Elle dormait toujours, la jolie reine des fées. — J'arrive à temps, se dit Obéron, pour lui faire un bon tour. Et apercevant, endormi sur une corolle de rose, un de ces sylphes qui jouent le rôle de fous, il lui planta LE SONGE D'UNE NUIT D'ÉTÉ. 177 si adroitement sur les épaules une tête d'âne, qu'on eût dit qu'elle y avait poussé naturellement. Le clown fut néanmoins réveillé par l'opération, et ne se doutant nullement de sa métamorphose, il s'approcha de la couche de Titania. — Oh ! le bel elfe ! dit la reine qui ouvrait les yeux en ce moment et se trouva tout aussitôt sous l'empire du charme versé sur ses paupières. Es- tu aussi sage que tu es ravissant ? — Madame, répliqua en riant le plaisant lutin, je n'ai pas l'honneur de vous connaître. Je me suis égaré dans ces bois, et je ne demande qu'à en sortir. — Sortir d'ici ! jamais ! s'écria Titania, dont le petit cœur battait à se rompre. Je ne suis pas une fée vulgaire, et je t'adore. Eeste avec moi, et je te ferai servir par mes favorites. Et elle appela quatre de ses suivantes : Fleur-des- Pois, Toile d'Araignée, Graine-de-Moutarde et Pa- pillonne : — Alerte î leur dit-elle, et exécutez tous les ordres de ce gracieux gentilhomme. Cabriolez et f olichonnez devant lui ; gorgez-le de raisins et d'abricots et ran- çonnez pour lui les cellules des abeilles. Viens t'as- seoir près de moi, mon joli petit âne ; viens que je caresse tes joues si délicieusement velues et que j'em- brasse tes splendides et longues oreilles, ô l'adoré de mon cœur ! — Où est Fleur-des-Pois ? demanda le clown à tête de roussin, qui paraissait plus fier de ses nouvelles ser- vantes que des enthousiasmes de la reine des fées. — Voilà, monsieur, dit Fleur-des-Pois. 12 178 LE SONGE L'UNE NUIT D'ÉTÉ — Gratte-moi la tête, dit le clown. Où est Toile d'Araignée ? — Présente ! dit celle-ci. — Ma bonne Toile d'Araignée, va me tuer cette abeille qui bourdonne sur ce chardon, et apporte-moi son sac à miel. Pas de brusquerie, surtout, et ne va pas le casser. Tu pourrais t'y noyer, ma petite ! Et cela me ferait de la peine, vrai ! Où est Graine-de- Moutarde ? — Voici ! qu'y a-t-il pour votre service ? — Bien, mon amie. Aide seulement Fleur-des-Pois à me gratter. Je crois, parole d'honneur, que je ne ferais pas mal d'aller chez un barbier, car je me sens la face terriblement velue. — Que veux-tu manger, mon amour ? intervint Titania. Je vais envoyer une de mes filles fouiller quelque nid d'écureuil et t'en rapporter des noix fraîches. — J'aimerais mieux une poignée de pois secs, riposta le fou qui, avec sa tête d'âne se sentait un appétit d'Aliboron. Mais non, ajouta-t-il en se ravisant ; qu'on me laisse tranquille, je crois que j'ai sommeil. — Dors, dors,' mon chéri ! dit la reine, et je t'étrein- drai dans mes bras. Oh ! comme je t'aime ! Tiens, je raffole de toi, vois-tu ! Le fou se laissa faire et s'endormit aussitôt. — Ah ! ah ! cria tout à coup Obéron, en apparais- sant devant Titania, c'est comme cela, madame, que vous me substituez un baudet ! Il n'y avait pas à nier le fait. Le clown était bien là, dormant dans les bras de la LA SONGE D'UNE NUIT D'ETE. 179 reine, avec sa tête aux longues oreilles couronnée de fleurs des mains mêmes de Titania. Et le petit roi, sans prendre garde à la honte qui empourprait le yisage de sa femme, continua à la ta- quiner implacablement jusqu'à ce que, pour se faire pardonner sa faute, elle lui eût accordé le page orphe- lin, j)remière cause de leur infélicité domestique. Alors il mit fin au charme qui pesait sur les yeux de Titania qui, a l'instant, retrouva sa raison et prit en horreur le monstre étrange dont elle avait eu la singulière fantaisie de s'éprendre. Puis, Obéron enleva au clown sa tête d'âne et le laissa finir son sommeil avec sa tête de fou sur les épaules. La paix une fois faite avec sa reine, le roi lui raconta les aventures des deux couples d'amoureux. Titania voulut les voir et partit avec son époux à leur rencontre. Ils trouvèrent nos quatre héros dormant au milieu d'une vaste et verdoyante pelouse et ne se doutant guère qu'ils étaient si près les uns des autres. Puck, désireux de réparer sa maladresse, les avait amenés un par un en cet endroit, les avait plongés dans le som- meil tour à tour sans qu'aucun d'eux soupçonnât la présence de ses compagnons, et s'était empressé, à l'aide de l'antidote d'Obéron, de détruire l'enchante- ment dont Lysandre avait subi l'influence. Ce fut Hermia qui s'éveilla la première. Elle pensa s'évanouir de joie envoyant son Lysandre à ses côtés. Bientôt Lysandre ouvrit ses yeux main- tenant dessillés, et, à la vue de sa,, fiancée, toute sa tendresse pour elle lui revint au cœur. Ce fut alors 180 LA SONGE D'UNE NUIT D'ETE. entre les deux amants un nouvel échange de caresses et de protestations d'amour. Ils ne savaient plus que penser des péripéties de cette nuit extraordinaire, et finirent par croire qu'ils avaient été les jouets d'un affreux cauchemar. Puis, ce fut le tour d'Hélène et de Démétrius. Hélène se sentait plus calme, et Démétrius, toujours fort épris, redoublait d'éloquence pour l'assurer qu'il l'adorait. Bien qu'elle ne comprît rien à cet étrange revirement, elle s'y habitua sans peine et ne tarda pas à être convaincue de la sincérité des déclarations de celui qu'elle aimait plus qu'elle-même. Il s'ensuivit une réconciliation complète entre les deux jeunes femmes, et Démétrius, bien décidé, cette fois, à épouser Hélène, se préparait à se rendre aussi- tôt à Athènes pour supplier Egée de révoquer la cruelle sentence de mort qu'il avait obtenue contre Hermia, lorsque le vieillard, qui s'était mis à la poursuite de sa fille, arriva soudain et les frappa tout d'abord de terreur. Mais tout s'expliqua bien vite. Dès qu'Egée se fut assuré que Démétrius renonçait à la main d'Hermia, il donna son plein consentement au mariage de celle-ci avec Lysandre. Il voulut même que les noces eussent lieu quatre jours après, date fixée tout d'abord pour l'exécution de la pauvre fille, et Hélène consentit avec joie à épouser aussi, ce jour-là, son cher Démétrius. Et maintenant, lecteurs, si vous vous sentez peu dis- posés à croire à tant de merveilleuses aventures, figu- rez-vous que vous avez fait un joli rêve, et n'en de- meurons pas moins bons amis ! L'AK T D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈCHES. Cathekike, l'aînée des filles de Baptista, riche citoyen de Padoue, était d'un caractère si violent, d'une humeur si querelleuse et si indomptable qu'on l'avait baptisée dans la ville : Catherine la Pie- grièche. Aussi les adorateurs n'affluaient pas chez son père. Aucun homme du monde ne se souciait de faire sa cour à cette jouvencelle à la langue si bien pendue, qui remplissait sans cesse la maison paternelle des éclats de son tonnerre féminin,, au grand détriment de la gentille Bianca, que Baptista refusait de marier avant sa sœur aînée. Un jour, cependant, arriva à Padoue un gentleman du nom de Petruchio, qui venait y chercher femme. La mauvaise renommée de Catherine ne tarda pas à lui venir aux oreilles. Mais il apprit, en même temps, qu'elle était belle et riche. — Voilà mon affaire, se dit-il ; j'épouserai ce gen- darme en jupons, et j'en ferai le plus doux des agneaux. C'était un travail d'Hercule ; mais personne n'était plus de taille que Petruchio à le mener à bonne fin. Il avait autant de caractère que Catherine, avec cette différence, cependant, qu'il était d'humeur joyeuse et facile, spirituel en diable, humoriste consommé, d'une 182 L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈCHES. sûreté de jugement à toute épreuve, et pouvait, à son gré, imiter les plus fougueux emportements de la colère, tout en maintenant ses esprits aussi calmes que la surface d'un beau lac. Sa résolution prise, il alla frapper chez Baptista et lui demanda, sans plus de préliminaires, la permission de courtiser son " aimable " fille : — On m'a tant parlé à Vérone, lui dit-il finement, de la suave modestie et de l'angélique douceur de cette délicieuse personne, que j'ai tout quitté pour vous venir demander sa main. Baptista ne demandait pas mieux que de marier son impétueuse virago ; mais, tout père qu'il fût, il était honnête, et avoua franchement que le portrait ci- dessus répondait peu à l'original. A ce moment, le maître de musique de Catherine en- tra en coup de vent dans la chambre du riche Padouan : — C'est intolérable ! criait le virtuose en se frottant vigoureusement le crâne. Mademoiselle Catherine vient eucore de me casser son luth sur la tête, parce- que je lui ai dit qu'elle jouait faux ! — Vous voyez ! dit Baptista à l'amoureux de Vé- rone. — Bravo, bravo ! riposta celui-ci sans sourciller. Voilà ce que j'appelle une brave fille, et il me tarde de lui faire mes compliments. Allons, papa Baptista, je suis pressé, et je ne puis revenir ici tous les jours. Vous avez connu mon père, aujourd'hui mort. Je suis l'unique héritier de toutes ses terres et de tous ses biens. Si je fais la conquête de votre fille, quelle dot lui donnerez-vous ? L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-ORIÈGHES. 183 — C'est aller bien vite en besogne, dit le bonhomme, mais vous pouvez compter sur vingt mille couronnes et, à ma mort, sur la moitié de mes biens. — Entendu ! répliqua Petrucbio. Allez chercher maintenant ma douce colombe ; j'ai hâte de la voir et de l'admirer. Baptista parti, Petruchio arrêta son plan de bataille. — Dès qu'elle paraîtra, se dit-il, je lui ferai ma cour avec feu. Si elle se moque de moi, je lui dirai que sa voix surpasse en douceur et en harmonie celle du ros- signol. Si elle fronce le sourcil, je comparerai son visage à la rose qui s'épanouit sous la rosée matinale. Si elle s'enferme dans un mutisme obstiné, j'exalterai son éloquence, et, si elle me chasse, je me confondrai en remercîments, comme si elle me priait de rester près d'elle toute une semaine. Et dès qu'il aperçut la jeune fille faisant dans l'appartement où il se trouvait une entrée de reine offensée : — Oh ! bonjour, ma gentille Oatherinette, s'écria-t- il. — Catherine ! s'il vous plaît, rétorqua celle-ci avec colère. - — A d'autres ! continua Petruchio. On t'appelle tout bonnement Catherine tte, la bonne Catherinette, et même Catherinette la Pie-grièche. Mais tu es bien la plus jolie Catherinette de toute la chrétienté, et, en conséquence, ma toute belle, entendant vanter par- tout ta gentillesse et ta douceur, je viens te demander d'être ma femme ! Il n'en fallait pas tant pour faire sortir Catherine 184 L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈGHES. des gonds. Mais plus elle tempêtait, plus Petruchio l'accablait de mots gracieux et de noms charmants. Baptista arriva soudain, attiré par le bruit. — Allons, ma mignonne Catherine, eut le temps de dire le jeune homme, assez de toutes ces balivernes. J'ai le consentement de votre père. Nous nous en- tendons sur votre dot, et, que vous le vouliez ou non, je vous épouserai ! Et se tournant vers le Padouan qui entrait : — Bean-père, lui dit-il, vôtre fille m'a fait le plus bienveillant accueil, et nous nous marions dimanche prochain. J'ai sa promesse formelle. — C'est faux ! interrompit Catherine, furieuse. J'aimerais mieux être pendue dimanche que d'épouser un pareil toqué ! — Ne faites pas attention, insista l'imperturbable Petruchio. Il a été convenu entre nous qu'elle ferait la mijaurée en votre présence. Mais, dans le tête-à- tête, c'est un ange ! Allons, Catherinette, donne-moi la main, et je pars pour Vérone t'y acheter mille jolies choses pour le jour de nos noces. Beau-père, prépa- rez un grand festin, et lancez vos invitations. Je re- viendrai chargé de bagues, de splendides fanfreluches et de robes dignes d'une reine. Je veux que tu sois la belle des belles, ma Catherine. Vite, un baiser, Catherinette, et à dimanche, sans faute ! Le dimanche suivant, en effet, une foule d'invités circulaient dans les vastes appartements de Baptista. Mais Petruchio ne se pressait pas d'arriver, et Cathe- rine pleurait déjà de rage, à la pensée que " ce bri- gand " s'était joué d'elle. L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈCHES. 185 Enfin, il apparut sur la route, mais si mal vêtu, monté sur une si misérable rosse et suivi d'un domes- tique si pauvrement accoutré, qu'on eût dit qu'il n'a- vait d'autre but que de faire d'une action aussi grave que le mariage une détestable plaisanterie. Et quand il mit pied à terre, il annonça tranquille- ment qu'il n'apportait rien de ce qu'il avait promis. Catherine n'en revenait pas de tant de duplicité et de tant d'audace. — Au moins, insinua Baptista, vous allez vous ha- biller autrement que cela ! — Nullement, répondit le Véronais avec hauteur. Ce ne sont pas mes hardes qu'on épouse ici ; c'est moi ! Discuter avec lui fut peine perdue, et, bon gré, mal gré, la noce partit pour l'église. Là, le marié se conduisit comme un énergumène. Le prêtre lui demandant si Catherine consentait à devenir sa femme, il entra dans une véhémente colère et hurla avec d'affreux jurons qu'il n'avait nul besoin d'un pareil consentement. Saisi d'horreur et d'effroi, le saint homme lâcha son livre qui alla tomber aux pieds des fiancés, et, comme il se baissait pour le ramasser, il reçut' de Petruchio une telle torgnole, qu'il roula à terre, au grand scan- dale des assistants. Tant que dura la cérémonie, le prétendu fou frappa du pied et blasphéma si fort, que la hautaine Catherine, terrifiée et tremblante, n'osa lever les yeux sur lui. Quand tout fut fini, il demanda du pain et du vin en pleine église, porta un toast bruyant à toute la compagnie, but et fit la trempette, et, voyant le bedeau 186 L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈGHES. le regarder la bouche grande ouverte, lui lança à la face du pain saturé de vin, sous prétexte que le pauvre diable avait l'air de se mourir de faim et de vieillesse. Jamais on n'avait vu pareilles scènes à Padoue ; mais Petruchio s'était mis en tête d'apprivoiser sa pie- grièche, et tout cela faisait partie de son plan pour y parvenir. Au retour de l'église, quand il fallut passer dans la salle du festin, somptueusement servie, Petruchio dé- clara que ni lui, ni sa femme n'assisteraient au ban- quet. Il n'écouta ni les réclamations de Baptista, ni les révoltes bruyantes de Catherine. Il avait le droit, disait-il, de faire d'elle maintenant ce que bon lui sem- blerait, et, la prenant brusquement par le bras, il l'en- traîna hors de la maison, la campa sur une haridelle efflanquée que son domestique lui avait procuré tout exprès, et la triste cavalcade s'éloigna, sans que per- sonne osât s'opposer à la nouvelle et cruelle fantaisie de ce soi-disant butor. A travers des routes rocailleuses et de bourbeux sen- tiers, tous trois cheminèrent sans mot dire, si ce n'est lorsque la Eossinante montée par Catherine faisait quelque faux pas. Alors, Petruchio éclatait en impré- cations contre le pauvre animal, qui n'en pouvait mais. Enfin, on arriva tant bien que mal à Vérone. Le nouveau marié sauta lestement à terre, offrit galamment la main à Catherine pour l'aider à des- cendre de ce qu'il appelait "son pur sang" et lui fit tous les honneurs de sa maison. Mais quand le cou- vert fut prêt, il trouva tout détestable, jeta à terre chaque plat que lui présentaient ses serviteurs et leur L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈGHES. 187 reprocha en termes fort durs de vouloir empoisonner leur maîtresse. Catherine, l'estomac vide et le corps brisé, dut se lever de table sans avoir soupe. Même comédie dans la chambre nuptiale. Draps, oreillers, couvertures volèrent de tous côtés : — C'était honteux, criait-il, d'avoir préparé un lit aussi dur et aussi malpropre ! Il les chasserait toutes le lendemain, ces maudites servantes qui traitaient si mal sa bien-aimée Catherine ! Forcée de s'étendre sur un sofa, la fille de Baptista ne put fermer l'œil de la nuit. Le lendemain, Petruchio était tout miel avec sa chère épouse ; mais il lança le déjeuner sur le parquet comme il avait fait, la veille, du souper, et la fi ère pie- grièche se vit contrainte, pendant la journée, de sup- plier les domestiques de lui donner en secret quelque chose pour subsister. Hélas ! ceux-ci avaient des ordres formels, et refusèrent net. —Quoi ! se dit-elle avec terreur, ce monstre m'au- rait-il épousée pour me faire mourir de faim ? Se figure-t-il que je puis vivre de protestations d'amour, sans nourriture et sans sommeil ? — Ma toute belle, dit Petruchio qui, à ce moment, entrait dans son boudoir, mes gens n'entendant rien à vous nourrir, je vous ai préparé moi-même le déli- cieux morceau de rôti que je vous apporte de mes propres mains. Suis-je assez gentil ? Eh bien ! pas un mot de remerciment !. . . . Ah ! vous ne l'ai- mez pas, je vois cela. Et il donna l'ordre à une servante d'emporter le rôti à la cuisine. 188 L'ART D'APPRIVOISER LUS PIES-QRIÈCHES. — Oh ! je tous en prie, exclama Catherine, à demi- yaincue dans son orgueil par les angoisses de la faim, laissez cela ici ! — Il faudra dire merci, avant d'y toucher, mon amour ! dit Petruchio avec son plus affectueux sourire. — Merci donc, monsieur ! murmura Catherine bien malgré elle. Elle put alors se restaurer quelque peu. — Puisse ce léger repas faire du bien à votre cher petit cœur, dit Petruchio. Mais hâtez- vous, car nous allons retourner chez votre père, où nous trouverons encore bonne chère et joyeuse compagnie. Et, cette fois, nous irons tout vêtus de soie, et je vous donnerai des bagues d'or, de riches écharpes, de brillants éventails, des fraises et des fraise ttes étincelantes de blancheur. Ce disant, il lui retirait son assiette et la remettait à une camérière, avant même que Catherine eût à moitié satisfait son appétit : — Comment ! déjà fini, ma gente amazone ! C'est affaire à vous, parole d'honnête gentilhomme ! s'écria le sans-cœur. Qu'on fasse entrer le tailleur et le mer- cier que j'ai fait quérir. Le mercier se présenta le premier avec un mignon chapeau de femme. — Par Bacchus ! s'écria Petruchio en simulant une nouvelle fureur, vous appelez cela un chapeau, vous ? Etes- vous fou ? Vous avez au moins moulé ça dans une écuelle. Mais ça n'est pas plus gros qu'une co- quille de noix ou de pétoncle ! Remportez cette horreur et faites pour Madame quelque chose de plus monumental ! L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈCHES. 189 — Mais, interrompit Catherine, ce chapeau est fort à la mode ; je l'aime, et je le Yeux ! — Quand tous serez bien gentille, mon enfant. — Ah ! c'en est trop ! cria la malheureuse jeune femme, dont le rôti avait ranimé quelque peu les esprits : j'ai le droit de parler, et je parlerai ! Je ne suis pas un bébé, monsieur ! Des gens qui yalent mieux que yous ont toléré mes observations, et si vous ne les aimez pas, eh bien, yous n'avez qu'à vous bou- cher les oreilles ! — Vous avez raison, mon amie, répondit Petruchio, comme s'il n'eût rien entendu de cette furibonde sortie ; ce chapeau n'est pas digue de vous, et je vous aime davantage pour me l'avoir si bien dit. — Aimez-moi, ou ne m'aimez pas, je veux ce cha- peau, insista Catherine, et je n'en accepterai point d'autre. Petruchio continua à faire le sourd. — Yous dites que vous voulez voir votre nouvelle robe ? Parfait ! Holà ! monsieur le tailleur. Le tailleur étala sous les regards éblouis de Cathe- rine une robe de toute beauté. — Ciel ! exclama Petruchio, qu'est cela ? Quelle abo- minable étoffe ! Et vous appelez ceci une manche, vous ? Mais c'est une moitié de canon, misérable ! C'est rayé de bas en haut comme une tarte aux pommes. Le pauvre homme semblait cloué au sol et tout mor- fondu. — Cette robe est superbe, intervint Catherine, et à la dernière mode. 190 L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIËGHES. — Sortez d'ici, imbéciles ! cria Petruchio an tailleur et au mercier, qui se sauvèrent à toutes jambes, pré- venus qu'ils étaient qu'ils seraient payés quand même. Puis, s'ad ressaut à sa femme : — Viens, ma douce Catherine, viens, lui dit-il avec grâce ; nous irons chez ton père sans ces horribles af- fiquets. Il n'est que sept heures du matin, et nous serons chez toi à temps pour dîner. — Mais vous vous trompez, monsieur, répondit Catherine presque gentiment, dominée qu'elle était par l'humeur violente de son mari. J'ose vous affir- mer qu'il est deux heures de l'après-midi et que nous n'arriverons à Padoue que pour le souper. — Sachez, madame, riposta notre mari, bien déter- miné à mater sa moitié avant de l'emmener chez son père, qu'il n'est jamais que l'heure que je veux qu'il soit. Puisque vous avez toujours quelque observation à faire, nous ne partirons pas aujourd'hui, et le jour où nous partirons, j'entends qu'il soit pour vous l'heure qu'il sera pour moi ! Catherine eut donc un jour de plus pour se faire à son nouveau rôle, et ce ne fut que lorsqu'il la vit tellement subjuguée qu'elle n'osait même plus se sou- venir qu'il existât un mot signifiant contradiction, qu'il lui permit de monter à cheval pour l'accompa- gner chez Baptista. Même lorsqu'ils furent en chemin, il faillit lui faire tourner bride parcequ'elle lui répondit que c'était le soleil qui brillait, alors que lui affirmait que c'était la lune, bien qu'il fût juste midi. — Par le fils de ma mère ! s'écria-t-il — et c'est moi- L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈVHES. 191 même — vous confesserez que c'est la lune, ou que ce sont les étoiles, ou tout ce qu'il me plaira, avant de faire un pas de plus vers la maison de votre père ! — Ce sera une simple chandelle, si vous le voulez, dit Catherine humblement, et je vous jure que je le croirai ! — Qui vous parle de chandelle ? répliqua Petruchio, pour l'éprouver encore. Je vous dis que c'est la lune. — Je sais que c'est la lune, fit Catherine. — Triple sotte, continua le tyran, vous voyez bien que c'est le soleil. — Alors, c'est le soleil ; mais seulement quand vous le dites ! Petruchio ne se tint pas encore pour satisfait, et voyant sur la route un vieillard qui les regardait, il le salua comme il eût fait une jeune fille : — Bonjour, jolie petite, lui cria-t-il. Et s'adressant à Catherine : — Avez-vous jamais vu paysanne plus fraîche et plus accorte, des joues plus rubicondes, des yeux plus dignes des étoiles ? Embrassez-la, pour l'amour de sa beauté. — Charmant bouton de rose, frais éclos, dit Cathe- rine, maintenant bien domptée, au vieillard qui la crut folle, où allez-vous ? Heureux sont les parents d'une aussi jolie fille ! — Ah ça ! interrompit brusquement Petruchio, est- ce que vous perdez la tête, Catherine ? Vous ne voyez pas que vous parlez à un vieux bonhomme tout ridé ? — Oh ! excusez-moi, bon vieillard, reprit Catherine 192 L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-QR1ÈGHES. tout aussitôt ; c'est la faute du soleil qui m'éblouit. Maintenant, je reconnais mon erreur, et je tous prie de m'excuser. — Je tous en prie aussi, vénérable patriarche, ajouta Petruchio. Mais qui êtes-vous, et où. allez-yous de ce pas ? — Mon nom est Vincentio, répondit le voyageur, et je vais à Padoue, voir mon fils Lucentio, qui épouse aujourd'hui la belle Bianca, fille cadette de Baptista. — Un riche parti ! fit Petruchio. — Je suis heureux de cette bonne nouvelle, dit le vieillard. Et, cheminant de compagnie, tous trois arrivèrent bientôt à la demeure de Baptista, où se célébraient ensemble les noces de Lucentio et celles d'Hortensio, l'un de ses meilleurs amis. Quand Catherine et Petruchio firent, avec le vieillard, leur entrée quelque peu tardive dans la salle du festin tout éblouissante de lumières, les deux nouveaux mariés se félicitaient réciproquement de l'humeur soumise et égale de leurs épouses de quelques heures, et ils ne se gênèrent pas pour faire des allu- sions humoristiques au lot si différent qui était échu en partage au gentilhomme de Vérone dans la per- sonne de l'impétueuse et hautaine Catherine. Celui-ci les laissa dire tant que les femmes n'eurent pas quitté la table. Alors seulement, il songea à prendre sa revanche. — Ma femme, messieurs mes beaux-frères, dit-il, est cent fois plus obéissante que les vôtres, et je m'offre à vous le prouver quand bon vous semblera. L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIÈCHES. 193 Baptista lui-même ne put retenir un formidable éclat de rire. — Voyons, voyons, mon cher Petruchio, ce n'est pas à moi que vous allez conter pareille histoire. — A vous, comme à tout autre, beau-père ! I^enez, que chacun de ces messieurs envoie chercher sa femme. J'en ferai autant pour la mienne, et celui dont l'épouse obéira le plus vite, gagnera ce que vous voudrez bien proposer. — Vingt couronnes ! crièrent ensemble les nouveaux maris. — Vingt couronnes ! fit dédaigneusement Petruchio; je parierais une aussi piètre somme sur mon faucon ou sur mes chiens, mais jamais sur ma femme. J'en offre vingt fois autant ! — Eh bien, mettons cent couronnes chacun, dit Lu- centio. Et il envoya un domestique prévenir Bianca qu'il aurait plaisir à la voir un instant dans la salle du ban- quet. Mais le serviteur revint presque aussitôt, annonçant que Bianca se disait fort affairée et ne pouvait se dé- ranger. — Jolie réponse, pour une épouse soumise ! dit Pe- truchio en riant à se tenir les côtes. Baptista et Hortensio furent de cet avis, et parta- gèrent l'hilarité du Véronais aux dépens de Lucentio. — Va prier ma femme de venir me voir, dit à son tour Hortensio au domestique. — Prier ! s'écria Petruchio. Est-ce ainsi que parle un mari ? 13 194 L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GR1ÈCHES. — Nous verrons comment vous parlerez vous-même tout à l'heure, répliqua le jeune homme. Il achevait à peine ces mots qu'il devint légèrement pâle. Le messager revenait seul, bien seul. — Eh bien ! où est ma femme ? interrogea-t-il, mal à l'aise sous l'œil narquois de Petruchio. — Ma maîtresse dit qu'elle a peur que vous ne lui prépariez quelque bon tour, répondit le valet. Elle préfère que vous veniez vous-même la trouver. — De pire en pire, dit le Véronais. Et maintenant à mon tour ! Esclave, va dire à madame Petruchio que son mari lui commande de venir ici ! La compagnie avait à peine eu le temps de respirer, que Baptista, tout ébaubi, s'écria : — Par la Madone ! voici ma Catherine ! C'était bien elle, en effet. — Mon cher seigneur, dit-elle à son mari avec dou- ceur, que désirez- vous de moi ? — Où sont votre sœur et la femme d'Hortensio ? — Elles causent devant le feu du salon. — Allez me les chercher. Efc, sans répliquer, Catherine s'éloigna. — Pour une merveille, exclama Lucentio, en voilà une de première grandeur ! — Amen ! ajouta Hortensio. Qu'est-ce que cela peut bien présager ? — L'amour, la paix du ménage, la suprématie à qui de droit, dit solennellement le Yéronais ; en un mot, le bonheur ! — Vous avez gagné les deux cents couronnes, mon gendre, ajouta Baptista, et j'en donne à ma Catherine L'ART D'APPRIVOISER LES PIES-GRIECRES. 195 vingt mille autres, car vous m'en avez fait comme une fille nouvelle. — Vous n'avez pas tout vu, fit simplement Petru- cliio. Catherine rentrait, à ce moment, amenant, comme elle eût fait de deux prisonnières, les deux épouses récalcitrantes. — Oatherinette, lui dit Petruchio, votre bonnet ne vous sied pas. Arrachez-moi cette babiole et foulez- la aux pieds. L'ex-pie-grièche ne se le fit pas dire deux fois. — Mais, c'est de la folie ! s'écria la femme d'Hor- tensio. — Une véritable démence ! ajouta Bianca. — Démence tant qu'il vous plaira, ma belle Bian- ca ! dit Lucentio. Mais votre prétendue sagesse me coûte ce soir cent couronnes ! — Cela vous apprendra, répartit Bianca, à parier sur ce que vous considérez comme mon devoir. — Catherine, dit Petruchio, dites à ces fortes têtes ce qu'elles doivent d'obéissance à leurs seigneurs et maîtres. La convertie fut d'une admirable éloquence, et de- vint, par la suite, aussi fameuse dans Padoue par sa douceur et sa soumission, qu'elle l'avait été naguère par son insubordination et son intraitable humeur. PERDITA. (Winter's Talé.) Il n'y avait pas, dans toute la Sicile, de ménage plus heureux que celui du roi Léonte. Sa femme, la vertueuse reine Hermione, l'adorait, et il la i:>ayait abondamment de retour. Mais, au milieu de toute cette félicité, il lui man- quait son ami et compagnon d'enfance, Polixène, roi de Bohême, qu'il n'avait pas revu depuis de longues années que celui-ci avait été appelé au trône par la mort de son père. Sans doute, les deux souverains échangeaient fré- quemment entre eux des lettres, des présents et des ambassades ; mais tout cela ne valait pas une bonne et franche accolade, et Léonte eût donné tous les joyaux de sa couronne pour que son vieux camarade vît, de ses propres yeux, tout le bonheur domestique dont la belle Hermione était l'infatigable dispensatrice. Enfin, après bien des invitations pressantes, Po- lixène se décida à quitter ses Etats pour se rendre à la cour de Sicile. Ce fut tout un «événement. Il y eut entre les deux rois d'interminables effusions de tendresse. Les fêtes succédèrent aux fêtes, et Hermione se montra ce que son mari avait désiré qu'elle fût, pleine de pré- venances pour l'auguste visiteur. PERDITA. 197 Le jour vint, cependant, où Polixène annonça son intention de reprendre le chemin de s la Bohême. Mais Léonte s'opposa chaleureusement à son départ, et, comme Polixène ne se rendait pas à ses pressantes instances, il pria Hermionede joindre ses sollicitations aux siennes pour décider son ami à prolonger son sé- jour en Sicile. Malheureusement pour elle, Hermione fut si gra- cieuse et son éloquence si persuasive, que Philoxène lui accorda ce qu'il avait refusé à son mari, et consen- tit à rester quelques semaines encore. Par une étrange inconséquence, Léonte se sentit froissé du succès d'Hermione que lui-même avait provoqué. Puis, il en vint à oublier la droiture et l'honnêteté indiscutables de son compagnon d'enfance, et à soup- çonner l'ange de vertu qui partageait son trône et sa couche royale. De là aux angoisses de la jalousie, il n'y avait qu'un pas, qui fut vite franchi par l'in- fortuné monarque. Tout son bonheur d'autrefois fît place aux tortures du doute, puis à une rage concen- trée qu'augmentaient, chaque jour, mille petits dé- tails de la conduite de la reine, fort innocents en eux- mêmes, mais qui, aux yeux du jaloux, prenaient les proportions d'autant de crimes de lèse-fidélité conju- gale. Bref, d'ami dévoué et confiant, d'époux tendre et passionné, il devint soudainement le plus sauvage, le plus inhumain des monstres : — Camillo, dit-il un jour à l'un des seigneurs de son entourage, Hermione me trompe, et le coupable est 198 PERDITA. Polixène. Je veux que, d'ici quarante-huit heures, tu aies empoisonné ce traître ! Mais Oamillo, plus perspicace que son roi, se garda bien de commettre un tel forfait. Il se borna à aver- tir le roi de Bohême du danger qu'il courait, l'aida à s'enfuir jusque dans ses Etats et devint son conseiller intime et son ami. Quand Léon te apprit la fuite de celui qu'il appelait le ravisseur de sa félicité, il entra dans une terrible fureur, marcha droit aux appartements de la reine, lui arracha des bras son tout jeune fils Mamillus, qui lui racontait d'amusantes histoires d'enfant, et la fit jeter brutalement en prison. Mamillus aimait sa mère tendrement et comprit, malgré son jeune âge, qu'elle était deshonorée par les humiliants procédés de son père. Et il en ressentit un si profond chagrin, le pauvre petit ! qu'il en per- dit l'appétit et le sommeil, au point que l'on désespéra bientôt de sa vie. Mais le roi était trop aveugle pour y prendre garde. Tout entier à sa jalousie et à sa rage, il ordonna à deux seigneurs siciliens, Dion et Oléomène, de partir pour Delphes, et d'y consulter l'oracle du temple d'Apollon sur la culpabilité de la reine. Pendant ce temps, la malheureuse princesse donnait le jour aune fille dans son cachot, et la venue de ce joli petit être la consolait quelque peu de son infortune : — Charmante prisonnière, lui disait-elle mille fois le jour en la couvrant de ses baisers maternels, je suis tout aussi innocente que toi ! Toutes les dames de la cour s'apitoyaient sincère- PERDITA. 199 ment sur lé sort d'Hermione, qu'elles aimaient autant qu'elles la respectaient pour son rang et pour sa vertu. L'une d'elles, Paulina, la courageuse épouse du sei- gneur sicilien Antigonus, apprenant la naissance de la petite princesse, se rendit à la prison où gémissait la reine : — Je tous en supplie, Emilia, dit-elle à la dame d'honneur préposée au service d'Hermione, priez Sa Majesté de me confier son précieux bébé. Je yeux le porter au roi, son père, et le déposer à ses pieds. Peut-être la vue de ce chérubin parviendra-t-elle à l'attendrir. — Excellente dame, répondit Emilia, je vais de ce pas communiquer votre désir à notre vénérée maî- tresse. Nul doute qu'elle n'y acquiesce avec joie, car, ce matin même, elle souhaitait que quelque noble cœur se chargeât de porter son enfant au roi. — Dites bien à Sa Majesté, ajouta Paulina toute joyeuse, que dussé-je en pâtir, moi et les miens, je tiendrai au roi un langage ferme et hardi. — Que les dieux vous récompensent de tant de dé- voûment ! dit Emilia, qui se hâta d'aller faire part à Hermione de ce gracieux message. Quelques instants après, la dame d'honneur reve- nait portant dans ses bras le. nouveau-né. Paulina s'en saisit avec respect, se rendit au palais de Léonte, et, en dépit de son mari, qui redoutait la colère du roi, elle insista pour être admise aussitôt en présence de Sa Majesté. Toutes les portes s'ouvrirent devant sa détermina- tion et son courage : 200 PERDITA. — Soi, dit-elle humblement tout d'abord, après avoir tendrement déposé au pied du trône son inno- cent fardeau, voilà ta fille et celle d'Hermione, ta fille et ta prisonnière. Ne te plairait-il pas d'embrasser ce petit ange ? Mais Léonte ne lui répondit que pour lui reprocher l'audace grâce à laquelle elle avait réussi à parvenir jusqu'à lui. Sans s'émouvoir de cet emportement, la vaillante Paulina changea alors de ton et d'attitude. Elle ac- cusa le roi de cruauté et d'injustice. Puis, elle fit un éloquent appel à son cœur de père et, quand elle vit que ce cœur était aussi mort que celui de l'époux, elle éclata en imprécations contre la barbarie du mo- narque. — Antigonus, cria le roi au mari de Paulina, qui assistait à cette scène émouvante, fais sortir cette femme de ma présence ! Le lâche obéit sans mot dire. Paulina se retira, l'âme navrée. Mais dans l'espoir que se voyant seul avec sa fille, Léonte reviendrait à des sentiments plus humains, elle avait laissé l'enfant au pied du trône. Ce généreux espoir devait être trompé. Paulina avait à peine disparu que le roi commanda à Antigonus de prendre l'enfant, de s'embarquer avec elle et d'aborder sur quelque rivage désert, où il l'abandonnerait pour l'y laisser mourir. Le misérable courtisan était loin de ressembler à Oamillo, et il exécuta à la lettre l'ordre infâme qu'il avait reçu. PERDITA. 201 Léon te était si convaincu de l'infidélité d'Hermione qu'il n'eut pas la patience d'attendre le retour des deux seigneurs qu'il avait envoyés à Delphes. Avant même que la pauvre reine fût complètement rétablie de ses couches, et de la douleur que lui causait la perte de son enfant, il la fit comparaître devant l'as- semblée des notables de son royaume et l'accusa pu- bliquement de l'avoir trompée Il parlait encore quand Cléomène et Dion entrèrent dans la grande salle du jugement et lui présentèrent la réponse scellée de l'oracle de Delphes. — Brisez ce cachet, dit Léonte en faisant remettre le pli au chef des juges devant lesquels, noble et ré- signée, se tenait debout la reine qu'il avait tant aimée. Qu'on lise ce que dit Apollon ! Or, l'oracle s'exprimait ainsi. " Hermione est innocente ; Polixène, exempt de tout blâme ; Oamillo, un sujet fidèle, et Léonte, un tyran jaloux. Le roi mourra sans héritier, si celui qui est perdu n'est pas retrouvé." — Mensonges que tout cela ! s'écria le monarque irrité. Ce sont les amis de la reine qui ont fabriqué cette prétendue révélation des dieux ! Qu'on pro- cède au jugement ! A ce moment, un messager se présenta tout effaré, et annonça au roi que le jeune prince Mamillus, en apprenant que la reine, sa mère, courait le danger d'être condamnée à mort, avait expiré soudaine- ment, dans un accès de honte et de désespoir. Un cri déchirant s'échappa de la poitrine d'Her- mione. 202 PERDITA. La pauvre mère s'affaissa, haletante, dans les bras de ses dames d'honneur, qui l'emportèrent hors de la salle, et Léonte s'était â peine remis du choc de cette terrible scène, que Paulina reparut sur le seuil, pâle et échevelée, et s'écria d'une yoix vibrante : — La reine est morte, messieurs ! Plus de fils ! plus d'épouse ! Le cœur de Léonte se brisa au choc de ces deux trépas : — Ce sont les dieux qui me châtient, dit-il en gé- missant. Je reconnais trop tard que mon Her- mione était innocente, et que l'oracle avait raison, car mon pauvre Mamillus n'est plus et j'ai tué, sans doute, ma propre fille ! Misérable que je suis ! je donnerais mon royaume pour retrouver ma fille per- due par ma faute ! Et, depuis ce jour, et pendant de longues années, le roi de Sicile vécut dans le repentir et les remords. Cependant, le vaisseau sur lequel s'était embarqué Antigonus avec l'enfant d'Hermione avait été jeté par une tempête sur les côtes de la Bohême, où nous savons que régnait le bon roi Polixène. Aussitôt qu'il avait pu débarquer, le cruel seigneur sicilien avait emporté dans les bois l'innocente créature qu'il devait, laisser mourir, et l'y avait abandonnée. Mais il ne revit jamais Léonte, ni la Sicile. Comme il retournait à son navire, il fut attaqué et mis en pièces par un ours ; juste châtiment de son abominable complicité avec le roi, son maître. L'enfant était couverte de joyaux et revêtue dérobes d'une richesse toute royale, car Hermione l'avait parée PEBDITA. 203 comme une châsse avant de la confier à la courageuse Paulina et de la faire paraître devant son père. En la perdant dans les bois, Antigonus lui avait attaché au manteau un papier portant le nom significatif de Perdita. Ce fut un berger qui trouva la pauvre petite aban- donnée. Le brave homme la porta à sa femme, qui, aussi généreuse que lui, lui prodigua des soins tout maternels. Mais la pauvreté, cette grande tentatrice, poussa le père adoptif de la royale enfant à faire argent des bijoux trouves sur elle, et, pour que l'on ne pût savoir d'où la richesse lui était venue si soudainement, il quitta sa cabane et s'en alla, dans une autre partie de la Bohême, où il acheta de nombreux troupeaux et devint bientôt un des bergers les plus opulents. Là, il éleva Perdita comme si elle eût été sa propre fille, et ne lui laissa jamais soupçonner qu'elle eût un autre père que lui. Les années se passèrent et Perdita devint une su- perbe jeune fille. Bien qu'elle n'eût reçu d'autre édu- cation que celle des enfants de bergers, elle avait hérité de tant de grâce naturelle et de tant de dignité, qu'il semblait qu'elle n'eût jamais quitté la cour de Sicile. Un jour, le jeune prince Florizel, fils unique du roi Polixène, vint à passer au cours d'une partie de chasse, près de la demeure du riche berger. Tout à coup apparut Perdita, dans tout l'éclat de sa beauté, de sa modestie, de sa démarche digne d'une reine. Florizel fut touché au cœur, et devint éperdûment épris de cette perle des prairies. Sous le nom de Do- 204 PERD1TA. riclès et les vêtements d'un simple citoyen de la capi- tale, il s'introduisit dans la demeure du vieil éleveur de bestiaux, s'y fit agréer comme visiteur assidu, et s'absenta, dès lors, si souvent de la cour de Polixène, que celui-ci le fit épier et découvrit son amour pour Perdita. Sans perdre de temps, le roi, accompagné de Oa- millo, le même qui l'avait préservé de la fureur de Léonte, se rendit, sous un déguisement, à la demeure du berger, où se célébrait, ce jour-là, la fête annuelle de la tonte des moutons. En pareille occurrence, tout étranger est le bienvenu, en Bohême. Les deux visiteurs furent donc accueillis comme des amis. Partout régnaient la gaîté et le joyeux laisser-aller qui donnent tant de charme aux fêtes villageoises. De nombreuses tables étalaient aux regards éblouis leurs nappes d'une éclatante blancheur, et tout indi- quait que dans la cuisine se préparait un abondant et succulent festin. Sur la pelouse qui étendait son tapis vert devant l'hospitalière demeure, dansaient de jolis couples de jeunes garçons et de jeunes filles, tandis que nombre de jeunes gens achetaient à un marchand ambulant, debout près de la porte, qui des rubans mul- ticolores, qui des gants et autres ainquets pour leurs belles. Etrangers à tout ce mouvement et à tous ces plaisirs, Elorizel et Perdita, retirés dans un coin bien paisible, conversaient comme deux amoureux qui, en dehors d'eux-mêmes, ne se doutent pas que le monde existe. Le roi s'était si bien transformé, qu'il put, sans ex- PERDITA. 205 citer leurs soupçons, se tenir assez près d'eux pour ne pas perdre un mot de leur intéressant dialogue. Le language simple, mais élégant, de Perdita le frappa de surprise : — Voilà bien, dit-il à voix basse à Camillo, la plus jolie et la plus distinguée petite paysanne que j'aie ja- mais yue. Tout ce qu'elle dit et tout ce qu'elle fait semble beaucoup au-dessus de sa condition. — C'est vrai, répondit en riant Camillo, on dirait la reine de la crème et du lait caillé. — Mon bon ami, dit alors Polixène au berger, quel est donc ce joli garçon qui cause avec votre fille ? — On l'appelle Doriclès, répliqua le vieillard. Il prétend qu'il aime ma fille et, à vrai dire, je serais bien embarrassé de dire lequel des deux est le plus épris de l'autre. Si Doriclès peut faire la conquête de Perdita, elle lui apportera une dot à laquelle il ne songe guère. Le bonhomme faisait allusion aux bijoux qui avaient servi à bâtir sa propre fortune et qu'il avait rachetés et conservés depuis avec soin. — Dites donc, jeune homme, fit le roi en s'adressant au faux Doriclès, m'est avis que vous avez au cœur un autre appétit que celui de vos compagnons. Quand j'étais jeune, je n'oubliais jamais de combler ma belle de présents. Mais vous, vous n'avez pas acheté à la vôtre la plus insignifiante fanfreluche. — Mon vieux monsieur, repartit Florizel, qui ne se doutait pas qu'il parlât à son auguste père, Perdita n'attend de moi que les trésors de mon amour. Perdita, laisse-moi te dire combien je t'adore, devant 206 PERDITA. ce vieillard qui, lui aussi, paraît-il, a su ce que c'est que d'aimer ! Et le jeune prince se lança dans de brûlantes pro- testations de tendresse qu'il termina par cette excla- mation intempestive : — Je prends à témoin ce vénérable patriarche de la solennelle promesse que je fais ici de t' épouser ! Vieillard, ajouta-t-il en s'adressant à Polixène, prenez bonne note de ce contrat ! — Jeune fou, s'écria Polixène hors de lui, je suis ton père et ton roi ! Quelle audace est donc la tienne te t'engager ainsi à une fille de basse extraction, à une bambine de berger ? Quant à toi, porteuse de houlette, si tu reçois encore ici mon fils, je vous ferai pendre, toi, et ton paysan de père ! Suivez-moi, Florizel ! Et il s'éloigna furieux, accompagné du jeune prince tout confus et de Camillo tout désolé. — L'insolent! dit Perdita dont le sang royal sembla se révolter sous les insultes qu'elle yenait d'entendre. Nous voilà tous bien abattus ; mais qu'il ne croie pas que j'aie eu peur. Je ne sais ce qui m'a retenue de lui dire que le soleil qui brille sur son palais, brille aussi sur notre cottage. Enfin ! . . . ajouta-t-elle en soupirant, j'ai fait un beau rêve ; mais il est fini, bien fini ! Allons traire nos brebis, et n'y pensons plus ! Mais le bon Gamillo allait y penser pour elle. La douceur, l'esprit, la modestie de Perdita l'avaient charmé. Il craignait aussi que le prince Florizel ne consultât plutôt son cœur de jeune homme que sa conscience de fils. Il résolut, en conséquence, de PERDITA. 207 chercher et de trouver un moyen d'être utile aux deux aimables enfants que la fatalité de leur naissance menaçait de séparer pour toujours. Il savait depuis longtemps que Léonte, le roi de Sicile, se repentait amèrement de sa cruauté envers Hermione et envers sa fille, et il lui tardait de revoir son ancien maître et sa patrie. Il proposa donc à Florizel et à Perdita de l'accom- pagner à la cour de Sicile : — Je vous réponds de la protection du roi Léonte, leur dit-il, et je me charge d'obtenir pour vous, par la suite, le pardon de Polixène et son consentement à votre mariage. Les deux jeunes gens acceptèrent avec allégresse, et, un beau jour, accompagnés du vieux berger, ils parti- rent pour la Sicile avec Camillo. Le voyage se fit sans encombre, et Léonte fit, en effet, à ses visiteurs un accueil des plus gracieux. Mais il se montra tout particulièrement affable avec Perdita, que Florizel lui avait présentée comme sa fiancée. La ressemblance était si frappante entre la jeune fille et Hermione que Léonte sentit se raviver tout son chagrin : — Ma fille, disait-il, que j'ai si cruellement sacrifiée à mon injuste fureur, aurait le même âge et la même beauté. Et, du plus, mon cher Florizel, j'ai perdu l'amitié de votre brave et excellent père, que je serais profondément désolé de ne pas revoir avant de mourir. Cette douleur du roi fit grande impression sur le berger. En entendant Léonte parler de la fille qu'il 208 PERDITA. avait perdue, le vieillard se prit à comparer la date de cette perte avec celle de sa propre rencontre avec Per- dita, couverte de bijoux précieux et de vêtements in- diquant la haute naissance de cet enfant-trouvé. Il fit part de toutes ces circonstances à Florizel et à Camille II leur parla de la mort d'Antigonus, qu'il avait vu dévorer par un ours, et leur montra les parures et le riche manteau qu'il avait apportés avec lui de Bohême. La vaillante Pauline, femme d'Antigonus, fut appe- lée et reconnut, sans hésiter, les vêtements que por- tait la fille d'Hermione le jour de sa disparition. Elle constata l'identité de l'écriture de son mari avec celle du billet attaché au manteau de Perdita, et celle du diamant placé par ïïermione elle-même au cou de son enfant. Et la noble femme pleura de joie en voyant si mira- culeusement retrouvée la fille de l'infortunée reine ; mais elle versa, en même temps, des larmes arriéres sur la mort tragique de son mari, si peu digne qu'il fût, cependant, de ces regrets. — Oh ! ta pauvre mère ! ta pauvre mère ! s'écria Léonte, quand il embrassa Perdita comme sa fille. Ce fut tout ce que put dire le malheureux roi, que le souvenir de sa barbarie envers Hermione hantait douloureusement, alors même qu'il pressait tendre- ment son enfant sur son cœur. — Sire, dit tout à coup Paulina, j'ai dans ma de- meure une statue de la reine, que vient de ciseler et de peindre l'illustre maître italien, Julio Eomano. S'il plaisait à Votre Majesté de la venir voir, vous la PEBD1TA. 209 trouveriez si ressemblante, que vous la prendriez, pour ainsi dire, pour la douce Hermione en personne. — Allons tous la contempler, s'écria le roi, à la grande joie de Perdita, à qui il tardait de voir combien belle était celle qui lui avait donné le jour. Quand tous furent réunis dans la pièce où se trou- vait la statue, Paulina donna l'ordre de tirer le rideau qui cachait à tous les regards le chef-d'œuvre de Julio Eomano. Un cri d'admiration, mêlé de douleur, s'échappa des lèvres du roi. Puis, il resta immobile et silencieux, comme si l'étonnement lui eût paralysé les membres et la langue. — Votre silence, sire, dit Paulina, me prouve que je n'ai point exagéré le mérite du grand artiste ita- lien. — En effet, put enfin dire Léonte ; c'est bien là sa pose majestueuse et candide, alors que je lui faisais ma cour. Cependant, Paulina, Hermione n'était pas aussi âgée que la fait cette statue. — C'est une raison de plus, pour admirer l'œuvre de Romano, sire. Il a donné à la reine l'air qu'elle au- rait aujourd'hui, si elle vivait encore. Mais je vais fermer le rideau. Vous finiriez par croire qu'elle va s'approcher de vous et vous parler ! — Non, Paulina, je vous en supplie ! Oh ! je vou- drais être mort ! Ne croirait-on pas qu'elle respire, et qu'il y a dans son regard tout le mouvement de la vie ? — Votre émotion vous égare, sire ; je vais la voiler de nouveau à vos yeux. 14 210 PERDITA. — Par pitié ! Paulina, laissez-moi me tromper ainsi pendant vingt ans. Oh ! oui, je crois ayoir senti son souffle. Merveilleux ciseau que celui qui peut sculpter l'haleine des mortels î Qu'on me raille, si l'on veut ; il faut que je l'embrasse ! — Prenez garde! sire; le vermillon que l'artiste a placé sur les lèvres est encore tout frais. Fermerai-je le rideau ? — Non, pas avant vingt ans ! Je veux que le temps de mon admiration pour ce chef-d'œuvre égale celui qui me sépare aujourd'hui de mon crime ! — Et moi, s'écria Perdita qui s'était jetée à genoux devant l'admirable statue, je voudrais rester aussi long- temps aux pieds de ma mère bien -aimée! — Laissez-moi tirer ce rideau, insista Paulina, ou préparez-vous à de nouveaux émerveillements. Je pourrais, si je le voulais, donner, en effet, le mouve- ment à cette statue, la faire descendre de son piédestal et lui commander de vous prendre par la main. Mais vous m'accuseriez de sorcellerie ! — Paulina, ordonna Léonte, étonné d'un pareil lan- gage, fais ce que tu viens de dire. Fais-la même par- ler. Je suis prêt à tout voir et à tout entendre. Alors, sur un signe de Paulina, sortirent de derrière une tapisserie de lentes et solennelles harmonies, et tout à coup, à la stupéfaction des spectateurs de cette scène étrange, la statue descendit de son piédestal, se dirigea majestueusement vers le roi, lui enlaça tendre- ment le cou de ses bras flexibles, et commença à par- ler, appelant sur son époux et sur sa Perdita, si heu- reusement retrouvée, toutes les bénédictions des dieux. PERDITA. 211 Hermione était bien là, vivante, et toujours pleine de grâce et d'amour pour les siens. Paulina, pour la soustraire, vingt ans auparavant, aux rages insensées du roi, l'avait fait passer pour morte. Depuis lors, les deux amies avaient vécu en- semble, et, malgré le repentir de Léonte, Hermione n'avait jamais voulu le revoir, parcequ'elle le croyait le meurtrier de l'innocente enfant qu'il lui avait si bru- talement ravie. Il est plus facile, on le conçoit, d'imaginer la joie de Léonte que de la dépeindre. Elorizel, le vieux berger, Camillo et Paulina furent tour à tour l'objet de ses félicitations et de sa grati- tude royale pour la part que chacun d'eux avait prise à d'aussi heureux événements. Et, comme s'il ne devait rien manquer à tant de bonheur, le roi Polixène, qui s'était mis à la poursuite de son fils et de Camillo, arriva sur ces entrefaites, pardonna tout et consentit avec empressement, cette fois, à faire de la "porteuse de houlette," la princesse- héritière de la couronne de Sicile. Ainsi furent récompensées la vertu et la longanimité de l'innocente Hermione, qui, pendant de longues années, jouit en paix de l'amour de son Léonte et de sa Perdita. Après avoir été si longtemps la plus malheureuse des reines, elle fut, de nouveau, la plus heureuse des épouses et des mères ! KOSALINDE. (As You Like It.) Au temps où la France était divisée en provinces, ou duchés, régnait sur l'un de ces territoires l'usurpa- teur Frédéric, qui avait déposé et banni son frère aîné. Celui-ci s'était retiré dans la forêt des Ardennes, et là, menait avec quelques fidèles compagnons de son exil une existence si paisible et si exempte de soucis, qu'elle avait fini par lui paraître plus agréable que la vie pompeuse, mais toujours troublée, de la cour. Semblable au célèbre Eobin Hood d'Angleterre, dans sa forêt de Sherwood, il vivait, comme les heu- reux de l'âge d'or, du produit de sa chasse et de l'eau limpide des ruisseaux. Mollement étendue à l'ombre épaisse des arbres sé- culaires, la troupe joyeuse surveillait, pendant l'été, les gracieux ébats des biches et des faons, qu'elle appe- lait les citoyens naturels de ces bois immenses, regret- tant que les nécessités de la vie l'obligeassent à tuer, de temps à autre, quelqu'une de ces gracieuses bêtes à la robe si élégamment tachetée, de fauve. Et quand les longues et tristes journées de l'hiver venaient rappeler plus rudement au duc les splendeurs et le confort qu'il avait perdus, loin de témoigner ROSALINDE. 213 aucune aigreur contre la mauvaise fortune, il ayait coutume de dire : — Ces bises glacées sont des conseillers qui ne savent ni natter ni mentir. Ils m'empêchent d'oublier à quoi m'a réduit la perversité humaine, et, bien que ces froids piquants me pénètrent jusqu'aux moelles, je les pré- fère aux cruelles morsures de la méchanceté et de l'in- gratitude. L'homme ne parle guère qu'avec amer- tume de l'adversité, et cependant, le sage en peut extraire d'utiles enseignements, tout comme les méde- cins tirent, de la tête venimeuse du crapaud qu'ils méprisent, de précieux remèdes pour leurs malades. Ainsi parlait l'excellent vieillard. Sa douce et vivi- fiante philosophie consolait ses jeunes compagnons, à qui il apprenait à trouver, loin des vanités de la vie sociale, une voix dans les grands arbres, des livres dans les ruisseaux babillards, des sermons dans les pierres, le beau et le bien partout. Célia, la fille de Frédéric, avait gardé auprès d'elle la belle Eosalinde, fille unique de l'exilé. Elle faisait tout ce qui était en son pouvoir pour réparer, à l'égard de cette charmante enfant, les torts de son père envers le duc légitime, et pour la consoler dans ses accès de tristesse ou de mélancolie. Un jour que les deux cousines devisaient gaîment ensemble, un messager vint les prévenir qu'un assaut devant avoir lieu entre deux lutteurs sur la place pu- blique qui avoisinait le palais, Frédéric les invitait à y assister. Célia, trop heureuse de procurer à Eosalinde quelque divertissement, se rendit avec elle à l'endroit désigné. 214 ROSALINDE. En ce temps-là, les exercices de la lutte, abandonnés aujourd'hui aux hercules forains, étaient le divertisse- ment favori des princes, qui s'y livraient sous les yeux des princesses et des dames de la cour. Cette fois, l'issue de la joute paraissait devoir être tragique. L'un des deux combattants était un athlète très expérimenté dans son art qui, en maint combat singulier de ce genre, avait tué son adversaire. L'autre était un tout jeune homme, qui semblait fort novice et devait inévitablement succomber sous les terribles coups qu'il ne manquerait pas de recevoir. — Je regrette, dit Frédéric aux jeunes filles, dès qu'il les aperçut, de vous avoir fait dire de venir ici. Ces deux lutteurs sont de force si inégale, que je vous serais reconnaissant de prier le plus jeune de renoncer à une rencontre qui ne peut que mal finir pour lui. Allez lui parler, enfants, et voyez si vous ne pourriez pas ébranler sa résolution. Cette mission toute, d'humanité sourit aux deux princesses. Célia essaya la première le pouvoir de son éloquence, mais en vain. Et quand ce fut le tour de Bosalinde, elle parla avec tant de sentiment et d'éloquence des suites funestes d'un pareil engagement, que le jeune homme, surex- cité, sans doute, par l'éclat des beaux yeux de la sup- pliante, sentit se décupler son courage, et ne songea plus qu'à se distinguer et à vaincre : — Je suis désolé, dit-il en sinclinant avec toute la grâce et la modestie d'une jouvencelle, de refuser quoi que ce soit à d'aussi généreuses personnes ; mais sou- ROSALWDE. 215 tenez-moi de vos regards et de vos bons souhaits. Si je suis vaincu, je serai puni, par ma honte, d'avoir été si peu galant. Si je suis tué, sachez, par avance, nobles damoiselles, que la mort, pour moi, sera la bienvenue. Je ne ferai tort, en mourant, ni à mes amis, car je n'en ai pas, ni au monde que je quitterai, car je n'y possède rien ; et la pauvre petite place que j'y occupe sera mieux remplie quand je l'aurai cédée à un autre ! Devant tant de résolution et de mélancolique philosophie, les jeunes filles ne purent que se taire, et le combat commença. Célia fit des vœux pour que le courageux étranger sortît de l'épreuve sain et sauf. Mais Rosalinde alla plus loin dans ses désirs. Avec son instinct de deshéritée, elle avait deviné dans ce jeune homme si résigné à mourir, un com- pagnon d'infortune, et la pitié chez elle se mêla telle- ment à un sentiment de confraternité et de mysté- rieuse sympathie, qu'on peut dire, sans se tromper, qu'elle l'aima dès la première apparence du danger. Mais lui, il fit des merveilles de force et de courage. L'hercule fut vaincu, et si maltraité qu'il pouvait à peine parler et se mouvoir. Surpris, en même temps que charmé d'un dénoue- ment aussi inattendu, Frédéric voulut savoir le nom du jeune palestrite, se promettant bien déjà de l'at- tacher à sa cour. — Mon nom est Orlando, répondit le vainqueur, et je suis le plus jeune fils de feu le chevalier Roland de Boys. 216 ROSALINDE. — Roland de Boys ! s'écria l'usurpateur, l'ami le plus dévoué du duc, mon frère ! J'aurais préféré, brave comme tu l'es, que tu fusses le fils d'un tout autre homme ! Et, lui tournant le dos, il quitta la place de fort mauvaise humeur. Il en fut tout autrement pour Rosalinde. — Quel bonheur, dit-elle à Oélia, que ce vaillant lutteur soit le fils de l'un des plus dévoués amis de mon malheureux père ! Oh ! si je l'avais su avant le combat, c'est avec larmes que je l'eusse supplié de ne pas risquer son existence ! Vois comme la brusque disparition de ton père l'a chagriné. N'irons-nous pas le consoler un peu ? — Certes ! répondit la fille de Frédéric. — Brave jeune homme, dit Rosalinde quand elles eurent rejoint Orlando, combien je me sens malheu- reuse d'être moi-même aux prises avec l'adversité ! J'aurais désiré faire au fils du chevalier Roland de Boys un présent digne de lui ; mais je ne possède que ce collier d'or. Acceptez-le, je vous en prie, et por- tez-le pour me faire plaisir. Célia ne put s'empêcher de trouver que son amie était bien prompte à s'enthousiasmer : — Serait-il possible, lui dit-elle quand elles furent seules, que tu aimasses déjà ce jeune homme ? — Le duc, mon père, répondit doucement Rosalinde, aimait le sien tendrement. — La belle raison ! riposta Célia. Alors, je devrais le haïr, moi, car mon père haïssait le sien cordiale- ment. Et cependant, je ne le hais point. HOSALINDE. 217 — Je ne puis tolérer de pareils discours ! dit tout à coup Frédéric qui entrait en ce moment dans la chambre où se trouvaient les jeunes filles, et qui avait tout entendu. Aujourd'hui même, Rosalinde quittera ce palais et ira rejoindre son père en exil. — Oh ! père, s'écria Célia, vous ne voudrez pas me priver ainsi de ma compagne d'enfance ! — Je n'ai toléré ici sa présence que pour l'amour de toi, répondit Frédéric. — Oui ; mais j'étais trop jeune alors pour apprécier son excellent cœur. Aujourd'hui que je la connais comme je me connais moi-même, après tant d'années d'une existence où nous avons tout mis en commun, nos études, nos jeux et nos prières, je sens que je ne pourrais plus vivre sans elle. — Vous êtes une sotte ! Célia, cria Frédéric, furieux de cette résistance à ses ordres. Vous ne voyez même pas que cette fille vous fait tort auprès de mon peuple par sa prétendue résignation, par sa douceur et son silence adroitement calculés pour exciter la sympathie et la pitié. Pas un mot de plus en sa faveur ! ajouta-t- il, lorsqu'il vit que Célia allait le supplier à nou- veau. Elle partira ; ma décision est irrévocable ! — Je l'accompagnerai donc dans son exil, se dit la généreuse Célia. Dès que Frédéric les eut quittées, les deux amies concertèrent un plan d'évasion pour la nuit même, et décidèrent d'aller retrouver le vieux duc dans la forêt des Ardennes. Mais, elles réfléchirent que c'était une entreprise bien hasardeuse pour des jeunes filles de leur qualité. 218 ROSALINDE. Et non-seulement elles quittèrent leurs riches atours, mais Kosalinde, dont la taille était plus élevée et l'apparence plus robuste, résolut de se déguiser en campagnard et de se faire passer, sous le nom de Ganyrnède, pour le frère de Célia, qui s'appellerait désormais Aliéna. La nuit venue, et leur escarcelle bien garnie, elles se mirent en route pour la lointaine forêt, qui s'é- tendait bien au-delà des frontières du duché de Frédéric. Avec son costume d'homme, Kosalinde-Ganymède semblait avoir revêtu l'aplomb et le courage du sexe fort. Prenant au sérieux son rôle de frère, elle se montra pleine de bonne humeur et d'attentions déli- cates, afin de faire paraître moins rudes à sa com- pagne les fatigues de la route. Mais, une fois dans la vaste forêt, nos voyageurs ne trouvèrent plus d'auberges pour s'y restaurer et y reposer leurs membres brisés par une longue marche. Alors, en dépit qu'il en eût, Ganyrnède sentit sa gaîté s'évanouir. Il ne trouvait plus la force de de- viser de choses charmantes et de chanter d'alertes chansons : — Ma pauvre Aliéna, dit-il enfin, je suis si exténué qu'il me semble que je fais affront à mon extérieur d'homme, et que je vais pleurer comme une simple femme. — Et moi, je ne puis aller plus loin, soupira Aliéna. — Allons, petite sœur, repartit Ganymède, en fai- sant sur lui-même un effort surhumain, encore un peu ROSALINDE. 219 de courage. La fin de notre dur pèlerinage ne peut être bien éloignée, et nous ne tarderons pas à retrouver mon père. C'était là pure fanfaronnade, car ils ne savaient, ni l'un ni l'autre, en quelle partie de la forêt des Ardennes se trouvait le duc, et rien ne prouvait qu'ils ne s'égareraient pas dans cette ombreuse, mais immense solitude, au grand danger d'y périr de faim, bien que leurs escarcelles fussent pleines d'or et de bijoux pré- cieux. Heureusement, comme ils se lamentaient, tristement assis sur un banc de gazon, vint à passer un paysan. — Berger, lui dit Ganymède, à qui la hardiesse re- vint tout à coup, conduis-nous où ma jeune sœur et moi nous pourrons nous reposer et prendre quelque nourriture, et tu seras récompense royalement de ta peine. — Je ne suis que le serviteur d'un berger, répondit le passant, et, comme mon maître va vendre sa maison, vous y trouverez sans doute pauvre chère. Mais, si vous voulez vous contenter de ce qu'il y aura, soyez les bienvenus ; je vais vous montrer le chemin. Arrivés à la maison du berger, Ganymède et Amélia la lui achetèrent ainsi que ses troupeaux, et gardèrent pour leur propre service l'homme qui les avait si pro- videntiellement sauvés. Efc, se voyant dès lors abon- damment pourvus de toutes les nécessités de la vie, ils résolurent d'attendre patiemment que quelque heureux hasard leur apprît où était le vieux duc. Ils s'habituèrent si bien à leur nouveau genre d'exis- tence, qu'ils en vinrent à se persuader qu'ils étaient 220 ROSALINDE. réellement berger et bergère. Mais sous la bure qui recouvrait Ganymède, battait toujours le cœur de la tendre Rosalinde, et elle regrettait souvent que le brave Orlando fût si loin, si loin d'elle, quand elle eût pu vivre heureuse avec lui sous l'humble chaume de la maisonnette qui l'abritait, elle et sa chère Aliéna. Or, à ce moment même, Orlando, lui aussi, se trou- vait dans la forêt des Ardennes, plus avancé même que nos deux voyageurs, car il y avait rencontré le vieux duc. Voici comment. Le chevalier Roland de Boys avait, en mourant, confié à son fils aîné, Oliver; l'éducation et le bien-être du jeune Orlando. Mais la bonne mine, l'esprit natu- rel et les éminentes qualités de cœur de cet enfant n'a- vaient pas tardé à remplir de jalousie le cœur de ce Caïn, qui, pour se débarasser de son Abel, lui avait persuadé de défier en combat singulier l'hercule que nous l'avons vu vaincre plus haut. A la nouvelle de ce triomphe inattendu, Oliver en- tra dans des transports de fureur. — Il faut que cet enfant de malheur disparaisse, coûte que coûte ! s'écria-t-il alors qu'il se croyait seul. Je le ferai brûler vif pendant son sommeil ! Mais ce propos sauvage avait été entendu d'un vieux serviteur de sa famille, nommé Adam, qui adorait Orlando, parceque, disait-il, il retrouvait dans ce noble jeune homme toutes les qualités du chevalier Roland. — mon gentil et doux maître, s'écria le bon vieillard, quand il aperçut Orlando revenant du palais de Frédéric, ô portrait vivant d'un père vénéré, pourquoi ROSALWDE. 221 faut-il que vous soyez si aimable, si fort, si vaillant, et que vous ayez vaincu ce fameux lutteur ? La renom- mée de vos exploits a eu grand tort de vous précéder ici ! — Que veux-tu dire, mon brave serviteur ? inter- rompit Orlando. — Que vous êtes un homme mort, si vous retournez sous le même toit que votre frère ! Il a juré de se venger de votre gloire, en mettant lui-même le feu à votre lit pendant votre sommeil. — Tu calomnies Oliver, vieillard ! exclama le jeune athlète. — Plût au ciel qu'il en fût ainsi ; mais je l'ai en- tendu, de mes propres oreilles, faire l'affreux serment de vous brûler vif ! Croyez-moi, fuyez au plus vite ! J'ai là cinq cents couronnes, ajouta le généreux vieillard, le fruit de mes économies du vivant de votre père. Prenez-les ! Je les conservais pour le temps où mes pauvres vieilles jambes me refuseraient leur ser- vice ; mais Celui qui donne leur pâture aux corbeaux se chargera de ma vieillesse ! — Je ne puis accepter un pareil sacrifice, dit Orlando tout ému. — Sacrifice ! répliqua Adam ; mais c'est moi qui serai votre obligé, mon bien-aimé maître, car je vous suivrai partout et vous me nourrirez. Je n'ai plus la vigueur de mes vingt ans ; mais je puis vous servir encore et vous protéger, au besoin. — Excellent vieillard ! s'écria Orlando, tu es bien le plus admirable type des serviteurs du bon vieux temps. J'accepte donc ton dévouement, si peu en harmonie 222 ROSALINDE. avec l'égoïsme de notre époque. Allons ensemble droit devant nous, et la Providence trouvera bien le moyen de me mettre à même de te récompenser un jour. La Providence, en effet, les conduisit à la forêt des Ardehnes. Mais là, ils tombèrent bientôt dans la même dé' tresse dont Granymède et Aliéna avaient failli être les victimes. Perdus, mourant de faim et de fatigue, ils mar- chèrent sans relâche jusqu'à ce qu'enfin le pauvre Adam, épuisé, se laissa tomber sur la route et pria son jeune maître de l'y laisser mourir. Orlando, malgré sa faiblesse, le saisit dans ses bras, le porta à l'ombre d'un chêne, le déposa tendrement sur le gazon, et après l'avoir réconforté par quelques mots de chaude amitié, le quitta pour aller chercher quelque nourriture. Sa bonne étoile l'amena précisément à l'endroit où le duc exilé prenait son repas avec ses fidèles che- valiers, n'ayant pour tout trône que la mousse de la forêt, et d'autre dais ducal que le dôme agreste des grands arbres. — Arrêtez ! leur cria tout à coup Orlando, affolé par la faim et la soif, une bouchée de plus, et vous êtes morts ! Et il se précipitait déjà l'épée à la main, quand le duc lui demanda froidement quel démon le poussait ainsi à se conduire en homme mal élevé. — Le démon de la faim ! répliqua Orlando, sou- dainement calmé par tant de sang-froid. — Point n'est besoin, continua le duc, de vous dé- ROSALINDE. 223 guiser pour cela en brigand. Prenez place avec nous, et mangez. — Pardonnez-moi, dit Orlando, tout honteux de son emportement, et étonné de paroles si courtoises, je me croyais ici en plein pays sauvage. De là, ma rude et inconvenante apostrophe. Mais, qui que vous soyez, vous qui, dans ce lieu désert, à l'ombre de ces hêtres mélancoliques, semblez oublier la sournoise fuite des heures, si vous avez jamais vu des jours plus fortunés, si jamais les cloches saintes vous appelèrent au temple, si jamais homme généreux vous fit asseoir à son ban- quet, si vous essuyâtes jamais un pleur roulant sur vos joues attristées, si vous savez, enfin, ce que c'est que d'exciter la pitié ou de la ressentir, laissez- vous tou- cher en ce moment et montrez-vous humains et gra- cieux envers un infortuné ! — Qu'il soit fait ainsi que tu le désires, jeune homme, dit le duc, car nous sommes tout ce que tu viens de dire et nous avons, comme toi, senti sur nos épaules la lourde main de l'infortune. — Ce n'est pas pour moi, reprit le fils du chevalier Roland, que je plaide avec tant de chaleur. J'ai lais- sé, non loin d'ici, mourant de faim et de fatigue, un vieillard qui n'a pas hésité à me suivre de son pas tremblant. Tant qu'il n'aura pas apaisé son appétit, je ne toucherai à aucun des mets que vous m'offrez si généreusement. — Va le chercher, mon enfant, dit le duc avec bon- té, nous suspendrons notre repas jusqu'à ton retour. Orlando partit avec la légèreté d'une biche qui a* trouvé pour son faon quelque délicate nourriture, et 224 ROSALINDE. reparut bientôt, portant dans ses bras nerveux le vé- nérable serviteur. — Dépose ton précieux fardeau, lui dit le duc, et soyez tous deux les bienvenus. Ce fut à qui donnerait au brave Adam ce qu'il dési- rait. On le traita si bien, que la joie et l'espérance revinrent au cœur du vieillard, avec des forces et une santé toutes nouvelles. Quand le duc apprit plus tard qu' Orlando était le fils de son fidèle Koland, son affection pour le jeune homme et pour son vieux serviteur ne firent que s'ac- croître, et il voulut qu'ils fissent désormais partie de sa cour d'exilé. Ganymède et Aliéna ne furent pas peu étonnés un jour, quand ils aperçurent, au cours d'une excursion dans la forêt que plusieurs arbres portaient gravés sur leur écorce ou suspendus à leurs branches le nom de Kosalinde et des sonnets en son honneur. Et comme ils s'émerveillaient entre eux d'une aussi bizarre occurence, voilà qu'ils aperçurent Orlando et le reconnurent aussitôt au collier d'or, présent de Ko- salinde, qu'il portait à son cou. — Je voudrais bien savoir, dit Ganymède en adres- sant assez brusquement la parole au fils de Roland, quel est le jeune fou qui s'en va à travers notre forêt, gâtant nos arbres où il grave le nom d'une certaine Ro- salinde, sans plus de pitié, d'ailleurs, pour nos aubépines et nos clématites, auxquelles il suspend force sonnets et él égies. Si je le rencontrais, je lui donnerais un conseil qui le guérirait vite de sa ridicule passion. — J'attends donc ce conseil, répliqua Orlando, qui ROSALINDE. 225 ne put s'empêcher de trouver à son hardi interlocuteur quelque frappante ressemblance avec l'objet de son amour. Je suis le jeune fou dont vous me faites l'honneur de vous plaindre. — Vraiment ! dit Ganymède. Eh bien, mon avis est que vous veniez chaque jour dans la maisonnette où je vis avec ma sœur Aliéna. Là je ferai semblant d'être Bosalinde, et vous me ferez la cour comme vous la lui feriez à elle-même. Je vous donnerai alors un échantillon des fantaisies qui passent par la tête des belles dames, et si vous n'êtes pas guéri en moins d'une semaine, c'est que vous y mettrez de la mauvaise vo- lonté. — Singulier remède ! fit Orlando ; j'en essayerai ce- pendant. Et chaque jour, en effet, il visita Ganymède et Aliéna, au grand amusement de celle-ci, qui se diver- tissait fort d'entendre toutes les délicieuses niaiseries que se débitaient les deux jeunes hommes. Gany- mède ne se sentait pas moins joyeux de se voir si réellement aimé sous le couvert de son nom d'emprunt. Mais Orlando ne se guérissait pas de ce qu'ils appelaient sa folle passion ; bien au contraire. Le moment vint cependant où Aliéna reprocha à son prétendu frère de n'avoir pas encore été voir le duc, car il savait, par Orlando, où le trouver maintenant. Ganymède convint de son tort, et, le lendemain, se présenta devant son père, qui fut loin de soupçonner qu'il avait devant les yeux sa bien-aimée Eosalinde : — Qui est-tu, jeune berger ? lui dit le vieux sei- gneur. 15 226 ROSALINDE. — Je suis d'aussi noble naissance que vous-même, répondit Ganymède. Le duc sourit de cette audacieuse répartie, mais n'en demanda pas davantage ce jour-là. Un matin qu'Orlando se rendait à la maisonnette de Ganymède, il aperçut au pied d'un arbre un dor- meur qu'un long serpent vert se préparait à enlacer de ses anneaux. A la vue du jeune homme, le hideux reptile abandonna la proie qu'il convoitait et disparut en rampant sous les broussailles. Orlando se félicitait déjà d'avoir préservé cet in- connu d'une mort certaine et s'approchait de lui pour le tirer de son sommeil, quand il vit briller à quelques pas de là les yeux d'une lionne qui, le museau à terre, et tapie comme une chatte aux aguets, n'attendait que le réveil de l'imprudent dormeur pour bondir sur lui et le dévorer. — Grand Dieu ! fit sourdement le fils de Eoland de Boys, c'est Oliver, mon frère, qui dort là ! Un moment, le souvenir de la cruauté d'Oliver le troubla et souleva dans son cœur une si violente colère, qu'il résolut de laisser à la merci de la lionne affamée l'homme qui avait médité de le faire brûler vif. Mais cette horrible pensée se fondit -bientôt sous les rayons de sa généreuse nature, et, tirant son épée, il se rua sur la lionne, et la perça de part en part, non sans qu'elle lui eût, toutefois, déchiré le bras droit de ses griffes puissantes. — Que la honte et le remords m'étouffent ! s'écria Oliver que les furieux rugissements de la brute blessée à mort avait fait bondir sur ses pieds. Est-ce bien ROSALINDE. 227 toi, Orlando, toi que j'ai si maltraité, qui me sauves la vie, alors que je te cherchais ici pour te tuer ! — C'est moi, dit Orlando ; et je te pardonne, Oliver. Les deux frères tombèrent dans les bras l'un de l'autre et s'embrassèrent avec effusion. —Frère, continua Orlando, je me sens trop épuisé pour me rendre chez un jeune berger que j'appelle en riant ma Rosalinde. Sois assez bon pour y aller toi- même et raconte-lui l'accident qui m'est arrivé. Oliver obéit et trouva Ganymède et Aliéna fort inquiets de n'avoir pas encore vu Orlando. — Je suis son frère, leur dit Oliver ; le frère qui l'a si indignement poursuivi de sa haine ; mais au- jourd'hui je donnerais pour lui la dernière goutte de mon sang, car il a versé le sien pour me sauver des griffes et des dents d'une lionne qui lui a mis le bras droit en lambeaux ! Ganymède poussa un cri de terreur et s'évanouit. — Ce n'est rien, dit-il à Oliver, qui le relevait avec attendrissement. Ditez à votre frère comme le jeune berger qui contrefait sa Eosalinde a su contrefaire aussi à ravir l'évanouissement d'une femme. — Vous êtes bel et bien tombé en pâmoison, jeune homme, répliqua Oliver en voyant la mortelle pâleur qui recouvrait encore les joues du prétendu berger. Mais en supposant que vous soyez si bon imitateur, vous feriez bien d'imiter un peu le courage des hommes. — Vous avez raison, fit Ganymède en souriant ; je crois qu'en réalité je ne suis qu'une faible femme ! 228 ROSALINDE. La visite d'Oliver fut longue ; si longue, en vérité, qu'Aliéna eut tout le temps d'apprendre à aimer d'amour ce frère coupable, maintenant si repentant et si éloquent à exprimer son repentir, qu'il en sem- blait tout transfiguré. De son côté, Oliver n'avait pu s'empêcher de s'éprendre de la belle Aliéna, dont la profonde sym- pathie pour sa soudaine et sincère conversion lui avait été droit au cœur. Quand il fut de retour auprès d'Orlando, et lui eut raconté l'évanouissement de Ganymède, il s'écria avec enthousiasme : — La sœur de ce jeune berger est une merveille de beauté et de bonté. Orlando, je veux l'épouser, vivre près d'elle comme un simple berger, et te laisser tous mes biens ! — Que ce mariage se fasse donc demain ! dit Orlan- do. J'y inviterai le duc et ses amis. Va de ce pas persuader ta bergère d'y donner son consentement. Le moment est favorable et tu la trouveras seule, car j'aperçois Ganymède qui vient de ce côté. Oliver partit, et Ganymède courut auprès d'Orlando. — Vous n'êtes pas si cruellement blessé que le disait votre frère, n'est-ce-pas ? s'écria le jeune berger, en- core pâle d'émotion et d'anxiété. — Non, mon ami, répondit le fils préféré du cheva- lier Eoland, et je donnerais le bras qui me reste intact pour pouvoir demain épouser ma chère Eosalinde, comme Oliver épousera son Aliéna ! — Qui vous en empêche ? répliqua Ganymède au grand étonnement d'Orlando. Je tiens d'un de mes ROSALINDE. 229 oncles, très versé dans les sciences occultes, le moyen de faire apparaître demain votre Eosalinde dans ma propre personne ; et si vous l'aimez comme vous le dites, elle ne demandera pas mieux que de vous épouser. — Ne te moque pas ainsi de ton ami, jeune berger ! exclama Orlando. Que t'ai-je donc fait pour que tu me prennes pour un insensé ? — Parez-vous néanmoins de vos plus riches vêtements, répliqua simplement Ganymède, et invitez à votre mariage le duc et ses amis. Eosalinde sera ici demain, à l'heure dite ! Et il laissa Orlando ne sachant que penser de cette singulière aventure. Le lendemain matin, Oliver, Aliéna et Orlando étaient en présence du duc et de ses fidèles compa- gnons et attendaient avec d'autant plus d'anxiété ce qu'il adviendrait de l'étonnante promesse du jeune berger, que le duc se refusait à croire que Eosalinde, sa fille, fût, en ce moment, dans la forêt des Ar- dennes. — Duc, dit Ganymède, qui parut tout à coup devant la noble assemblée, si je vous amenais tout à l'heure votre fille, consentiriez- vous à son mariage avec Or- lando ? — De grand cœur, répondit l'auguste exilé, même si j'avais des royaumes à lui donner en dot ! — Et vous, Orlando, continua le berger, l'épouseriez- vous, si je la conduisais en ces lieux ? — A l'instant ! s'écria le jeune homme avec feu ; même si j'étais roi de l'univers ! 230 EOSALINDE. Ganymède et Aliéna s'éloignèrent, mais pour repa- raître bientôt — et sans l'aide d'un magicien — sous leurs riches vêtements de princesses. — Père, bénissez-moi ! dit Eosalinde en pliant le genou devant le duc aussi stupéfait que les autres spec- tateurs de cette métamorphose, dont tout le mystère fut bientôt expliqué. Le double mariage venait à peine d'être célébré sous le vaste dôme de verdure, qu'un messager arriva, ap- portant au duc une étrange nouvelle. L'usurpateur, son frère, furieux de la disparition de sa fille Célia, s'était mis à la tête de son armée et avait envahi la forêt des Ardennes, où. il avait appris que chaque jour la cour du duc se grossissait de nou- veaux admirateurs de ses vertus et de sa résignation. Mais, au moment où Frédéric, roulant dans son cœur les plus atroces projets de vengeance, s'engageait sous les arceaux touffus de la forêt, un vénérable er- mite s'était tout à coup présenté devant lui, et l'avait si instamment prié de renoncer à ses criminels desseins, que le repentir s'était emparé de son cœur et l'avait transformé au point de le décider à rendre à son frère le duché qu'il lui avait ravi, et à passer le reste de sa vie dans un monastère. Son premier acte de réparation avait été de dépê- cher au duc un courrier chargé de lui annoncer qu'il pouvait rentrer dans toutes ses possessions, aussi bien que ses compagnons d'exil. Un changement si complet et si inattendu dans la fortune de Célia et de Eosalinde, n'altéra en rien la joie des deux princesses, encore moins la tendre et ROSALINDE. 231 sincère amitié qu'elles s'étaient vouées dès leur en- fance. Et le duc put enfin récompenser, comme ils le méri- taient, les fidèles seigneurs qui l'avaient suivi dans ses jours d'infortune, et les faire entrer avec lui dans une ère nouvelle de prospérité et de paix. FIN. TABLE DES MATIÈKES. PAGE Deux Mots au Lecteur vii William Shakespeare , ix Roméo et Juliette 1 Macbeth 30 La Tempête 47 Othello 62 Timon, D'Athènes 83 Le Marchand de Venise 103 Le Roi Lear » 122 Hamlet 145 Le Songe D'une Nuit D'été 165 L'art D'apprivoiser les Pies-Grièches 181 Perdita 196 Rosalinde 212 LIBRARY OF CONGRESS III 014 106 736 9 s ** W